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mercredi 29 mars 2017
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Tribune de Genève et Le Matin, 5 février 2004

Genève : « L’affaire Hensler » bourgeonne au Conseil fédéral

Micheline Calmy-Rey (actuellement ministre des Affaires étrangères de la confédération suisse) a fait soigner ses plantes à Lullier. Robert Hensler, le chancelier de l’Etat de Genève, dépose plainte

par Valérie DUBY, Eric BUDRY et Xavier LAFARGUE


Genève (à l’extrémité du lac Léman, au bas de l’image) et le Plateau suisse, entre la chaîne du Jura et la chaîne des Alpes, vus par satellite

"L’affaire Hensler", comme l’a lui-même appelée le président du Conseil d’Etat, Robert Cramer, continue de faire parler d’elle. Alors que le chancelier d’Etat Robert Hensler a déposé plainte pour diffamation, voire calomnie, envers le secrétaire du Syndicat des services publics (SSP/VPOD) Rémy Pagani, mercredi 4 février 2004, en fin de journée, on apprenait hier qu’une autre affaire de fleurs germait dans le monde politique.

Rémy Pagani


Cette fois, pas question de travaux de jardinage conséquents dans le terrain du chancelier. Pas question non plus du concours du plus beau balcon fleuri. Mais d’un problème de géraniums, sur la terrasse de la conseillère fédérale, Micheline Calmy-Rey. Dans un courrier daté du 4 février, signé par le conseiller d’Etat Charles Beer (ndlr : en charge du centre horticole de Lullier) et adressé au président du gouvernement, notamment, il est précisé que "Micheline Calmy-Rey, ancienne conseillère d’Etat, avait demandé au centre de Lullier de garder les plantes ornementales du balcon de son appartement pendant la période de réfection de l’immeuble. Cette requête a été acceptée et, au terme des travaux, les anciennes plantes ont simplement été remplacées à l’initiative du directeur des écoles professionnelles du centre de Lullier." Jointe hier par téléphone, en Angleterre, la version de Micheline Calmy-Rey est sensiblement différente (voir ci-dessous).

560 heures de travail

Mardi en fin de journée, Charles Beer a réuni plusieurs membres de la direction de Lullier. Le résultat ? Selon une première estimation (sous réserve de vérification), il apparaît qu’entre 1998 et 2003, 560 heures de travail ont été effectuées dans le jardin du chancelier.

Robert Hensler

"Il faut préciser qu’il convient de diviser par trois le temps de travail réalisé par des apprentis en comparaison avec le même travail accompli par un professionnel qualifié", peut-on lire dans le courrier de Charles Beer.

Charles Beer

A relever que "le pavage lié à la pose d’une vasque correspond à un ajustement important de la conception du jardin et qu’il a donc logiquement entraîné un nombre plus important d’heures de travail en 2003" (ndlr : 185 heures). Rémy Pagani avait évoqué le chiffre de 270 heures pour cette dernière année, tandis que le chancelier avait parlé d’une cinquantaine d’heures. "Dans un but pédagogique, des travaux ont pu être recommencés plusieurs fois avant d’atteindre le résultat escompté", a pour sa part précisé le conseiller d’Etat Robert Cramer.

De son côté, Rémy Pagani semble serein. Il ne veut toujours pas diffuser les documents faisant état des heures de travail effectuées dans le jardin de Robert Hensler, afin, dit-il, de maintenir le plus strict anonymat quant à ses sources. La Tribune de Genève a toutefois pu les consulter. Le syndicaliste aurait-il été abusé par des faux documents ? Rémy Pagani sourit : "Je n’ai pas l’habitude de lancer des choses en l’air. Cela fait une année que je travaille sur ce dossier. J’ai recueilli des témoignages qui recoupent les informations mentionnées dans les relevés d’heures."

Rémy Pagani continue à se demander où ont bien pu passer une Fiat qui aurait été acquise par Lullier en novembre 1999, ainsi qu’un tracteur John Deer acheté le même mois. Il s’interroge aussi sur la présence (ou l’absence) d’une tondeuse, d’un moteur à essence et de deux appareils de photos. "A Lullier, on semble dire que plusieurs vols se sont produits. Or, seules deux plaintes ont été déposées par le centre à la police en dix ans", indique Rémy Pagani.

Valérie DUBY

Les géraniums de Calmy-Rey avaient grise mine

Micheline Calmy-Rey

"Il y a trois ou quatre ans, mes géraniums n’avaient pas bonne mine. Quelqu’un du centre horticole de Lullier est venu les prendre pour l’hiver. Je ne les ai jamais revus et les bacs non plus", explique Micheline Calmy-Rey, que nous avons réussi à joindre hier par téléphone. Et la conseillère fédérale d’ajouter : "J’avais à l’époque demandé ce que je devais payer. On m’avait répondu : "Rien".

V.DB

Oeuvre florale réalisée au Centre horticole de Lullier

"Des pratiques archaïques en voie de disparition"

L’affaire des services rendus par le Centre horticole de Lullier au chancelier d’Etat Robert Hensler a été débattue par le Conseil d’Etat lors de sa séance d’hier. Le gouvernement a notamment pu prendre connaissance du résultat de l’investigation réalisée au centre à la demande de Charles Beer, président du Département de l’instruction publique. "Pour nous, il était important de pouvoir continuer à accorder notre pleine et entière confiance au chancelier, a commenté Robert Cramer. Et c’est le cas."

Robert Cramer

Le Conseil d’Etat affirme en effet que "l’intervention, à des fins de formation, d’apprentis du Centre de Lullier dans des propriétés privées n’a rien d’exceptionnel, dès lors qu’il s’agit pour des élèves d’avoir la possibilité de pratiquer dans des conditions analogues à celles qu’ils rencontreront dans leur vie professionnelle". Les travaux ayant été proposés par le Centre et les matériaux payés par Robert Hensler, le gouvernement estime que le chancelier a été "injustement mis en cause".

"Toutefois, a précisé Robert Cramer devant la presse, cela n’implique pas que le procédé est tout à fait adéquat. Les pratiques de dons et de prestations de services en vigueur au Centre horticole sont archaïques et heureusement en voie de disparition à l’Etat. Nous les avons du reste fait cesser en octobre dernier dès que nous avons eu connaissance des résultats de l’enquête administrative menée par Bernard Bertossa. Actuellement, un règlement pour les codifier est à l’étude."

Dans le même ordre d’idée, le président du Conseil d’Etat reconnaît que la charge de représentation du chancelier devra être reprécisée. C’est en effet l’utilisation de sa maison à ses frais lors de réceptions qui a en quelque sorte justifié les travaux réalisés à titre gracieux dans son jardin. Un mélange entre vie privée et mandat public qui explique aussi comment ce système s’est mis en place.

Enfin, tout en déplorant la méthode utilisée par le SSP et Rémy Pagani, Robert Cramer admet que la situation de tension dans l’école dénoncée par le syndicat est prise très au sérieux par le Conseil d’Etat. "Nous avions pris des mesures correctives suite à l’enquête administrative, mais elles n’ont visiblement pas suffi à calmer les esprits. Nous procéderons maintenant à l’examen attentif des différentes allégations et espérons être en situation de prendre des mesures, si nécessaire, lors de notre séance de mercredi prochain."

Eric BUDRY

Oeuvre florale réalisée au Centre horticole de Lullier

LE MATIN, 5 février 2004

GENÈVE L’Ecole d’horticulture de Lullier n’a proposé aucune prestation gratuite aux domiciles privés de Dominique Haenni et René Kronstein, les prédécesseurs du chancelier de l’Etat de Genève Robert Hensler. Cette pratique semble donc plus récente que ce que Robert Hensler affirmait mardi 4 février

Dominique Haenni

Les prestations gratuites fournies par les stagiaires de l’Ecole d’horticulture de Lullier ne sont pas une pratique courante depuis quarante ans, contrairement à ce qu’affirme Robert Hensler. Ses deux prédécesseurs au poste de chancelier d’Etat, Robert Kronstein (62 ans) et Dominique Haenni (66), sont formels : « Lullier ne nous a jamais rien proposé pour notre domicile privé. »

« Au début, je partageais un immense domaine de cinq hectares avec mon père, à Pinchat, poursuit Dominique Haenni, chancelier pendant neuf ans (1978-1987). Quand il est décédé, j’ai construit une villa en face, sur 1500 m2. C’est ma femme qui s’est occupée du jardin. » Il recevait bien « des cardons à Noël, mais c’est tout, poursuit-il. A aucun moment, des élèves de Lullier sont venus travailler chez moi. En revanche je ne peux pas affirmer que cette pratique n’avait pas cours auprès de conseillers d’Etat. »

Comme Robert Hensler, il accueillait des invités chez lui, dans un cadre protocolaire. « Disons semi-protocolaire, rectifie-t-il. Je n’ai jamais reçu d’ambassadeur. Ces invitations étaient assez rares. Et je n’ai jamais présenté de note au gouvernement. Pour régler ces dépenses, je « tapais » dans l’indemnité de représentation dont nous bénéficiions. » Robert Hensler n’a, lui non plus, jamais présenté une telle facture au Conseil d’Etat, relevait mardi le président Robert Cramer.

René Kronstein, lui, vit en appartement, à Champel. Il a été chancelier d’Etat juste avant Robert Hensler, de 1987 à 1993. Il précise : « Je recevais de Lullier un bouquet de fleurs par semaine, pour mon bureau à la Chancellerie. Mais pour mon domicile, rien. Ni pour le petit jardin de ma résidence secondaire. » René Kronstein est-il choqué par les prestations dont a bénéficié son successeur ? « Je n’ai pas à me prononcer là-dessus », répond-il.

Xavier LAFARGUE

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