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mardi 27 juin 2017
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Le Temps, 18 décembre 2004

Etats-Unis : La CIA gère une prison secrète pour les hauts cadres d’Al-Qaida à Guantanamo


Les délégués du CICR ont-ils vu tous les détenus dans le camp de l’armée américaine à Cuba ? Le président de l’organisation, Jakob Kellenberger, attend toujours d’être reçu à Washington.


Jakob Kellenberger veut se rendre à Washington au début 2005. Le président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) souhaite faire connaître au plus haut niveau de l’administration sa préoccupation sur les conditions de détention dans le camp militaire de Guantanamo, à Cuba. Mais la réponse ne vient pas ; le rendez-vous n’est pas fixé. Côté américain, l’empressement n’est pas grand. Le CICR est la bête noire des conservateurs depuis que les délégués, après une visite, en juin 2004, dans le camp, ont parlé de méthodes d’interrogatoire « s’apparentant à la torture » dans un rapport qui a filtré.

Attendant son carton d’invitation, Jakob Kellenberger doit avoir lu avec profit le Washington Post de vendredi. Citant des sources de l’armée et du renseignement, le quotidien de la capitale affirme que la CIA gère, dans le périmètre de Guantanamo, un centre secret de détention, séparé du reste du camp par de hautes palissades, où sont détenus des cadres d’Al-Qaida particulièrement précieux aux yeux de l’agence. Cet enclos protégé n’a jamais été mentionné publiquement. Il existe en vertu d’un ordre présidentiel qui autorise la CIA à détenir clandestinement, dans des conditions inconnues, des prisonniers de « haute valeur » pour le renseignement.

Dans la prison d’Abou Ghraib, à Bagdad, l’agence avait ainsi sous son contrôle des « détenus fantômes » soustraits aux visites du CICR. D’autres prisons spéciales ont existé à Bagram, près de Kaboul, sur des bateaux en mer, en Thaïlande aussi.

Enclos spécial

Les délégués du CICR, qui font des séjours fréquents à Guantanamo, ne peuvent pas ignorer l’enclos dont parle le Washington Post. Mais ont-ils vu les détenus de la CIA ? Le CICR est toujours prudent : il admet que l’accès à Guantanamo a été large, il espère qu’il a vu tout le monde. C’est peu probable.

L’un des prisonniers de haut prix, dans le camp, s’appelle Mohamedou Oulad Slahi. La présence de ce Mauritanien a été confirmée par le rapport de la Commission du 11 septembre 2001. Mohamedou Oulad Slahi fut l’intermédiaire direct entre Mohamed Atta, ses camarades de la cellule de Hambourg, noyau du commando des attentats de 2001, et Oussama Ben Laden, en Afghanistan. Il a été arrêté quinze jours après le 11 septembre 2001, et livré aux Américains. D’autres cadres centraux d’Al-Qaida sont peut-être aussi sous contrôle de la CIA à Guantanamo : Khalid Sheik Mohammed, le cerveau de l’opération ; Ramzi Binalshibh, un de ses adjoints qui s’était éclipsé d’Allemagne ; Abu Zubaida, le recruteur en chef, premier responsable arrêté ; Hambali, le leader du réseau terroriste en Asie du Sud-Est. Les sources du Washington Post pensent qu’il y a près d’une quarantaine de détenus dans le centre spécial à Cuba.

Les Américains affirment que les cadres d’Al-Qaida arrêtés ont parlé, et que les Européens ont bénéficié de ces informations. Comment ont-ils été interrogés ? Le CICR parle-il d’eux quand il dénonce, dans son rapport confidentiel de juillet 2004, au Pentagone, une coercition physique et psychologique qui s’apparente à la torture ?

C’est de cela, entre autres, que Jakob Kellenberger veut parler à Washington. Et c’est cela qui a déclenché la fureur conservatrice. Rush Limbaugh, le polémiste le plus brutal de la droite, dit que le CICR « hait l’Amérique ». Fred Barnes, rédacteur en chef du Weekly Standard et chroniqueur de Fox News, demande l’expulsion des délégués de Guantanamo. Et le Wall Street Journal veut l’abolition du statut spécial du CICR par une révision des Conventions de Genève.

A Washington, Jakob Kellenberger n’a cependant pas que des ennemis. The New Republic, hebdomadaire des « faucons libéraux », s’indigne du déchaînement contre le CICR. Il rappelle que le Pentagone a constamment utilisé la présence des délégués à Guantanamo comme un alibi : puisqu’ils sont là, c’est que tout va bien. Or l’organisation savait que Donald Rumsfeld abusait d’elle. Il le disait. Dans des rapports qui ne sont plus si secrets. George Bush serait sage de recevoir l’ex-diplomate suisse à la petite barbe grise. Ils ont tant de choses à se dire...

Alain CAMPIOTTI. Collaboration : Richard WERLY

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