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Le Monde, 22 décembre 2004

Irak : Les services secrets français ont pris leur revanche sur de multiples intermédiaires officieux


La DGSE a renoué, à la mi-novembre, un contact sûr avec les ravisseurs que l’équipée du député Didier Julia avait rompu à la fin septembre 2004. La chute de Fallouja aurait contribué au dénouement.


Y-at-il une "exception française" dans la gestion des crises d’otages en Irak ? Si la nationalité de Christian Chesnot et de Georges Malbrunot a joué un rôle, de même que les multiples missions de bons offices conduites en leur faveur -notamment de représentants de la communauté musulmane de France-, l’heureux dénouement de l’affaire est dû, au contraire, à la fin d’une exception plutôt fâcheuse : pour une fois, et malgré l’équipée du député (UMP) Didier Julia, les services secrets habilités à "traiter" le dossier -la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE)- ont réussi à monopoliser les contacts avec les ravisseurs. Quarante ans après l’affaire Ben Barka, l’enlèvement et la disparition du principal opposant au roi Hassan 2 sur le sol français, exemple type de la pollution d’un dossier au confluent de la politique et du renseignement, qui avait entraîné le rattachement de l’ex-SDECE au ministère de la défense, la DGSE a ainsi pris sa revanche. "Les négociations ont été l’affaire des "services" ; la libération des otages est donc avant tout leur succès", résumait, mercredi 22 décembre 2004 au matin, une source française.

L’aventure du député Julia, qualifié de "manipulateur manipulé par les services syriens" par une source interne à la DGSE, aurait en fait retardé "d’un mois et demi" l’élargissement des deux journalistes, un canal sûr avec l’Armée islamique en Irak ayant seulement été rétabli à la mi-novembre 2004. "Ensuite, les choses sont allées plutôt vite, affirme la même source. Depuis trois semaines, nous étions en stand-by pour la remise des otages, qui pouvait intervenir chaque jour."

Le dénouement a-t-il été compliqué par des tractations pour le versement d’une rançon ? Si la DGSE et les autorités gouvernementales se refusent à évoquer publiquement le sujet, "pour des raisons d’Etat évidentes", un haut responsable politique accrédite l’hypothèse. Fin novembre 2004, certaines sources proches des services secrets allaient pourtant jusqu’à déplorer, à l’inverse, qu’aucune demande de rançon n’ait été adressée par les ravisseurs, ajoutant : "Si c’était le cas, nous aurions payé sans délai, et sans problème de conscience..." Mais le métier du renseignement étant aussi un art du camouflage et de la diversion, il est sans doute trop tôt pour espérer démêler, sur ce point, le vrai du faux.

Le caractère intempestif des interventions de M. Julia paraît, lui, nettement établi. "Le parasitage n’a jamais cessé, assure l’un des gestionnaires du dossier à la DGSE. Il y a encore trois jours, il nous a envoyé un fax pour dire qu’en échange d’une forte somme, il était sûr de pouvoir obtenir la libération des otages."

En septembre, le député avait monté son opération avec un ancien commando de marine recyclé en garde du corps, Philippe Brett, et un professeur d’histoire issu des "réseaux Foccart", Philippe Evano.

Ces deux hommes séjournent, depuis le 8 décembre 2004, à Abidjan, aux frais de la présidence ivoirienne, qui avait déjà réglé leur note d’hôtel à Damas (Syrie) et prêté un avion à M. Julia et à ses compagnons. Depuis, les membres de ce groupe se sont brouillés, multipliant les intiatives désordonnées. Celle de MM. Evano et de Brett est soutenue par des proches du président ivoirien, Laurent Gbagbo, qui a gardé un autre fer au feu : l’homme dont il a voulu faire le numéro deux de la représentation ivoirienne à l’Unesco, Mustapha Aziz, a tenté d’établir, de son côté, un lien avec les ravisseurs.

L’"affaire Julia" aura, dans l’intervalle, semé le trouble au sein du gouvernement, suscitant de ces règlements de comptes internes que provoquent invariablement, en France, les interventions des "services", notamment lorsqu’il s’est avéré que le Quai d’Orsay avait aidé M. Julia à obtenir un visa pour se rendre en Syrie, le 30 septembre 2004.

Loin de ce vacarme, la DGSE s’est efforcée de renouer un fil rompu exactement au moment de la pseudo-mission de M. Julia ; les ravisseurs déplorant, dans un message sur CD-rom, daté du 22 septembre 2004, des "interférences"et des "déclarations irresponsables". "On a fait un travail patient de recoupement et de remontée des filières que nous avons pu identifier", indique-t-on à la DGSE, en précisant qu’il y aurait eu "une soixantaine de pistes, a priori sérieuses, à vérifier". Sans vouloir révéler des "secrets opérationnels qui pourraient mettre des vies en danger", la même source décrit l’Armée islamique en Irak comme "un groupe qui n’avait pas l’envergure pour "gérer" deux otages français" et conclut : "La crainte qui ne nous a pas quittés, c’est que les ravisseurs vendent les journalistes à Al Zarkaoui -le chef d’Ansar Al-Sunna, la branche irakienne d’Al-Qaida- ; ça aurait été la mort certaine pour eux."

Les deux otages auraient été détenus, presque jusqu’à la fin, à Fallouja. Si, au départ, les combats engagés par les Américains dans cette ville sunnite ont causé des complications, l’assaut donné par l’armée américaine aurait finalement "contribué au dénouement de l’affaire, du simple fait que les ravisseurs ont perdu leur sanctuaire", indique-t-on à la DGSE.

Un autre élément du "contexte créé par les Américains" aurait eu un effet bénéfique : en tenant bon sur la tenue d’élections le 30 janvier, malgré la multiplication des attentats, les Américains ont imposé aux groupes sunnites de "prouver leur respectabilité". De ce fait, et à la suite des multiples missions françaises dans des pays arabes, des appels à la clémence de plus en plus insistants se seraient multipliés, en Irak mais aussi de la part de "bailleurs de fonds étrangers" des ravisseurs, qui auraient "fini par se montrer sensibles à cette pression amicale".

Hervé GATTEGNO et Stephen SMITH

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