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Le Temps, 5 janvier 2005

Irak : L’élection, si elle a lieu le 30 janvier 2005, ressemblera à une opération militaire


De nombreuses voix demandent de reporter la consultation à plus tard. Trop de violence. Le gouverneur de Bagdad a été assassiné, mardi 4 janvier 2005. Mais George Bush est accroché à son calendrier : il ne veut pas accorder une victoire politique à la résistance. Et il a un allié de poids : l’ayatollah Ali Sistani.


Vous avez aimé le Liberia, le Cambodge, le Kosovo ? Vous adorerez l’Irak ! Cette plaisanterie cynique trotte dans la tête de quelques vétérans des opérations électorales de l’ONU. Ils sont une trentaine à Bagdad, presque aussi invisibles que des espions, sous haute protection. Le massacre public, en décembre 2004, de trois employés locaux de la commission électorale irakienne, était le plus clair avertissement de la résistance anti-américaine. L’assassinat, mardi 4 janvier 2005, du gouverneur de Bagdad, en est un autre. Ali Al-Haidari, qui avait déjà échappé à un attentat en septembre 2004, ne se déplaçait qu’avec une solide escorte. Mais rien n’arrête les groupes armés : six des gardes du corps du gouverneur ont été tués avec lui.

Dans ces conditions, et après un week-end particulièrement sanglant dans tout le triangle sunnite, il n’est pas étonnant que la proposition de reporter l’élection d’une assemblée constituante le 30 janvier 2005 gagne de nouveaux appuis. Le ministre de la Défense, Hasem Shaalan, de passage au Caire, a rejoint le camp des sceptiques. Il demande aux Egyptiens de tenter de convaincre des leaders sunnites de revenir sur leur appel au boycott du vote ; s’ils acceptent, l’élection pourrait être repoussée. Le président Irakien lui-même, Ghazi al-Yawar, a suggéré que l’ONU décide si la consultation populaire peut avoir lieu, le 30 janvier 2005, dans les provinces sunnites où l’insécurité est générale. L’ambassadeur aux Nations Unies, Samir al-Sumaidaie, a aussi pris la plume pour demander un report de quelques semaines, et il propose qu’un quota de sièges soit laissé provisoirement vacants si les opérations électorales ne peuvent pas avoir lieu normalement dans le triangle sunnite, de Bagdad à Mossoul. Adnan Pachachi, le patriarche sunnite de la diplomatie irakienne, prône lui un report de plusieurs mois. Et le parti islamique irakien, principale formation politique sunnite, s’est retiré de la compétition parce que la violence ne permettra pas une élection légitime le 30 janvier 2005.

Mais toute cette agitation craintive se heurte à une double résistance de poids : l’ayatollah Ali Sistani, chef spirituel des chiites (60 % de la population irakienne), et George Bush, veulent que les élections aient lieu à la date prévue, fixée d’ailleurs par la Constitution intérimaire et confirmée par une résolution de l’ONU. La revendication électorale d’Ali Sistani date du lendemain même de la guerre. Les chiites, soumis au pouvoir de la minorité sunnite depuis que l’Irak a été constitué, ne veulent pas laisser passer cette chance historique de renverser une injustice. Le président américain, lui, ne veut pas accorder à la résistance islamo-saddamiste ce qui serait une retentissante victoire.

Iyad Allaoui, le premier ministre choisi, en juin 2004, par les Américains, a eu, lundi 3 janvier 2005, une longue discussion téléphonique avec George Bush. Ils ont forcément parlé de tout ce bruit de fond hostile à leur calendrier. Mais officiellement, Iyad Allaoui n’a pas demandé à l’Américain une concession aux sunnites inquiets. On peut cependant penser que la proposition de son ambassadeur à l’ONU -une garantie de représentation aux sunnites- n’est pas tombée du ciel. L’Assemblée qui devrait être élue fin janvier 2005 aura 275 membres, élus à la proportionnelle dans une circonscription unique. Les chiites qui écoutent l’ayatollah Sistani (et quelques alliés) ont formé une vaste alliance qui dominera la Chambre, chargée de rédiger une Constitution définitive, ouvrant la voie à des élections générales, en décembre 2005. C’est la théorie.

Dans la pratique, la campagne électorale est la plus extravagante de l’histoire démocratique. Il y a la poignée d’experts des Nations Unies, la commission nationale, mais tout se décide dans la Zone verte, sous l’autorité de John Negroponte, l’ambassadeur américain. Selon le plan préparé, l’infrastructure électorale sera mise en place une dizaine de jours avant le vote. Trois mille tonnes de matériels (urnes, bulletins, isoloirs démontables, etc.) seront acheminées par les airs -la route est trop dangereuse- vers les bureaux de vote dont l’emplacement est encore un secret d’Etat. Deux cent cinquante mille volontaires ont été engagés et formés, avec le moins de publicité possible : dans les provinces sensibles, ils sont en danger de mort.

Le 30 janvier 2005, l’effectif des troupes américaines sera à son niveau le plus haut : plus de 150000 hommes. Des renforts viennent d’être envoyés à Mossoul, la grande ville du nord, qui est devenue, après la prise de Falloujah, le centre le plus actif de la résistance. Pour tenter d’augmenter leur fiabilité, des centaines de conseillers américains vont être incorporés dans les unités irakiennes.

Si la date prévue tient, les Irakiens voteront naturellement moins dangereusement dans le sud chiite et le nord kurde que dans le centre sunnite. Les plus rassurés voteront à l’étranger. Dans l’émigration, les opérations électorales sont supervisées par l’Organisation internationale des migrations, qui a signé des accords avec une quinzaine de pays, dont l’Iran, la Syrie et la Turquie.

Alain CAMPIOTTI

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