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jeudi 24 août 2017
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Le Monde, AFP, 9 février 2004

Des leaders irakiens réclament à l’ONU des élections directes et rapides

Suivi de : "Arabes et Turcomans s’inquiètent des ambitions kurdes à Kirkouk, où affluent les "déplacés de Saddam", par Michel BÔLE-RICHARD

par Michel BÔLE-RICHARD


Des experts de l’ONU chargés d’étudier la faisabilité d’élections directes immédiates en Irak réclamées par les chiites ont rencontré, dimanche, le Conseil de gouvernement transitoire irakien, alors que le prince Charles a effectué une visite impromptue dans le sud du pays.

La communauté chiite en Irak, qui réclame des élections directes dans le pays, a commencé à plaider en ce sens auprès des experts de l’ONU venus pour étudier leur faisabilité.


Le dirigeant chiite irakien Abdel Aziz Hakim a affirmé, dimanche soir 8 février, avoir présenté au chef de la mission de l’ONU en Irak, Lakhdar Brahimi, une "étude scientifique" prouvant la faisabilité d’organiser rapidement des élections.

Interrogé sur la faisabilité d’un scrutin direct avant le 30 juin, M. Hakim, chef du Conseil suprême de la révolution islamique en Irak, a affirmé : "A notre avis, cela est possible, et nous avons présenté une étude scientifique réalisée par des experts (à M. Brahimi) sur le sujet." Il s’exprimait à l’issue d’une rencontre de plus d’une heure avec M. Brahimi, qui dirige la mission de l’ONU arrivée en Irak pour étudier la possibilité de tenir des élections pour la mise en place d’une Assemblée transitoire. "Nous avons présenté de nombreuses preuves montrant que la tenue des élections était possible", a insisté M. Hakim, qualifiant la rencontre de "réussie".

M. Brahimi, conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a affirmé, de son côté, que le but de sa mission était d’"aider les frères irakiens à mettre un terme à l’occupation et regagner la souveraineté de la meilleure façon possible".

La communauté chiite majoritaire en Irak, menée par l’ayatollah Ali Sistani, réclame la tenue d’élections rapides, alors que l’accord conclu le 15 novembre entre la coalition dirigée par les Etats-Unis et le Conseil de gouvernement irakien prévoit que l’Assemblée soit choisie par scrutin indirect.

Plus tôt dimanche, l’équipe de neuf experts avait eu des entretiens avec plusieurs responsables irakiens, dont le président en exercice du Conseil de gouvernement, Mohsen Abdel Hamid, membre du Parti islamique irakien, et les vingt-cinq membres de l’exécutif irakien.

Visite éclair du Prince Charles

Parallèlement, et dans le plus grand secret, le prince Charles, fils de la reine Elizabeth d’Angleterre, a effectué une visite éclair de quelques heures dans le sud de l’Irak. Il a passé en revue les troupes britanniques, et rencontré des responsables locaux et des dirigeants de la coalition.

L’héritier de la Couronne britannique s’est rendu dans la ville de Bassora, le centre de commandement des 10 000 soldats britanniques basés en Irak depuis la chute du régime de Saddam Hussein.

Le Prince Charles était arrivé en avion dimanche matin, 8 février 2004, dans cette ville, relativement épargnée par la guérilla, et s’est entretenu avec plusieurs responsables de la coalition américano-britannique qui gouverne l’Irak, dont Paul Bremer, l’administrateur en chef américain.

"Je pense que ce fut une bonne occasion pour le prince de rencontrer un échantillon de la société irakienne. Il a passé pas mal de temps à parler avec les invités présents", a affirmé Dominic d’Angelo, le porte-parole de la coalition à Bassora. "Les gens avec lesquels j’ai pu m’entretenir m’ont dit qu’il avait l’air d’être bien informé des changements auxquels fait face la coalition et la manière dont l’Irak avance vers sa souveraineté", a-t-il ajouté.

Par ailleurs, un détachement d’une cinquantaine de soldats japonais est arrivé dimanche dans une base néerlandaise à Samawa, dans le sud de l’Irak. Il s’agit du premier contingent nippon déployé à l’étranger depuis la seconde guerre mondiale.

Enfin, un soldat américain a été tué dimanche après-midi par un engin explosif placé sur une route à 30 km au sud de Bagdad, selon un porte-parole militaire américain. Ce décès porte à 254 le nombre de militaires américains tués dans des attaques depuis le 1er mai, date de l’annonce par le président américain George W. Bush de la fin des combats majeurs en Irak.

Avec AFP

FLASH BACK Le Monde, 2 février 2004 : "Arabes et Turcomans s’inquiètent des ambitions kurdes à Kirkouk, où affluent les "déplacés de Saddam"

Kirkouk de notre envoyé spécial

Dans le stade pratiquement neuf situé à la périphérie de la ville, aucun match de football n’a eu lieu depuis la guerre. Et pour cause. Shorja, c’est le nom du stade, a été envahi par près de 2 000 Kurdes, qui y ont élu domicile.

Les quelque 350 familles se sont installées dans les bureaux, les vestiaires, sous les piliers, à l’abri des tribunes, transformant l’édifice en un vaste capharnaüm d’abris en boue séchée et de parc à moutons, au milieu desquels stagnent les eaux usées.

Chaque famille a tenté de reconstituer son univers. Une existence précaire dans l’attente d’un avenir meilleur pour ces déracinés expulsés par Saddam Hussein et qui sont revenus au pays pour retrouver leurs maisons occupées ou rasées.

Deux kilomètres plus loin, d’autres Kurdes habitent dans des camps de toile que la pluie a transformés en bourbiers géants. Plusieurs centaines de familles venues de différentes villes du Kurdistan attendent les beaux jours et désespèrent de retrouver un jour un toit. Mieux lotis sont ceux qui ont élu domicile dans une ancienne caserne, à un kilomètre de là. Des responsables tiennent une comptabilité précise de cette population d’éternels déplacés, qui continuent d’arriver. Kirkouk est submergée par cet afflux, transformant la quatrième ville d’Irak (un million d’habitants) en un gigantesque refuge.

Cette migration continue depuis la fin de la guerre inquiète la population, tout particulièrement les communautés arabe et turcomane, qui parlent d’invasion délibérée afin de faire de Kirkouk une agglomération à majorité kurde, et qui accusent les partis politiques kurdes d’organiser la "colonisation" de la cité pétrolière. "Après l’arabisation forcée décidée par l’ancien dictateur, c’est désormais la kurdisation par ceux qui viennent des montagnes ", s’inquiète Youssef, un Turcoman. "Après l’avoir pillée en avril, ils tentent d’en prendre le contrôle aujourd’hui", s’insurge un habitant arabe qui a été expulsé de sa maison.

Chaque camp affirme être majoritaire au sein de cette mosaïque de peuples qui avaient vécu en harmonie jusqu’à présent. Au sein du conseil municipal, Kurdes, Turcomans, Arabes et Assyriens sont représentés à égalité. Aujourd’hui, il est bien difficile de savoir quel groupe est majoritaire. Le dernier recensement effectué par les Britanniques en 1957 révélait une nette supériorité de Turcomans (près de 80 %). "Si nous n’étions pas les plus nombreux, il n’y aurait pas eu l’arabisation et maintenant la kurdisation", fait remarquer Saadeddin Ergec, chef du Conseil national turcoman d’Irak. Certains affirment que les Kurdes sont payés 10 000 dollars pour venir s’installer ici et faire pencher la balance, de la même manière que sous le régime déchu les Arabes étaient payés 10 000 dinars pour le faire.

Visée fédéraliste

D’innombrables conflits ont surgi entre les expulsés kurdes qui reviennent et les Arabes qui se sont installés dans leurs demeures. Les partis politiques kurdes se sont emparés de bâtiments publics et du siège du parti Baas. Les portraits de leurs dirigeants ont remplacé ceux de Saddam Hussein. Des inscriptions en kurde et des drapeaux ont surgi un peu partout. Les milices du PDK (Parti démocratique kurde) et de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan) se sont solidement implantées, faisant la loi. "Les Kurdes tentent d’acheter à prix d’or les maisons et les commerces. Et de nombreux Arabes saisissent l’occasion pour partir", déplore Wassfi al-Assi, chef de la tribu des Obaïd et du rassemblement arabe.

Tous affirment vivre en bonne intelligence, mais en privé, les rancœurs et les frustrations apparaissent. La tension est montée d’un cran depuis une manifestation du 21 décembre 2003, au cours de laquelle les Kurdes ont réclamé le fédéralisme et le rattachement de Kirkouk au Kurdistan. Dix jours plus tard, Arabes et Turcomans ont décidé de faire front commun et ont défilé dans la rue pour protester contre les visées kurdes. La manifestation pacifique s’est terminée tragiquement. Deux personnes ont été tuées et plusieurs autres blessées par des tirs, déclenchés vraisemblablement par des combattants kurdes. Le 27 janvier, 250 chefs et représentants de tribus ont protesté à leur tour. "Le fédéralisme va allumer l’étincelle de la guerre civile", a déclaré Aggar Jabbas al-Soumaydai.

On n’en est pas encore là mais les inquiétudes sont grandes. Les Turcomans et les Arabes dénoncent le projet de fédéralisme et affirment vouloir s’opposer à l’annexion de Kirkouk au Kurdistan car, comme le dit Wassfi al-Assi : "Le pétrole, c’est pour tout le monde, pour tous les Irakiens. Nous voulons rester irakiens." "S’ils utilisent les armes, nous nous défendrons jusqu’à la mort. Nous respectons les autres communautés et nous souhaitons qu’elles nous respectent aussi", ajoute Saadeddin Ergec.

Paul Bremer, l’administrateur américain, a renvoyé à 2005 le statut de Kirkouk, estimant qu’il "doit être décidé par des Irakiens élus". "Je suis sûr qu’on arrivera à une formule qui allie système fédéral et unité de l’Irak", a-t-il dit, tout en soulignant qu’un système fédéral "ne peut être bâti sur une base ethnique".

Pour Sirwan Kakaï du PDK et membre du Conseil du Kurdistan, "Kirkouk fait partie historiquement et géographiquement du Kurdistan. Revenir ici est un droit pour les Kurdes". Il estime a 250 000 le nombre de Kurdes expulsés par l’ancien régime, exhibe une brochure de 168 pages, rassemblant toutes les décisions prises par les Baasistes contre son peuple et fait valoir que justice doit être rendue. Saadeddin Ergec s’insurge : "Ce n’est pas parce qu’ils ont été tués et torturés que cela leur donne le droit de se comporter en envahisseurs."

Michel BÔLE-RICHARD

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