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Le Temps, 25 janvier 2005

Irak : Alors que le pays sombre dans la violence chronique, les Kurdes attendent sereinement les élections

par Delphine MINOUI


Au Kurdistan, la tension politique a nettement baissé. Les deux anciens grands partis kurdes rivaux ont choisi de se présenter sur une liste commune.


Au comptoir du tout nouveau restaurant New York, une grappe de jeunes Kurdes en jean’s et blousons d’hiver s’agglutinent comme des abeilles pour commander des pizzas. Derrière eux, attablés contre le mur, des hommes d’affaires étrangers négocient des contrats juteux. Dans la grande salle, les conversations se mêlent gaiement aux airs de pop music locale, qui dégoulinent du petit transistor. Il est 22h00 et l’activité bat son plein sur l’avenue principale de Soleymanieh, ville du nord-est de l’Irak, au cœur de la zone kurde. On est bien loin de la paralysie de Bagdad et du reste du pays, où la multiplication des attentats a fini par condamner la population à vivre avec la peur. « Bienvenue en terre pacifique », souffle Tahseen Taha, étudiant kurde de 25 ans.

A moins d’une semaine des élections, Soleymanieh et sa région font figure d’exception. Certes, quelques murs en béton ont poussé çà et là devant les bâtiments officiels. Certes, dans la ville voisine d’Erbil, non loin de Mossoul -en proie à une violence quotidienne-, les enfants se font désormais fouiller à l’entrée du nouveau parc municipal par de jeunes soldats en uniforme. Mais à l’exception de ces précautions d’usage, le Kurdistan vit des jours tranquilles. Ici, ni couvre-feu ni interruption de la circulation ne sont prévus pour le jour du scrutin.

Le 30 janvier 2005, les quelque 3 millions d’habitants de cette zone administrée par le gouvernement régional du Kurdistan, -une région semi-autonome depuis 1991- vont être amenés à voter pour trois entités distinctes : le parlement irakien, le parlement kurde et les conseils régionaux. Une élection sans aucune tension politique, puisque les deux anciens partis rivaux kurdes, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), ont décidé de faire bloc sur une liste commune, baptisée la « Coalition du Kurdistan ». « C’est une solution de sécurité pour permettre aux Kurdes, persécutés sous Saddam Hussein, de décrocher un maximum de voix, et donc de sièges au sein de la future Assemblée irakienne, et de peser de tout leur poids dans la rédaction de la nouvelle Constitution du pays », confie Kamal Khambar, à la tête du bureau d’Erbil de la commission électorale d’Irak.

Unis brièvement, après le soulèvement populaire kurde contre Saddam Hussein et la proclamation de l’autonomie du Kurdistan en 1991, le PDK et l’UPK se livrèrent un combat sans merci pendant plusieurs années. La lutte armée, qui s’acheva en 1996, poussa à la création de deux zones d’influence : celle d’Erbil, dirigée par Massoud Barzani (PDK), et celle de Soleymanieh, sous la coupe de Jalal Talabani (UPK). Avec, de chaque côté, un budget, une armée, et des ministères distincts.

L’union fait la force

Les tensions s’apaisèrent définitivement quelques mois avant les opérations américaines sur l’Irak, avec la réunion historique, à l’automne 2002, des différents représentants du parlement kurde. Depuis la chute du régime de Bagdad -qui permit la réintégration du Kurdistan à l’Irak-, les deux administrations kurdes collaborent étroitement, notamment en matière de renseignements, pour éviter que la violence qui prévaut dans le reste du pays ne déborde dans leur région.

Dans cette période chaotique de lutte de pouvoirs et d’intérêts, qui domine la scène politique irakienne, l’UPK et le PDK ont compris que l’union fait la force. Face à la montée des extrémismes et au poids du vote des chiites (qui représentent 60 % de la population) dans la future assemblée, ils ont bien l’intention de remporter un maximum de sièges pour se protéger et ne pas renoncer aux acquis de l’autonomie, qu’ils savourent depuis 1991. Dès 2004, ils ont réussi à imposer l’idée du fédéralisme et de l’exception kurde dans la Constitution provisoire (TAL, Transitional Administrative Law), rédigée avant le départ du proconsul américain, Paul Bremer, en juin 2004.

L’article 58 de la TAL garantit également l’aide au retour des dizaines de milliers de déplacés kurdes, chassés de la ville pétrolière de Kirkouk, sous le coup de la politique d’arabisation de Saddam Hussein. Le non-respect de cette clause a même poussé Jalal Talebani et Massoud Barzani à menacer, la semaine dernière, de boycotter les élections. Les deux hommes ont finalement eu gain de cause.

Les Kurdes n’ont bien sûr pas renoncé au rêve d’un pays qui s’appellerait le Kurdistan. Mais pour l’heure, les officiels préfèrent jouer les pragmatiques, en insistant sur le bien-fondé de leur participation à l’Irak. Pourtant, dans les faits, le Kurdistan fonctionne comme un petit Etat à part, loin des préoccupations de Bagdad.

Sur les bâtisses officielles, seul le drapeau tricolore kurde, flanqué d’un soleil, vole au vent. A l’école, la nouvelle génération parle kurde, à l’exception de quatre heures de cours d’arabe que les élèves suivent à reculons. « Je me sens plus proche d’un Iranien ou d’un Afghan que d’un Irakien », souffle Karwan Abdullah, un des nombreux intellectuels kurdes à avoir récemment réactivé la question de l’indépendance du Kurdistan. Le 30 janvier 2005, lui et ses collègues ont déjà prévu de distribuer, à l’entrée des bureaux de vote, et de manière officieuse, des questionnaires avec la question suivante : « Que souhaitez-vous ? Faire partie de l’Irak ou vivre dans un Kurdistan indépendant ? »

Delphine MINOUI

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