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Le Temps, 26 janvier 2005

Irak : A la veille des élections, les Américains découvrent qu’ils ne peuvent pas vaincre la résistance


George Walker Bush demande une rallonge de 100 milliards de dollars pour mener ses guerres. Mais tout le monde songe à une stratégie de sortie, sous un autre nom. Des élus démocrates ont adressé une lettre au président pour demander le début immédiat d’un désengagement.


Une guérilla gagne si elle ne perd pas. Vingt mois ont passé depuis la chute de Bagdad, et cet adage militaire hante l’Amérique. Celui qui le rappelle, mardi 25 janvier 2005, dans une tribune du Washington Post, a été payé pour en apprendre la pertinence : Henry Kissinger, qui a connu, en Indochine, le goût amer de la défaite.

Le général à la retraite, Gary Luck, a ajouté au tableau sa touche de pessimisme. Il vient de rentrer d’Irak, où le Pentagone l’avait envoyé en mission urgente pour comprendre ce qui ne marchait pas sur le terrain. Conclusion : l’armée américaine ne pourra pas vaincre l’insurrection. Le général ne le dit pas ainsi, mais ses propositions sont un aveu. Des milliers de soldats américains vont être intégrés dans les unités irakiennes, pour tenter une dernière fois, à marche forcée, de former une nouvelle armée qui ne soit plus ravagée par les désertions ou la connivence avec les « frères de l’ombre ».

Le Département de la défense prétend toujours qu’il y a déjà 120000 hommes dans les différentes forces irakiennes constituées depuis l’été 2003. Le sénateur Joseph Biden, qui rentre de Bagdad, affirme qu’il n’y a que 4000 véritables combattants.

A la veille des étranges élections irakiennes, tout cela ressemble à une défaite. Les Américains le savent. La guerre ne leur est pas cachée ; comment serait-ce possible ? Les noms des nouveaux morts sont publiés partout : 1368 déjà, dont 1077 au combat. Les soldats qui partent -ou repartent, désormais, le plus souvent- montent dans des avions de ligne charterisés par le Pentagone, et on les voit en longues files dans les aéroports. La moitié d’entre eux ne sont pas des professionnels, mais des volontaires de la Garde nationale (armées des Etats) ou des réservistes : ils ont un autre métier, qu’ils doivent abandonner pour un an, ou plus. Mais ce réservoir s’assèche.

La guerre choisie inflige au pays ses morsures. Les citoyens, interrogés par les sondeurs, disent maintenant régulièrement que sans armes de destruction massive en Irak, ça ne valait pas la peine, ça ne vaut pas ces morts et ces destructions. Pourtant, ils viennent de réélire George Walker Bush, qui va inscrire dans le budget 2005 une rallonge de 80 milliards de dollars pour financer les campagnes d’Irak et d’Afghanistan, qui s’ajoutera à un crédit déjà voté de 25 milliards. Lawrence Lindsay, le premier conseiller économique de la Maison-Blanche, avait perdu son poste il y a un an pour avoir dit que la guerre coûterait de 100 à 200 milliards. On en est déjà à 300.

Les Européens s’étonnent du stoïcisme des Américains ; ou de cet aveuglement, dit-on plutôt à Paris ou Berlin. Dans l’électorat du républicain réélu, parmi les paquets de voix qui ont fait la différence, il n’y avait pas que des va-t-en-guerre, mais des sceptiques aussi : George Walker Bush doit finir ce qu’il a commencé, il doit sortir de cette aventure sans déroute.

Chez les élus, ceux qui demandent un retrait d’Irak sont une petite frange. Mais Lynn Woolsey, représentante de Californie au Congrès, qui a adressé avec une poignée d’autres démocrates une lettre au président pour demander le début immédiat d’un désengagement, a reçu une avalanche de messages de soutien. Quand même une minorité. Les autres espèrent que les élections irakiennes du 30 janvier 2005 ouvriront une voie vers la sortie.

La sortie ? Horrible mot ! Ce qu’il faut, c’est une stratégie « de réalisations », écrit Henry Kissinger, qui signe son papier avec George Shultz, ancien secrétaire d’Etat comme lui. L’expression fait fureur chez les élus, comme une dernière barque ; ils disent aussi stratégie de succès. Dans cette hypothèse rose, le scrutin de dimanche 30 janvier 2005 doit amener la constitution d’un nouveau gouvernement, suffisamment légitime pour pouvoir lui-même recruter des soldats qui acceptent de le servir.

Le nouveau pouvoir sera à dominante chiite. Le plus puissant parti chiite a une milice, l’ex-Brigade Badr, qui n’a jamais été mobilisée. La fin de l’occupation figure en première place dans le programme des probables vainqueurs. Ils la demanderont aussitôt, pour en discuter les modalités. Les élus de dimanche 30 janvier 2005 devront rédiger, en six mois, une Constitution définitive pour l’Irak.

La stratégie que proposent les anciens secrétaires d’Etat américains consiste aussi à organiser un soutien international large autour de ce processus (l’Europe, la Russie et l’Inde). L’enjeu vital, ce sera la protection des minorités face à la majorité chiite. Cette esquisse politique a reçu à Bagdad un soutien inattendu. Le cheikh Moayad Ibrahim Al-Adhami, l’un des membres les plus influents de l’Association des oulémas sunnites, imam de la plus radicale des mosquées de la capitale, s’est rallié au travail constitutionnel après avoir appelé au boycott des élections. Les sunnites veulent participer à la rédaction de la charte, et les chiites les attendent...

Alain CAMPIOTTI

La nouvelle armée irakienne endosse l’uniforme du bourreau. Human Rights Watch accuse soldats et policiers d’exactions

Elles devaient être le pilier de la sécurité et du bon déroulement des opérations de vote. Moins d’une semaine avant le scrutin, les forces armées irakiennes formées par les Etats-Unis sont au contraire accusées du pire. Quelque 150000 soldats et plus de 50000 policiers patrouillent aujourd’hui à travers le pays ; 10000 de ces militaires, soit l’équivalent d’une division, sont considérés comme des combattants accomplis, capables de combattre sans assistance militaire américaine.

Problème : ces soldats d’élite du « nouvel Irak » sont souvent redoutés par la population, en raison de leurs exactions. C’est ce que révèle dans un rapport l’organisation Human Rights Watch (HRW). Sur 90 prisonniers interrogés par ses enquêteurs en 2003, 72 affirment avoir été abusés par des militaires ou policiers, dont les méthodes ressemblent à celles de l’ancien régime de Saddam Hussein : électrocution, isolement prolongé, passages à tabac...*

Pour les forces irakiennes, ces révélations tombent au plus mal. Le premier ministre, Iyad Allaoui, vient en effet de proposer le recrutement de 50000 conscrits supplémentaires. Et Washington compte sur cette nouvelle armée nationale pour se substituer peu à peu aux 150000 soldats américains, à partir de la fin de 2006.

Le rapport de Human Rights Watch est aussi une mauvaise nouvelle pour le général David Petraeus, l’officier américain en charge de l’encadrement de ces unités : depuis qu’il a pris ses fonctions, à la mi-2004, ce dernier a mis l’accent sur la constitution d’unités mobiles et de forces spéciales, supposées être les fers de lance contre le terrorisme. Or, plus ces derniers se déploient, plus les récits de violations augmentent. Facilitant la tâche aux recruteurs de la résistance.

Le rapport de Human Rights Watch a aussi de quoi inquiéter, au vu du recrutement de plus en plus fréquent d’ex-militaires de Saddam Hussein. Après l’erreur initiale que fut le démantèlement de l’armée régulière en mai 2003, les Américains ont compris qu’ils avaient tout à perdre d’un rejet dans la rue des ex-membres des unités d’élite de la dictature. Ils courtisent donc désormais les officiers et soldats de l’ex-garde républicaine. Lesquels, sous la dictature, étaient redoutés pour leurs abus en tout genre.

* A lire sur le site http://www.hrw.orgg

Richard WERLY

Florence Aubenas probablement victime d’un rapt criminel. La journaliste de « Libération » et son interprète irakien seraient vivants. C’est la conviction de ses collègues

« Nous n’avons ni preuve ni certitude, mais, comme je l’ai écrit dans le journal de ce matin (ndlr : mardi 25 janvier 2005), nous sommes convaincus que Florence et Hussein sont vivants. » Directeur adjoint du quotidien français Libération, Patrick Sabatier n’avait hélas aucune information nouvelle à donner, vingt jours après la disparition, le 5 janvier 2005, à Bagdad, de sa consœur, Florence Aubenas, et de son « fixeur » irakien, Hussein Hanoun Al-Saadi.

Sur les circonstances de la disparition de ses deux collaborateurs, « Libé » n’a rien appris davantage que ce qu’il avait publié le 19 janvier, « hormis le moment à partir duquel toute trace a été perdue des deux disparus, soit la fin de l’après-midi (du 5 janvier 2005), à Bagdad ».

Sur le sort des deux compagnons d’infortune, Patrick Sabatier écrit encore : « Nous avons la conviction -qui n’est pas une certitude absolue- qu’ils sont vivants. Aux témoignages déjà rapportés le 19 janvier 2005, s’est ajouté depuis lors un faisceau d’informations, certes fragmentaires et non vérifiées, mais qui vont toutes dans le sens d’une détention après kidnapping », poursuit le directeur adjoint. Mais « aucune preuve de cette détention n’a cependant été portée à notre connaissance », écrit encore Patrick Sabatier.

Par ailleurs, et c’est sans doute l’élément le plus inquiétant, « Libé » estime que l’hypothèse d’une motivation criminelle et non politique du rapt est la plus vraisemblable, dans la mesure où les divers groupes de résistance ont fait savoir « qu’ils ne détiennent pas les deux disparus ». Cette hypothèse « cadre avec le silence observé jusqu’ici par les (éventuels) ravisseurs », dit encore Patrick Sabatier, qui précise toutefois que Libération n’a eu connaissance jusqu’ici d’aucune demande de rançon ni de contacts directs avec un tel groupe.

Enfin, au lendemain de la réunion sans précédent qui a réuni, lundi 24 janvier 2005, dans les locaux de Libération, 45 directeurs de journaux, radio et télé de l’Hexagone, pour une réflexion commune sur la manière de couvrir la situation en Irak, Patrick Sabatier confirmait qu’une action au niveau de la presse européenne était à l’étude. Avec, pourquoi pas, l’envoi symbolique à Bagdad d’un charter de directeurs de journaux et de rédacteurs en chef...

Bernard BRIDEL

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