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Le Temps, 27 janvier 2005

Irak : Assurés de dominer le futur parlement, les chiites affichent une unité de façade

par Richard WERLY et Delphine MINOUI


Persécutés par Saddam Hussein, jusque-là tenus à l’écart du pouvoir, les chiites irakiens tiennent leur revanche avec l’élection du 30 janvier 2005. Le visage du futur Irak dépendra de leur mobilisation. Laquelle pourrait toutefois réserver des surprises.


Les chiites devraient être les premiers à voter. Et ils seront les mieux placés pour dicter, à l’issue du scrutin, l’avenir politique du pays. Majoritaires, les 15 millions de chiites d’Irak (60 % de la population) sont les grands bénéficiaires de l’intervention militaire américaine. Ce qui les place, paradoxalement, en situation inconfortable.

Sortis de la marginalisation politique que leur imposait, à coups de répression féroce, le régime de Saddam Hussein, les chiites se rendront aux urnes, dimanche 30 janvier 2005, avec l’assurance de dominer numériquement le futur parlement. Mais ils le feront sous la surveillance des deux autres communautés capables de leur disputer le pouvoir : les sunnites et les Kurdes. Lesquels redoutent de voir l’élection générale aboutir à une mainmise de leurs religieux sur l’Assemblée constituante, avec l’Iran voisin dans le rôle du donneur d’ordres caché.

Soucieux d’éviter de donner prise à ces critiques, les principaux politiciens chiites ont donc amorcé, ces derniers jours, un tournant décisif. Adoubés par la figure tutélaire de leur communauté, le grand ayatollah Ali Sistani de Najaf, 75 ans, les candidats majeurs de la liste de l’Alliance irakienne unie -cette réunion des principales formations chiites est pressentie pour recueillir le plus grand pourcentage de suffrages au niveau national- ont pris l’engagement de ne pas nommer de dignitaires religieux au futur gouvernement. Ils ont aussi promis de ne pas exiger, une fois élus, que les principes de la future Constitution soient inspirés du Coran, comme le préconisent dans les mosquées les ayatollahs partisans d’une future République islamique. De quoi satisfaire l’administration Bush qui, tout en privilégiant les chiites depuis le début, redoute de voir demain le pouvoir irakien confisqué par les « Sayed », les descendants du Prophète.

Jeunesse déboussolée

La principale inconnue du scrutin, et elle est de taille, sera l’attitude de la population dans ce sud irakien certes plus calme que le reste du pays, mais néanmoins frappé des mêmes maux : pénuries, chômage, reconstruction en panne et avatars de l’occupation militaire....

Lors des émeutes de mars-avril 2004, instiguées, à Najaf et Kerbala, par le jeune ayatollah chiite Moqtada Al-Sadr (qui n’est pas candidat), les Américains, comme les autorités locales, avaient été pris de court par la flambée de violence, et par le soutien dont le virulent Moqtada Al-Sadr bénéficiait au sein d’une jeunesse déboussolée.

Asphyxié économiquement par la dictature et tenu en laisse par Saddam Hussein, le sud chiite demeure une terre de désolation économique, à l’exception du pétrole de Bassorah. Le vote sera aussi dicté par cette pauvreté. « Les dirigeants chiites sont prévisibles. Le peuple et la rue, eux, le sont beaucoup moins », confirme un diplomate en poste à Bagdad.

Le fait même de parler d’un « vote chiite » exaspère toutefois bon nombre de connaisseurs de la réalité irakienne : « L’intervention américaine et la prolifération du terrorisme sunnite salafiste ont souligné des clivages. Mais cela ne veut pas dire que les Irakiens, aujourd’hui, agissent en fonction de leur confession, poursuit le diplomate. Croire que le nationalisme a définitivement perdu terrain face au renouveau religieux serait une grave erreur. Quantité d’Irakiens chiites, surtout au sein de la classe moyenne et supérieure, ne voteront pas en fonction de leur appartenance religieuse, mais comme citoyens d’un Etat pour lequel différentes options s’offrent à eux. »

Ce sont ces « élites », au contact quotidien d’un Irak multiconfessionnel, notamment dans les régions centre et nord du pays, que le premier ministre sortant, Iyad Allaoui, chiite résolument laïc, espère gagner à la cause de sa Liste irakienne. Fait logique, c’est aussi sur ces « élites » que comptent les Américains pour forger un consensus avec les Kurdes et les élus sunnites qui seront, eux, handicapés par un large boycott probable de leur communauté. »

Autre mystère du vote chiite : la façon dont les électeurs interpréteront les consignes du grand ayatollah Sistani, seul à disposer d’une aura populaire incontestable. Celui-ci, fidèle à la tradition quiétiste de non-interférence directe dans la conduite des affaires de l’Etat, s’est toujours tenu en dehors de l’arène politique. L’Alliance irakienne unie se prévaut de sa bénédiction. Mais Ali Sistani, qui a toujours appelé les Irakiens à voter, en refusant, parallèlement, de rencontrer les Américains, n’a souscrit à aucun engagement pour l’après-scrutin. Sera-t-il tenté, par exemple, de demander un retrait accéléré de la force multinationale ? Ne risque-t-il pas de devoir consulter, une fois que la domination chiite aura été assurée par les urnes, les trois autres « Marja’a », qui forment, avec lui, l’instance suprême du chiisme irakien ?

Rendus prudents par l’histoire, les deux ex-secrétaires d’Etat républicains, Henry Kissinger et George Shultz, ont repris ces risques à leur compte, dans une tribune du Washington Post publiée mardi 25 janvier 2005 : « L’expérience américaine avec la théocratie chiite d’Iran, en 1979, n’inspire guère confiance sur notre capacité à prévoir l’évolution de cette communauté et ce que pourrait donner un bloc dominé par les chiites en bordure de la Méditerranée écrivent-ils. Une politique américaine avisée ne doit pas se laisser prendre en otage dans un conflit religieux vieux de plus de mille ans ».

Richard WERLY

Défiant les terroristes, 300 chefs de tribu appellent à participer au scrutin. Une réunion a eu lieu, à Erbil, pour inciter les sunnites à voter et faire barrage aux religieux chiites.

Certains portent des lunettes de soleil pour cacher la fatigue du voyage. D’autres ont troqué les mocassins contre des chaussures plus confortables. Ils viennent de Kirkouk, de Mossoul, de Bagdad ou de Bassorah. Ils ont roulé pendant des heures -parfois des jours- et traversé les barrages des résistants pour débarquer à temps à ce rendez-vous préélectoral, fixé au nord de l’Irak. Dans cette grande salle de réunion d’Erbil, au cœur des montagnes paisibles du Kurdistan irakien, plus de 300 chefs de tribu arabes (sunnites et chiites), drapés dans leur traditionnelle robe, sont assis en enfilade. Le défi qu’ils comptent relever est inscrit à la peinture rouge sur une banderole bleue, en plein milieu du mur central : « Non au terrorisme, oui aux débats. »

Le rendez-vous a été fixé à l’initiative de Massoud Barzani, le leader du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), un des deux grands partis kurdes qui font liste commune pour les élections parlementaires de dimanche 30 janvier 2005. « Les Kurdes et les Arabes sont comme les yeux et les sourcils d’un même visage », lance-t-il à l’assemblée, en guise d’introduction. Vêtu de son inséparable charwar, le traditionnel pantalon bouffant des Kurdes, il tient à rappeler que l’Irak est « un pays multiculturel » et « qu’il faut rassembler les efforts de tous pour que les élections se déroulent dans les meilleures conditions ».

Le ton est donné. Il s’agit, avant tout, de lancer un dernier appel aux partis sunnites, qui ont annoncé qu’ils boycotteraient les élections et qui s’apprêtent à perdre un pouvoir qu’ils ont historiquement toujours détenu en Irak. Il s’agit également de défier les terroristes, en leur montrant que, malgré les problèmes sécuritaires, les Irakiens sont déterminés à continuer d’essayer de se rassembler. Loin des bombes de Bagdad, Erbil s’est ainsi présenté comme la meilleure option.

« Eviter la guerre civile »

Dans son costume gris, Thamer al-Douleymi, le secrétaire général de l’Assemblée des tribus, se veut insistant : « Nous voulons participer aux élections pour éviter la guerre civile », dit-il. Pensif, dans son manteau noir tissé de dorures, le cheikh Lafi Al-Shamari, originaire de la province sunnite de Salaheddin, explique qu’il faisait partie de ceux qui avaient appelé à un report des élections. « Je viens pourtant de décider de voter pour empêcher les insurgés d’imposer leur loi », explique-t-il. Grand détracteur des Américains et critique acerbe des autorités provisoires irakiennes, il a préféré se résigner. Aujourd’hui, il dit « qu’il faut appeler d’urgence les sunnites à voter, pour empêcher les chiites de s’emparer du pouvoir ».

La peur de la victoire des chiites (60 % de la population irakienne), oppressés sous Saddam Hussein, et l’instauration d’un système religieux : c’est bien ce qui réunit aujourd’hui les Kurdes et les sunnites, d’après Saadoun Al-Douleymi, membre d’une grande tribu d’Irak. « Aujourd’hui, cette réunion, c’est avant tout le mouvement des chefs de tribu, face à la nouvelle vague des chefs religieux chiites », commente cet ancien opposant à Saddam Hussein, et grand défenseur d’un régime laïc.

Delphine MINOUI

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