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Tribune de Genève, 10 février 2004

Genève. Affaire Lullier. Les conclusions de l’enquête administrative menée par Bernard Bertossa sont sans appel

La pratique des privilèges de Lullier est « condamnable »

par Laurence BÉZAGUET


Vue de Genève

La polémique sur les privilèges accordés au chancelier d’Etat Robert Hensler -qui a eu recours aux services du Centre horticole de Lullier pour aménager le jardin de son domicile privé- et à d’autres magistrats continue de secouer la République. C’est dans ce contexte brûlant que nous avons pu, hier, prendre connaissance de l’enquête administrative à l’encontre du directeur adjoint de ce Centre (avec son accord), confiée en juin 2003 à l’ex-procureur général Bernard Bertossa.

Le Centre horticole de Lullier

Et les conclusions, transmises cet automne au gouvernement, sont limpides. "Les avantages accordés, selon des critères non définis, relèvent de pratiques clairement condamnables. Il s’impose d’y mettre un terme", estime Bernard Bertossa.


"Cette enquête ne doit pas se propager sur la voie publique, par respect de la sphère privée des personnes interrogées. Mais elle revêt un élément particulier de politique générale", constate le conseiller d’Etat Charles Beer qui, sans nous transmettre ce document, nous a autorisée à le consulter, en sa présence.

Charles Beer

Le patron du Département de l’instruction publique (DIP) -autorité responsable du Centre de Lullier depuis 1998- avait préalablement évoqué son contenu avec les membres de la Commission de contrôle de gestion du Grand Conseil, ainsi qu’avec Rémy Pagani, syndicaliste du SSP-VPOD, qui a dénoncé l’affaire la semaine dernière, et le président de l’Association des professeurs de Lullier.

Charles Beer implacable

"Je serai implacable sur les changements du système, mais je m’oppose à toute stigmatisation des personnes qui ont bénéficié d’une pratique d’une autre époque", avertit Charles Beer, qui sera ce matin à Lullier pour rencontrer le personnel et la direction. "Toutes les prestations décriées ont été stoppées. Si elles doivent reprendre un jour, pour permettre aux apprentis de se former, ce sera dans le cadre de conditions clairement définies", annonce l’élu socialiste.

L’affaire de Lullier a commencé en septembre 2001 à travers des messages électroniques dénonçant mobbing et détournement de ressources du Centre. Ces envois anonymes ont cessé en février 2002. Huit mois plus tard, un groupe de collaborateurs a décidé d’entreprendre une démarche pour dénoncer ces agissements. L’affaire était officiellement lancée et enfin prise au sérieux par les responsables du DIP qui, selon l’enquête Bertossa, "n’ignoraient rien de la pratique de distribution des cadeaux de fin d’année... tous ses cadres figurant sur la liste des cent quatre-vingts bénéficiaires répertoriés".

Bernard Bertossa

Cette enquête relève aussi que les entreprises de la place, actives dans le paysagisme et la floriculture, obtenaient gratuitement une aide, des infos ou des conseils, voire même des analyses de la part du Laboratoire cantonal attaché au Centre de Lullier. Les communes de Presinge et limitrophes profitaient, elles aussi, de livraisons gratuites de fruits, légumes ou de fleurs.

Oeuvre réalisée à l’école de Lullier

Caractère arbitraire

Les corbeilles de fin d’année ont aussi été envoyées à une vingtaine de membres de la famille ou de l’entourage du directeur-adjoint. Là encore, l’enquête administrative souligne "le caractère arbitraire de la liste des bénéficiaires" et qualifie l’octroi d’avantages pour ses proches de "pratique abusive pas admissible".

Concernant enfin le management du directeur-adjoint, Bernard Bertossa parle "d’attitudes propres à engendrer des réactions extrêmement contrastées, allant de l’admiration au respect sans nuance jusqu’à la peur et au rejet total". L’enquête conclut sur "un comportement inadéquat". Mais les manquements retenus ne revêtent pas une gravité telle qu’une résiliation des rapports de service puisse être envisagée.

Le système de Lullier : une coutume non écrite

Robert Hensler ne s’est certes pas enrichi. Non seulement il reçoit régulièrement des hôtes pour le compte de l’Etat, mais il a en plus versé de l’argent au fonds de course d’école. Le chancelier n’a en outre jamais tenté de cacher les prestations dont il a bénéficié.

Robert Hensler

Reste qu’il a accepté de participer à un système non transparent. "Une coutume non écrite", comme le qualifie Bernard Bertossa.

Si Charles Beer a déjà commencé à mettre un terme à ces pratiques "à la bonne franquette", une autre problématique d’importance reste à régler : celle des écoles de formation, qui dépasse le seul système de Lullier. Que dire en effet de la réparation des voitures, mais aussi des prestations dans l’horlogerie ou dans l’électronique, entreprises dans le cadre du Centre d’enseignement professionnel technique et artisanal (Cepta) ? Les éléments d’interaction avec le secteur privé ne manquent pas. Pour homogénéiser les procédures, Charles Beer n’a donc pas hésité à demander un rapport général sur les liens de ces écoles de formation avec le privé. Le pari du patron du DIP consiste à s’assurer de la transparence de ces liens, tout en garantissant une certaine souplesse pour permettre aux apprentis de bien se former, et favoriser ainsi leur intégration dans la vie professionnelle.

Rémy Pagani

Rémy Pagani revient à la charge

Dans un courrier adressé dimanche au Conseil d’Etat, Rémy Pagani revient à la charge : "Ce ne sont pas que des apprentis qui ont effectué le travail dans le jardin de Monsieur le Chancelier, mais bien pour des chantiers d’importance des personnes possédant un CFC, dénommés stagiaires. D’autre part, ayant refusé, il y a plusieurs années, d’effectuer un travail qui n’avait rien de pédagogique, aucun maître n’a accompagné ces stagiaires et élèves (parfois mineurs)."

Considérant que des dysfonctionnements graves continuent à subsister au sein de l’école d’horticulture, le syndicaliste réitère enfin sa demande de suspension immédiate du sous-directeur, qui doit partir en retraite anticipée en septembre 2004.

Laurence BÉZAGUET

Oeuvre réalisée à l’école de Lullier

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