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Le Monde, 15 février 2005

Irak : Mossoul est au bord de la guerre civile

par Cécile HENNION


Sardar Herki franchit chaque matin le check-point kurde qui contrôle l’entrée est de Mossoul. Depuis plus d’un an, ses responsabilités dans la plus large base militaire kurde de la ville lui imposent des allers-retours entre Erbil, au Kurdistan, et Mossoul, sans que cette routine n’ait réussi à apaiser ses appréhensions. "Au-delà de cette barrière, murmure-t-il, c’est l’état de guerre permanent..."


Mossoul, troisième ville d’Irak avec presque 2 millions d’habitants, rassemble une majorité sunnite, une forte minorité kurde, des communautés chrétienne, turcomane, yazidi... et du pétrole. Autant d’éléments qui ont participé à bâtir sa richesse économique et culturelle, et qui l’ont aujourd’hui transformée en poudrière. "C’est sûr, pense Sardar Herki, si Mossoul sombre dans la guerre civile, c’est toute la région qui sera mise à feu et à sang."

A l’est du Tigre, qui coupe la cité en deux, s’étend la zone protégée par les Kurdes. L’UPK (Union patriotique du Kurdistan) y est majoritaire, précise Sardar Herki. Si, au Kurdistan, les deux partis kurdes, l’UPK et le PDK, sont rivaux, "à Mossoul, à Kirkouk, et dans toutes les villes où nous faisons face à un ennemi commun, nous sommes unis comme des frères", ajoute-t-il.

L’"ennemi", c’est la résistance, de l’autre côté du fleuve, dans la ville arabe sunnite. En novembre 2004, elle s’est brièvement emparée des postes de police, provoquant la désertion en masse des agents de sécurité, et le chaos. Le 21 décembre 2004, un kamikaze déguisé en militaire irakien a infligé aux Américains leurs plus lourdes pertes -22 morts, dont 14 soldats et 72 blessés- depuis la fin officielle de la guerre en Irak.

Renforts militaires

D’importants renforts militaires n’ont apporté qu’un bref instant de répit. Les assauts ont repris, quotidiens. Dimanche 13 février 2005, par exemple, deux attaques, dont une contre la maison du gouverneur, ont coûté la vie à six habitants. La veille, une base américaine de Mossoul avait essuyé des tirs d’obus de mortier. Dans la riposte, 9 moudjahidins ont été tués.

Pour Sardar Herki, ces nouvelles sont devenues une autre routine. "Nous avons dû augmenter nos effectifs, explique-t-il, car la guérilla harcèle aussi nos positions. Il y a aujourd’hui plus de 4000 peshmergas, dont une partie sous l’uniforme de la Garde nationale irakienne. Cela mécontente la population arabe, qui y voit une provocation, mais il faut bien se défendre..." Dans le quartier de Taamim, les murs extérieurs du quartier général de l’UPK sont criblés de balles. A l’intérieur, 400 peshmergas fraîchement débarqués de Souleimaniyé. L’un d’eux explique qu’ils ont été sélectionnés en fonction de leur "valeur guerrière". Le commandant Aziz confirme : "La vie dure, ça nous connaît ! Nous sommes là pour dire aux gens de Mossoul ne plus avoir peur."

Ces bâtiments sont également le lieu où les représentants de toutes les communautés se rencontrent pour se plaindre ou discuter politique. Il y a par exemple Ido, le fils de Baba Cheikh, éminent membre du clergé yazidi. "Les Yazidis vivent la pire des situations, se lamente-t-il. Ils sont kurdes et leur religion n’est pas reconnue par l’islam. Cela fait d’eux une cible prioritaire." Il raconte : "Il y a deux semaines, des ouvriers yazidis ont pris un taxi. Le chauffeur les a vendus à un groupe de terroristes qui les a froidement assassinés !"

Malgré la présence de 8000 soldats américains et gardes nationaux irakiens patrouillant dans la ville, la participation aux élections a été faible (17 %). Mais l’Est, mieux préparé, a pu voter davantage.

Pour savoir ce qui se passe à l’ouest, il faut se contenter du témoignage des derniers journalistes qui ont osé aller voir. "La situation est devenue incontrôlable, affirme un journaliste algérien. Chaque rue est sous la coupe d’un "émir" qui impose sa loi." Une famille arabe refuse tout net l’éventualité d’une rencontre : "Pour le bien et la sécurité de tous, ne venez pas !"

A l’ouest règne la terreur. Une terreur qui fait des incursions à l’est, sous la forme de cadavres abandonnés dans les rues et de lettres de menaces. Comme à Bagdad, la résistance inonde la ville de DVD exaltant ses actions contre "l’occupant américain" et montrant le sort réservé aux "traîtres collaborateurs". Cela fonctionne si bien que les peshmergas sont persuadés que, quand un Kurde tombe entre leurs mains, on lui coupe non pas le cou, mais la nuque "parce que c’est plus douloureux".

"Le problème, explique Harem Khurshed, un autre responsable du quartier général de l’UPK à Taamim, c’est que nous nous battons contre une armée de fantômes, un ennemi invisible qui attaque puis disparaît dans les maisons ou l’anonymat des villages alentours. Nous mettons régulièrement sous les verrous 100 ou 200 types que nous connaissons parce qu’ils étaient des baassistes notoires sous Saddam. La seule arme efficace, c’est le renseignement ; malheureusement, nos services restent insuffisants."

Une unité Asaïsh -"Sécurité"- comprenant des éléments de toutes les communautés, chargée de s’infiltrer et de collecter les informations, travaillerait en étroite relation avec les Américains. Et pour combattre la terreur, l’UPK et ses alliés ont décidé de mettre en place leur propre propagande. Ainsi, les "terroristes" capturés doivent passer aux aveux devant les caméras, dans des émissions diffusées ensuite dans la ville. "On veut prouver aux habitants que ces gens-là ne s’en tirent pas impunément", explique Harem.

Tracts

Le 2 février 2005, le chef de la police, Mohammed Ahmed Al-Djabouri, a fait une allocution télévisée jugée très courageuse, en lançant : "Déposez les armes ou nous viendrons vous chercher. Nous savons où vous vous cachez et vous ne nous faites pas peur !"

La réaction des résistants n’a pas tardé, sous forme de tracts distribués dans les mosquées. Sur l’un d’eux, un texte signé par six groupes de la "Résistance de Mossoul" annonce leur fusion sous un commandement militaire unique et prévient : "Nous possédons une nouvelle arme, la roquette El-Farouq-1, d’une portée de 26 km, que nous fabriquons nous-mêmes. Nous n’hésiterons pas à nous en servir !"

Selon l’ultimatum du chef de la police, les armes devront être remises avant le 15 février. Un homme resté silencieux interrompt la conversation. "Il y a une chose que je ne comprends pas, s’exclame-t-il. Tout le monde parle de la possibilité d’une guerre civile, et à quel point ce serait une catastrophe. Pourtant, on ne dit plus "Mossoul", mais "l’ouest" ou "l’est". Nous savons que la ville est bourrée d’armes. Les minorités fuient, et il y a de nouveaux morts chaque jour. N’est-ce pas cela qu’on appelle une guerre civile ?"

Cécile HENNION

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