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Le Monde, 11 février 2004

Frappés par des attentats meurtriers, les policiers irakiens se vivent en "martyrs"

Iskandariya de notre envoyé spécial

par Rémy OURDAN


En moins de vingt-quatre heures, deux attaques terroristes, à Iskandariya et Bagdad, ont fait une centaine de morts. La police est devenue une cible privilégiée.

Le tribut est lourd. Les bases de la coalition américaine étant placées sous très haute protection, la future armée et surtout la police irakiennes constituent désormais une cible prioritaire pour les auteurs d’actes terroristes.


Mercredi matin 11 février 2004, un attentat à la voiture piégée devant un centre de recrutement de la nouvelle armée irakienne à Bagdad a fait au moins trente-six morts, selon des informations américaines.

Moins de vingt-quatre heures plus tôt, un autre attentat avait visé un commissariat d’Iskandariya, une localité située à 45 km au sud de la capitale. Entre trente et soixante aspirants policiers ont été tués et au moins soixante autres blessés (55 tués et 67 blessés, selon des sources hospitalières interrogées par l’AFP). La façade du commissariat a été partiellement pulvérisée et d’autres bâtiments de la rue ont été abîmés.

"Nous sommes les martyrs de la reconstruction de l’Irak", pense Hussein, un jeune officier. Parmi la quinzaine de carcasses de véhicules calcinées, celle d’un pick-up Toyota pourrait être la "bombe". "C’est sans doute un attentat-suicide. La Toyota devait transporter une forte quantité d’explosifs", a déclaré le colonel Mubari, un officier américain présent parmi les soldats et enquêteurs dépêchés sur les lieux.

Si le bilan est si lourd, c’est parce que cette matinée de mardi avait été annoncée depuis plusieurs jours à Iskandariya comme étant celle du dépôt des candidatures pour rejoindre la police. Des dizaines de volontaires, souvent des chômeurs en quête d’un salaire décent, étaient arrivés à l’aube pour rejoindre la file d’attente. Le bureau de l’officier-recruteur ouvrait à 9 heures. La Toyota a foncé sur la foule à 9 h 30. Une nouvelle fois, la guérilla était parfaitement renseignée, et n’a pas raté sa cible.

La police a également été prise pour cible mardi dans d’autres villes. A Bagdad, quatre officiers ont été tués par l’explosion d’une bombe au passage de leur voiture. A Mossoul, un chef de commissariat, le lieutenant-colonel Hussein Ali, a été tué devant son domicile, et un policier lors d’un mitraillage qui a également blessé deux de ses collègues.

"Collaborateurs"

L’état-major de la police a affirmé que 604 policiers sont décédés, victimes de violences, depuis la chute de Saddam Hussein en avril, sans préciser combien sont morts lors d’attentats ou assassinats visant des "collaborateurs" des Etats-Unis et combien ont perdu la vie en pourchassant des criminels de droit commun. Ces chiffres sont toutefois à prendre avec précaution, le ministre de l’intérieur, Nouri Badrane, ayant annoncé, il y a deux semaines, que le bilan était d’environ trois cents morts.

Quel que soit le bilan exact, il est significatif. Depuis l’attentat contre le commissariat de Fallouja au début de l’été, les attaques contre la police s’intensifient, alors que le harcèlement de l’armée américaine a sensiblement diminué depuis l’arrestation de Saddam Hussein. A l’été 2003, l’attentat de Nadjaf, qui avait coûté la vie à l’ayatollah Al-Hakim et à une centaine de personnes, était un événement hors du commun. Aujourd’hui, plus personne ne s’étonne de voir des commissariats de police, des bureaux de partis politiques, des hôtels ou des restaurants partir en fumée.

"Ces types de la guérilla ne comprennent pas que nous ne sommes pas plus pro-Américains qu’eux. Nous essayons de faire correctement notre travail, justement pour que les forces d’occupation puissent quitter le pays, commente l’officier Hussein, qui contemple la scène du désastre d’Iskandariya. Ou alors ils font semblant de ne pas comprendre, et leur objectif n’est pas le retrait américain, mais le chaos pur et simple en Irak." L’animosité envers l’armée américaine est telle qu’à Iskandariya, la foule a accueilli mardi les GI venus secourir les blessés par des slogans hostiles et des insultes.

Comme souvent en Irak, tout est la faute des "étrangers", ceux de la coalition formée par Washington, et ceux de la "coalition" réunie autour d’Al-Qaida. On hésite à mettre en cause publiquement la guérilla. "Jamais un Irakien ne pourrait tuer ainsi autant d’autres Irakiens", affirme un homme.

Cette animosité donne aussi lieu à des "témoignages" assez fantaisistes. Des témoins harcèlent par exemple les journalistes, autour du commissariat d’Iskandariya, afin de confier avoir vu "un avion de chasse américain tirer un missile sur la police". A priori, aucun "témoin" n’a vu le missile, mais chacun connaît quelqu’un qui l’a vu. Si le journaliste se montre suspicieux, le "témoin" finit par dire qu’il a vu le missile de ses propres yeux. "Puisque je vous dis que l’armée américaine visite ce commissariat chaque matin depuis six mois, et qu’elle n’est pas venue ce matin ! Si ce n’est pas une preuve que les soldats étaient prévenus de l’attaque d’un avion, ça !", s’énerve un commerçant du quartier.

Ces théories exaspèrent l’officier Hussein, qui a perdu des camarades dans l’attentat. "Les gens sont fous...", confiera-t-il plus tard. Pourtant, devant ses compatriotes, il reste silencieux. Les GI sont postés de l’autre côté du carrefour, fusils pointés. Entre la foule et eux, qui se désolent pourtant des mêmes morts, il y a un abîme d’incompréhension.

Rémy OURDAN

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