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lundi 26 juin 2017
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La mort du capitaine James Cook à Hawaï


James Cook

17 janvier 1779. Dès que les habitants eurent compris notre intention de mouiller dans la baie, ils arrivèrent très nombreux et exprimèrent leur joie par leurs cris et leurs chants et par toutes sortes de gestes extravagants et désordonnés.

Ils envahirent en peu de temps les flancs, les ponts et les agrès de nos deux bâtiments ; et une multitude de femmes et de garçons qui n’avaient pas trouvé place dans les pirogues vinrent nager autour de nous par bancs. Beaucoup d’entre eux, n’ayant pu s’introduire à bord, passèrent toute la journée à s’ébattre dans l’eau.


Parmi les chefs qui vinrent à bord du Resolution se trouvait un jeune chef nommé Pariha ; nous ne tardâmes pas à discerner en lui un personnage important pourvu d’une grande autorité.

En se présentant au capitaine Cook, il lui dit qu’il était jakani du roi de l’île, qui était alors engagé dans une expédition militaire à Mahouï, et dont le retour était attendu dans trois ou quatre jours. Quelques présents que lui fit le capitaine Cook le mirent entièrement dans nos intérêts, et il nous devint extrêmement utile dans les rapports avec ses compatriotes, comme nous ne tardâmes pas à en faire l’expérience.

En effet, il n’y avait pas longtemps que nous étions mouillés quand on remarqua que le Discovery penchait considérablement d’un côté, à cause du nombre excessif de gens qui étaient accrochés à ses flancs ; et nos hommes n’arrivaient pas à écarter les naturels qui continuaient à se presser en foule. Le capitaine Cook, qui redoutait que quelque accident ne s’ensuivît, fit remarquer le danger à Pariha, qui vint à l’aide aussitôt, débarrassa le navire de ses envahisseurs et éloigna les embarcations qui l’environnaient.

Cet incident nous montra que l’autorité des chefs sur les classes inférieures du peuple est très despotique. Nous en eûmes un autre exemple le même jour à bord du Resolution ; la foule y était si nombreuse qu’on ne pouvait plus vaquer aux besognes ordinaires, si bien que nous fûmes obligés de recourir à l’aide de Karina, un autre chef qui s’était aussi attaché à la personne du capitaine Cook. Dès qu’il fut au courant des difficultés que nous causaient ses compatriotes, il leur donna séance tenante l’ordre de quitter le navire ; et nous ne fûmes pas peu surpris de les voir sauter par-dessus bord sans un moment d’hésitation ; il ne resta qu’un homme qui s’attardait en arrière et ne paraissait pas disposé à obéir ; Karina le prit à bras le corps et le jeta dans la mer.

Ces deux hommes étaient fort bien proportionnés, et d’une physionomie singulièrement attrayante. En particulier Karina, dont monsieur Webber a dessiné un portrait, était l’un des plus beaux hommes que j’aie jamais vus. Il avait environ six pieds de haut, des traits réguliers et expressifs, avec des yeux sombres et le regard vif, le maintien aisé, assuré et gracieux.

HMS Resolution

Pendant notre longue navigation à la hauteur de cette île, les habitants avaient toujours fait preuve de loyauté et d’honnêteté dans leurs procédés envers nous, et n’avaient pas montré la moindre disposition au vol ; ce qui nous surprenait d’autant plus que nous n’avions eu de communications qu’avec ceux de la plus basse classe, serviteurs ou pêcheurs. Mais nous trouvions désormais un grand changement dans leur conduite.

Les insulaires qui en nombre immense occupaient le moindre recoin de nos vaisseaux, non seulement rencontraient de fréquentes occasions de nous piller sans risquer d’être découverts, mais notre infériorité en nombre leur donnait lieu d’espérer rester impunis même au cas où ils seraient surpris. Une autre circonstance à laquelle nous attribuâmes leur changement de conduite était la présence et les encouragements de leurs chefs ; car en général nous retrouvions le butin entre les mains de quelque homme d’importance, nous avions donc les meilleures raisons de croire que les larcins étaient commis à leur instigation.

Le Resolution fut à peine au mouillage que nos deux amis, Pariha et Karina, amenèrent à son bord un troisième chef nommé Koha, qui, nous dit-on, était prêtre, et qui, dans sa jeunesse, s’était distingué comme guerrier. C’était un petit vieillard au visage émacié ; ses yeux très rouges paraissaient douloureux, et il avait le corps couvert de croûtes lépreuses, effet d’un usage immodéré de l’ava.

Ayant été introduit dans la chambre, il s’approcha du capitaine Cook avec les signes du plus grand respect, et lui jeta sur les épaules un morceau d’étoffe rouge qu’il avait apporté. Ensuite, ayant reculé de quelques pas, il présenta en offrande un petit cochon, qu’il tenait entre ses mains, tandis qu’il prononçait une harangue qui dura fort longtemps.

Cette cérémonie se renouvela plusieurs fois durant notre séjour à Hawaï, et divers signes nous firent comprendre que c’était une sorte d’adoration religieuse. Leurs idoles étaient toujours parées d’une étoffe rouge pareille à celle qu’ils avaient mise sur le capitaine Cook ; et leur offrande habituelle à l’Ihatouha était un petit cochon. De même la volubilité et l’uniformité de leurs harangues montraient qu’ils récitaient des formules connues d’avance.

Quand cette cérémonie fut achevée, Koha dîna avec le capitaine Cook et mangea copieusement de tout ce qu’on lui servit ; mais il ne témoigna pas plus de goût que les autres insulaires de ces mers pour nos vins et nos liqueurs, dont il ne voulut pas reprendre.

Dans la soirée, le capitaine Cook, monsieur Bailey et moi nous le raccompagnâmes à terre. Nous débarquâmes sur la grève, où nous fûmes reçus par quatre hommes qui portaient des baguettes garnies à leur extrémité de poils de chien, et qui ouvrirent la marche en prononçant d’une voix forte une courte phrase dans laquelle nous ne distinguions que le mot orono. Les naturels, qui jusque-là étaient massés sur le rivage, se dispersèrent à notre approche, excepté quelques-uns qui sommeillaient couchés sur le sol près des huttes du village voisin, et on ne voyait plus âme qui vive.

24 janvier 1779. Il n’y eut aucun changement jusqu’au 24 ; nous eûmes ce jour-là la surprise de nous apercevoir qu’aucune pirogue n’avait la permission de s’éloigner du rivage et que les naturels demeuraient aux alentours immédiats de leurs habitations.

Après plusieurs heures d’incertitude, nous apprîmes que la baie était devenue tabou, et que toute relation avec nous était interdite, à cause de l’arrivée de Tirrïobou, le principal chef du groupe des îles Hawaï. Comme nous n’avions pas prévu cette éventualité, les équipages des deux bâtiments furent obligés de passer la journée sans leur ration habituelle de vivres frais.

Le lendemain matin, nos hommes, usant à la fois de promesses et de menaces, tentèrent d’attirer les naturels à nos côtés ; et comme quelques-uns finissaient par se disposer à venir on vit un chef qui essayait de les retenir. A l’instant, on déchargea un fusil par-dessus leurs têtes ; il renonça à insister, et peu après on put se procurer des vivres frais comme d’habitude.

Dans l’après-midi, Tirrïobou arriva, il visita les navires sans apparat, accompagné d’une seule embarcation où se trouvaient sa femme et ses enfants ; il resta à bord jusqu’à près de dix heures et retourna alors au village de Kaourooua.

Le lendemain, vers midi, le roi partit du village, s’embarqua dans une grande pirogue suivie de deux autres et se dirigea vers le navire, en grande pompe.

C’était une apparition pleine de grandeur et de magnificence : dans la première embarcation se trouvaient Tirrïobou et ses chefs ; leurs manteaux et leurs casques étaient richement ornés de plumes, et ils étaient armés de longues piques et de dagues. Dans la seconde venaient des prêtres avec le vénérable Kaou, leur chef, au milieu de leurs idoles, exposées sur des étoffes rouges. Ces idoles sont des bustes gigantesques en vannerie d’osier, et bizarrement couvertes de petites plumes de différentes couleurs, travaillées de la même manière que celles des vêtements. Leurs yeux étaient faits avec de grandes huîtres perlières, au milieu desquelles on avait placé l’amande d’un fruit de couleur noire ; la bouche était garnie d’une double rangée de crocs de chien, et elle était tordue ainsi que les autres traits de ces étranges figures. La troisième pirogue était remplie de porcs et de diverses sortes de vivres frais. En s’avançant, dans la pirogue placée entre les deux autres, les prêtres mettaient dans leur chant une grande solennité, et après avoir fait le tour des navires, au lieu de remonter à bord comme on s’y attendait, ramèrent vers la grève où je me trouvais avec mon détachement.

Dès que je les vis approcher, j’ordonnai à ma petite troupe de se préparer à recevoir le roi ; et le capitaine Cook, s’étant aperçu qu’il se disposait à débarquer, le suivit et arriva presque en même temps que lui.

Nous le fîmes entrer dans la tente et à peine assis le roi se leva et, d’un geste gracieux, jeta sur les épaules du capitaine Cook son propre manteau, lui mit sur la tête un casque orné de plumes et entre les mains un curieux éventail. Il étendit aussi à ses pieds cinq ou six autres manteaux tous extrêmement beaux et d’un très grand prix. Ses suivants apportèrent alors quatre grands porcs, des cannes à sucre, des noix de coco et du fruit à pain ; et pour achever cette partie de la cérémonie le roi changea de nom avec le capitaine Cook, ce qui, parmi tous les insulaires de l’océan Pacifique, est considéré comme un principal gage d’amitié.

Une procession de prêtres, avec un vénérable vieillard à leur tête, parut alors ; et derrière elle une longue suite d’hommes qui conduisaient de gros porcs, d’autres qui portaient des bananes, des patates, etc...

Le regard et les gestes de Kaïrikïa me firent comprendre tout de suite que ce chef était le chef des prêtres dont les largesses assuraient depuis si longtemps notre subsistance. Il avait à la main un morceau d’étoffe rouge dans lequel il enveloppa les épaules du capitaine Cook, après quoi il fit don d’un petit cochon, dans les formes habituelles. On lui prépara ensuite un siège à côté du roi, après quoi Kaïrikïa et ses suivants commencèrent leurs cérémonies, Kaou et les chefs unissant leurs voix pour les répons.

26 janvier 1779. La conduite inoffensive et pacifique des naturels avait fait disparaître toute crainte de danger et nous n’hésitions pas à nous mêler quotidiennement à eux en toute confiance, et dans des occasions très diverses.

Les officiers des deux vaisseaux allaient tous les jours, par groupes ou isolément, parcourir le pays, et restaient souvent absents toute la nuit.

On n’en finirait pas de rapporter toutes les marques d’amitié ou de politesse dont ils nous comblèrent dans ces occasions. Partout où nous allions, le peuple se rassemblait autour de nous, et chacun nous proposait avec empressement tout ce qu’il était en son pouvoir de faire pour nous être agréable, et se considérait comme très honoré d’être admis à nous rendre service. Ils usaient de diverses petites ruses pour attirer notre attention ou pour retarder notre départ. Quand nous traversions un village, les garçons et les filles couraient en avant de nous, et s’arrêtaient pour nous retenir dès qu’il y avait assez de place pour former un groupe de danseurs. Une fois on nous invitait à boire du lait de coco, ou quelque autre boisson rafraîchissante, à l’ombre d’une hutte ; une autre fois un cercle de jeunes filles nous entouraient, et nous divertissaient par des chants et des danses dans lesquels elles déployaient leurs talents et leurs grâces.

Mais la propension au vol que ces insulaires ont en commun avec tous ceux de ces mers troublait souvent le plaisir que nous retirions de leur hospitalité et de leurs aimables dispositions. C’était d’autant plus contrariant que cela nous obligeait parfois à recourir à des moyens de répression sévères, dont nous nous fussions volontiers passés, si le cas n’eût été de ceux qui en imposent la nécessité.

Quelques-uns de leurs plus habiles nageurs furent découverts un jour sous les navires, desquels ils retiraient les clous de bordage, ce qu’ils exécutaient avec beaucoup de dextérité, au moyen d’un petit bâton muni à l’un de ses bouts d’une pierre à fusil. Pour mettre fin à cette pratique, qui mettait en danger l’existence même des vaisseaux, nous avions d’abord tiré du menu plomb sur les coupables, mais ils se mettaient facilement hors d’atteinte en plongeant sous la cale. Il fallut, pour faire un exemple, administrer le fouet à l’un d’eux à bord du Discovery.

11 février 1779. Nous fûmes occupés toute la journée du 11 et une partie de celle du 12 à déplacer le mât de misaine et à l’envoyer à terre avec les charpentiers. Non seulement la tête du mât était endommagée, mais nous le trouvâmes extrêmement pourri au pied, dans lequel il y avait un trou assez grand pour y faire tenir quatre ou cinq noix de coco. On ne jugea pas néanmoins qu’il fallût le raccourcir, et heureusement les morceaux de bois de toa rouge embarqués à Eïmïo purent être utilisés pour le remplacement des parties qui avaient éclaté.

Comme il était vraisemblable que ces réparations prendraient plusieurs jours, nous conduisîmes, monsieur Bailey et moi, les instruments astronomiques à terre et nous dressâmes nos tentes sur le moraï, où elles furent gardées par un caporal et six soldats de marine.

Nous reprîmes nos relations amicales avec les prêtres, qui pour mieux assurer la sécurité des outils et de ceux qui s’en servaient, déclarèrent tabou le terrain sur lequel on avait déposé le mât, et, comme précédemment, plantèrent leurs petits bâtons tout autour.

On envoya à terre tous les voiliers pour réparer les dommages subis par la voilure lors des dernières tempêtes. On les logea dans une maison voisine du moraï, que les prêtres nous prêtèrent.

Telles furent les dispositions prises à terre.

Je vais maintenant raconter les choses qui se passèrent entre les naturels et nous, qui amenèrent par degrés la funeste catastrophe du 14 février.

En arrivant au mouillage, nous fûmes surpris de trouver la réception très différente de ce qu’elle avait été lors de notre première arrivée : pas de cris de joie, de mouvement, de manifestations bruyantes ; mais une baie déserte, dans laquelle on n’apercevait que de rares pirogues qui se glissaient le long de la côte. La curiosité, qui avait été au commencement un si puissant mobile, pouvait avoir maintenant cessé de les pousser. Mais l’hospitalité dont nous avions reçu tant de marques, l’amitié réciproque qui s’était manifestée lors des adieux nous donnaient tout lieu de croire que les naturels nous accueilleraient de nouveau à notre retour par de joyeux rassemblements.

Nous nous livrions à des suppositions variées au sujet de ces apparences inattendues, quand le retour d’un bateau que nous avions envoyé à terre mit un terme à notre inquiétude, en nous apportant la nouvelle que Tirrïobou était absent, et qu’il avait mis le tabou sur la baie.

Bien que cette explication parût satisfaisante à la plupart d’entre nous, d’autres étaient d’avis (ou peut-être ont plutôt été conduits par les événements qui suivirent à imaginer) qu’il y avait dès ce moment quelque chose de très suspect dans la manière d’être des naturels ; et que l’interdiction des relations avec nous, sous prétexte de l’absence du roi, n’était destinée qu’à lui donner le temps de se concerter à notre sujet avec les chefs. Nous ne pûmes jamais résoudre la question de savoir si ces soupçons étaient fondés, ou si la version que nous donnèrent les naturels était véridique. Il est vrai que notre retour soudain, dont la cause n’était pas apparente à leurs yeux, et dont nous eûmes ensuite les plus grandes difficultés à leur faire comprendre la nécessité, pouvait à bon droit les alarmer quelque peu.

Mais la conduite de Tirrïobou, qui ne trahissait pas la moindre méfiance, le lendemain matin, quand il vint, dès sa soi-disant arrivée, rendre visite sur l’heure au capitaine Cook, et le retour des naturels à des relations amicales avec nous qui s’ensuivit, sont des preuves sérieuses qu’ils n’envisageaient pas de changer d’attitude, ni ne redoutaient un changement de notre part.

A l’appui de cette opinion je peux citer un autre épisode qui est précisément tout à fait semblable, et qui survint lors de notre première visite, la veille de l’arrivée du roi. Un naturel avait vendu un porc à bord du Resolution, et reçut le prix convenu. Pariha, qui passait par là, lui conseilla de ne pas livrer le porc sans en avoir obtenu un prix plus élevé, et nos hommes lui firent de vifs reproches et le chassèrent ; comme peu après le tabou fut mis sur la baie, nous ne doutâmes pas d’abord que la cause en fût l’offense reçue par le chef.

Ces deux occasions montrent à quel point sont incertaines les conclusions que l’on tire quand on connaît imparfaitement les coutumes et la langue du peuple auquel on a affaire ; les difficultés dans les rapports avec ces sauvages ne sautent peut-être pas aux yeux, mais de telles occasions les mettent en évidence, puisqu’elles montrent que des fautes en apparence insignifiantes dans la façon de se conduire peuvent avoir des conséquences fatales.

Quoi qu’il en soit de nos conjectures, le cours habituel de la vie se poursuivit tranquillement jusqu’à l’après-midi du 13 février.

Vers la fin de ce jour, l’officier qui commandait le détachement chargé d’approvisionner en eau le Discovery vint me dire que plusieurs chefs s’étaient réunis au puits voisin de la grève et avaient emmené les naturels que nous avions engagés pour aider les matelots à rouler les futailles jusqu’au bord de la mer. Il me dit aussi que leur conduite lui paraissait très suspecte et qu’ils avaient certainement l’intention de lui susciter d’autres difficultés. A sa demande, j’envoyai donc avec lui un soldat de marine, mais je ne lui permis pas d’emporter des armes à feu.

Au bout d’un moment l’officier revint et m’apprit que les insulaires s’étaient armés de pierres, et qu’un véritable tumulte s’élevait ; je me rendis donc sur place accompagné d’un soldat de marine muni de son fusil.

En nous voyant approcher, ils abandonnèrent leurs pierres, et dès que j’eus parlé à quelques-uns des chefs ils éloignèrent de nous la populace et ceux qui voulurent furent admis à nous aider à remplir les futailles.

Ayant rétabli la tranquillité, j’allai au-devant du capitaine Cook, que nous vîmes justement dans la pinasse s’apprêtant à débarquer. Je lui rapportai ce qui venait de se passer, et il m’ordonna, au cas où les insulaires recommenceraient à nous lancer des pierres, ou à devenir insolents, de tirer à balle sur les coupables à l’instant même. Je donnai donc l’ordre au caporal de faire charger à balles au lieu de plomb les armes des sentinelles.

Peu après notre retour aux tentes, un feu nourri des fusils du Discovery, dirigé sur une pirogue que nous vîmes pagayer en grande hâte vers le rivage, poursuivie par une de nos petites embarcations, nous donna de l’inquiétude. Nous pensâmes tout de suite qu’un vol avait été l’occasion de ces coups de fusil, et le capitaine Cook m’ordonna de le suivre avec un soldat de marine armé, et d’essayer de me saisir des occupants de la pirogue quand ils arriveraient à terre. Nous courûmes donc à l’endroit où nous supposions que l’embarcation accosterait, mais nous arrivâmes trop tard, les naturels l’avaient déjà quittée, et s’étaient sauvés à l’intérieur du pays.

Nous ignorions à ce moment que nos biens nous avaient déjà été restitués, et comme ce que nous avions vu depuis le début nous donnait lieu de croire que leur valeur était considérable nous ne voulions pas renoncer à l’espoir de les recouvrer. Nous demandâmes donc de quel côté les voleurs avaient fui.

Nous les poursuivîmes jusqu’à la nuit ; mais estimant alors être à environ trois milles des tentes, et soupçonnant les naturels qui nous entraînaient souvent dans des poursuites de vouloir endormir notre vigilance par de fausses informations, nous jugeâmes qu’il était vain de continuer nos recherches plus longtemps, et nous revînmes à la grève.

Pendant notre absence, un différend plus sérieux et d’une nature plus inquiétante s’éleva. L’officier qui était parti dans le petit bateau, et qui retournait à bord avec les objets qu’on lui avait restitués, s’apercevant que le capitaine Cook et moi poursuivions les coupables, crut de son devoir de s’emparer de la pirogue échouée sur le rivage.

Malheureusement elle appartenait à Pariha, qui arriva au même moment venant du Discovery, et réclama sa propriété avec force protestations d’innocence. L’officier refusa de la rendre, et l’équipage de la pinasse, qui attendait le capitaine Cook, l’ayant rejoint, une bagarre s’ensuivit pendant laquelle Pariha fut renversé d’un violent coup de rame sur la tête.

Les naturels, réunis sur le terrain, qui jusque-là n’avaient été que spectateurs, attaquèrent immédiatement nos hommes en leur faisant pleuvoir dessus une telle grêle de pierres, qu’ils les forcèrent à une retraite précipitée et à gagner à la nage un rocher situé à quelque distance du bord.

Les insulaires s’empressèrent de saccager la pinasse, et sans l’intervention de Pariha, qui paraissait s’être remis du coup et l’avoir oublié au même instant, elle eût été entièrement démolie. Ayant éloigné la foule, il fit signe à nos hommes de venir reprendre possession de la pinasse et leur fit comprendre qu’il allait essayer d’y faire revenir les choses qu’on en avait emportées.

Après leur départ, il les suivit dans sa pirogue avec une casquette de midshipman et quelques autres bagatelles sauvées du pillage. Il paraissait très contrarié de ce qui était arrivé, et il demanda avec inquiétude si l’orono le tuerait, et s’il lui permettait de venir à bord le lendemain. On lui assura qu’il serait bien reçu, il toucha de son nez celui des officiers (suivant la coutume des insulaires) en gage d’amitié, et s’en retourna en pagayant au village de Kaourooua.

Quand le capitaine Cook apprit ce qui s’était passé, il manifesta beaucoup d’inquiétude, et pendant que nous retournions à bord il me dit : " Je crains bien que ces gens ne me forcent à des mesures violentes, car il ne faut pas leur laisser croire qu’ils ont pris l’avantage sur nous. "

Néanmoins, comme il était trop tard pour rien entreprendre le soir même, il se contenta d’ordonner que l’on chassât immédiatement du navire tous les naturels, hommes et femmes, qui s’y trouvaient.

Aussitôt que cet ordre fut exécuté, je retournai à terre ; et, notre première confiance dans les naturels étant bien ébranlée par les événements de la journée, je postai une double garde autour du moraï, en laissant l’ordre de m’appeler si l’on voyait des hommes rôder sur la grève.

Vers onze heures on vit cinq insulaires qui rampaient au pied du moraï ; ils paraissaient approcher avec beaucoup de circonspection, et finirent, se voyant découverts, par se retirer hors de vue.

Vers minuit, l’un d’eux s’étant aventuré jusqu’à l’observatoire, la sentinelle tira sur lui ; là-dessus ils s’enfuirent tous et nous passâmes le reste de la nuit tranquilles.

Le lendemain matin, 14 février, à la pointe du jour, j’allai à bord du Resolution pour la surveillance de la montre, et le Discovery me héla sur ma route pour m’apprendre que pendant la nuit les insulaires avaient volé le cutter qui était amarré à une bouée.

Quand j’arrivai à bord, je trouvai les soldats de marine en train de s’armer et le capitaine Cook qui chargeait son fusil à double canon. Je lui rapportai ce qui nous était arrivé pendant la nuit, et il m’interrompit avec une certaine précipitation pour m’annoncer la perte du cutter du Discovery et me parler des préparatifs qu’il faisait dans le dessein de le recouvrer.

Il avait toujours employé le moyen, sur les îles de cet océan, quand quelque objet important disparaissait, de prendre le roi ou l’un des principaux iris à bord et de l’y garder comme otage jusqu’à restitution. Ce procédé avait toujours réussi et son intention était d’y avoir recours dans le cas présent ; et en même temps il avait donné l’ordre d’arrêter toutes les embarcations qui essaieraient de quitter la baie, avec le dessein de s’en emparer et de les détruire s’il ne pouvait rentrer en possession du cutter par des moyens pacifiques.

On plaça donc les chaloupes des deux navires, bien armées et bien équipées, en travers de la baie, et avant que j’eusse quitté le vaisseau deux canons de gros calibre avaient fait feu sur les pirogues qui essayaient de s’échapper.

Il était entre sept et huit heures quand nous quittâmes le navire ensemble, le capitaine Cook dans la pinasse, ayant avec lui monsieur Philipps et neuf soldats de marine, et moi dans une des petites embarcations. Les derniers ordres que je reçus de lui furent de dire aux naturels qui se trouvaient de notre côté de la baie d’avoir l’esprit en repos, en leur affirmant qu’ils ne seraient pas inquiétés, de maintenir mes hommes groupés ensemble, et de rester sur mes gardes. Nous nous séparâmes alors, le capitaine prit la direction de Kaourooua où résidait le roi ; et je me rendis à la grève.

Mon premier soin en y arrivant fut de donner aux soldats de marine l’ordre absolu de rester sous leurs tentes, de charger leurs armes à balles et de ne pas s’en dessaisir un seul instant.

Après quoi j’allai à pied aux huttes du vieux Kaou et des prêtres, et je leur expliquai aussi bien que je pus l’objet de ces préparatifs hostiles, qui les avaient vivement inquiétés. Je vis qu’ils connaissaient déjà le vol du cutter, et je leur affirmai que, bien que le capitaine Cook fût décidé à se le faire restituer, et à punir les auteurs du vol, ni eux ni aucun des habitants du village de notre côté n’avaient à redouter de nous le moindre mal. Je priai les prêtres de donner ces explications aux habitants, et de leur recommander de n’avoir nulle inquiétude, et de conserver leur calme et leur tranquillité. Kaou me demanda avec le plus grand sérieux si Tirrïobou serait molesté. Je lui affirmai que non, et il parut, ainsi que les prêtres de sa confrérie, tranquillisé par mes assurances.

Pendant ce temps, le capitaine Cook, ayant appelé la chaloupe qui stationnait à la pointe nord de la baie, la fit venir avec lui à Kaourooua et débarqua avec le lieutenant et neuf soldats de marine. Il se rendit tout de suite au village où il fut reçu avec les habituelles marques de respect : les habitants se prosternèrent devant lui et lui apportèrent de petits cochons en offrande. Il s’aperçut que l’on n’avait aucun soupçon de ce qui l’amenait, et il demanda alors Tirrïobou et ses deux fils, qui étaient tous les jours ses invités à bord du Resolution.

Les deux enfants arrivèrent tout de suite avec les naturels qui étaient allés les chercher, et conduisirent aussitôt le capitaine Cook à la maison où le roi avait couché.

Le vieil homme venait de se réveiller et après un bref entretien au sujet de la perte du cutter, à laquelle le capitaine Cook était convaincu qu’il n’avait pris aucune part, il l’invita à revenir dans le bateau à bord du Resolution pour y passer la journée. Le roi accepta cette proposition avec empressement et se leva sur-le-champ pour l’accompagner.

Nos affaires prenaient cette tournure favorable, les deux garçons étaient déjà dans la pinasse, et le reste de la petite troupe descendait au bord de l’eau, quand une femme d’âge assez avancé, nommée Kanikabarïa, mère des deux garçons, qui était l’une des épouses favorites du roi, arriva derrière lui et le supplia avec des larmes et d’instantes prières de ne pas aller à notre bord. Au même moment, deux chefs qui étaient venus avec elle retinrent le roi, en insistant pour qu’il n’allât pas plus loin, et le firent asseoir de force.

Les naturels, qui affluaient sur le rivage en nombre prodigieux, effrayés probablement par le tir du grand canon et l’aspect général d’hostilités ouvertes dans la baie, commencèrent à se presser autour du capitaine Cook et de leur roi.

Le lieutenant de marine, qui vit ses soldats serrés par la foule au point de ne pouvoir se servir de leurs armes si le besoin s’en faisait sentir, proposa au capitaine de les ramener le long des rochers, tout au bord de l’eau ; et, la foule les ayant laissés passer sans difficultés, on les aligna à environ trente yards de l’endroit où le roi était assis.

Pendant tout ce temps, le vieux roi resta assis par terre, dans une attitude qui exprimait avec force la frayeur et l’accablement. Le capitaine Cook, qui ne voulait pas renoncer à mener à bien son dessein, continuait à le presser avec insistance de le suivre, tandis que, d’autre part, dès que le roi paraissait s’y disposer, les chefs qui l’entouraient s’interposaient d’abord par des prières et des supplications,ensuite par la force et la violence, pour le contraindre de rester où il était.

Le capitaine Cook, voyant alors que l’alarme était trop générale et qu’il n’y avait plus à espérer emmenerleroisanseffusion de sang, renonça enfin à obtenir gain de cause ; et il fit remarquer à monsieur Philipps qu’il serait impossible de décider le roi à venir à bord sans courir le risque de tuer un grand nombre d’habitants.

Bien que l’entreprise qui avait amené le capitaine Cook à terre eût échoué, et fût désormais abandonnée, sa personne n’avait pas semblé être le moins du monde en danger, jusqu’à ce qu’un accident se produisît, qui fit prendre à cette affaire une tournure fatale.

Les hommes montés sur les bateaux qui étaient placés en travers de la baie tirèrent sur quelques pirogues qui essayaient de sortir, et tuèrent malheureusement un chef du plus haut rang.

La nouvelle de sa mort arriva au village où se trouvait le capitaine Cook au moment où il venait de quitter le roi et s’acheminait lentement vers la mer.

Le mouvement que cette nouvelle souleva fut très apparent, on renvoya les femmes et les enfants et les hommes revêtirent leurs nattes de combat et s’armèrent de piques et de pierres.

Un des naturels, muni de pierres et d’une longue pique en fer (qu’ils appellent pahoua), s’avança vers le capitaine Cook en brandissant son arme pour le défier, et en menaçant de lui jeter sa pierre. Le capitaine le pria de cesser ses menaces, mais l’homme s’obstina à le provoquer avec insolence, et le capitaine finit par tirer sur lui une petite charge de menu plomb.

Comme l’homme était protégé par sa natte, dans laquelle ces projectiles ne pénétraient pas, le seul effet fut de tous les irriter et de les encourager à continuer. Ils jetèrent plusieurs pierres aux soldats de marine, et l’un des iris essaya de transpercer monsieur Philipps avec son pahoua, mais il n’y réussit pas, et reçut de lui un coup de crosse.

Le capitaine tira alors à balle et tua l’un des plus considérables parmi les naturels. Une attaque générale à coups de pierres s’ensuivit aussitôt, à laquelle les soldats répondirent par une décharge de mousqueterie. Les insulaires, contrairement à toute attente, subirent le feu avec beaucoup de fermeté, et sans que les soldats de marine eussent le temps de recharger leurs armes ils se précipitèrent sur eux avec des cris et des hurlements terribles. Ce qui suivit alors fut une scène effroyable de carnage et d’horreur.

Quatre de nos soldats postés sur les rochers se virent couper leur retraite, et furent immolés à la fureur de l’ennemi ; trois autres furent grièvement blessés, et le lieutenant, qui avait reçu un coup de pahoua entre les épaules, tua l’homme qui l’avait blessé à l’instant où il allait renouveler son attaque.

Notre infortuné commandant, la dernière fois qu’on le vit distinctement, était debout au bord de l’eau et criait aux chaloupes de cesser le feu et d’approcher du rivage. S’il est vrai, selon ce qu’avancèrent quelques-uns des témoins, que les soldats de marine et l’équipage des chaloupes avaient tiré sans son ordre, et qu’il voulait éviter de nouvelles effusions de sang, il se peut que ce soient ses sentiments d’humanité qui lui aient coûté la vie. Car on remarqua que tant qu’il faisait face aux naturels aucune violence ne fut exercée sur lui, mais dès qu’il eut tourné le dos pour donner ses ordres aux bateaux il fut poignardé par derrière et tomba le visage dans la mer. En le voyant tomber, les insulaires poussèrent un cri général, et tirèrent aussitôt son corps sur la grève, où ses ennemis le cernèrent en nombre, et, s’arrachant les uns aux autres leurs dagues, chacun s’acharna avec une ardeur sauvage à participer au meurtre.

Capitaine KING

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source