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mardi 28 mars 2017
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La seconde guerre mondiale en photos 62

La première explosion atomique

par Winston Spencer CHURCHILL


La bombe atomique Gadget, près d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, le 15 juillet 1945

Le 17 juillet 1945, des nouvelles à faire trembler le monde nous arrivèrent. Stimson vint me voir chez moi dans l’après-midi et déposa devant moi une feuille de papier portant ces mots : « Bébés heureusement nés. » A son air, je compris qu’il s’agissait de quelque chose d’extraordinaire. « Cela signifie, m’expliqua-t-il, que l’expérience dans le désert du Nouveau-Mexique a réussi. La bombe atomique est devenue une réalité. »

La bombe atomique Gadget, près d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, le 15 juillet 1945


Bien que nous eussions suivi ces terribles recherches en utilisant jusqu’à la moindre bribe d’information que l’on nous communiquait, on ne nous avait pas annoncé au préalable la date de l’essai décisif, ou du moins je n’en avais rien su.

La première explosion atomique a eu lieu au sommet de cette tour, près d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945

Aucun savant compétent n’aurait pu prédire ce qui se passerait lors du premier essai d’explosion atomique à grande échelle. Ces bombes seraient-elles sans utilité, ou bien dévastatrices ? Désormais nous savions. Les « bébés » étaient « heureusement nés ». Personne ne pouvait encore mesurer l’ampleur des conséquences immédiates de cette découverte dans le domaine militaire et d’ailleurs personne n’avait encore rien mesuré du tout à son sujet.

La première explosion atomique, près d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945

Le lendemain matin, un avion nous apporta tous les détails relatifs à cet événement gigantesque dans l’histoire de l’humanité. Stimson me communiqua le rapport et je fais le récit de mémoire. La bombe, ou son équivalent, avait explosé au sommet d’un pylône haut de 30 mètres. Tout le terrain avait été évacué à 16 kilomètres à la ronde. Les savants et leurs aides s’étaient abrités derrière des écrans, ou dans des couverts en béton épais, à peu près à cette distance. L’effet de souffle avait été terrifiant. Une énorme colonne de flammes et de fumée avait jailli jusqu’aux limites de l’atmosphère de notre pauvre terre. Dans un rayon d’un kilomètre et demi, la dévastation était totale. C’était là un moyen de mettre fin rapidement à la seconde guerre mondiale et peut-être à bien d’autres choses encore.

La première explosion atomique, près d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945

Changement de perspectives

Le président Truman m’invita à venir conférer immédiatement avec lui. Le général Marshall et l’amiral Leahy se trouvaient auprès de lui. Jusqu’à ce moment, nous avions envisagé l’assaut du Japon proprement dit sous la forme de bombardements aériens effroyables et du débarquement de très grandes armées. Nous nous attendions à une résistance désespérée des Japonais dans la tradition des samouraïs, non seulement lors des batailles rangées, mais dans chaque grotte, dans chaque trou. J’avais toujours présent à l’esprit le spectacle de l’île d’Okinawa, où plusieurs milliers de Japonais, plutôt que de se rendre, s’étaient alignés et suicidés avec des grenades après que leurs chefs eussent solennellement accompli les rites du hara-kiri. Réduire cette résistance homme par homme, conquérir le pays mètre par mètre, pouvait nécessiter le sacrifice d’un million de soldats américains et d’un nombre de Britanniques égal à la moitié de ce chiffre, ou peut-être plus si nous pouvions les transporter là-bas, car nous étions résolus à participer à l’hallali.

La première explosion atomique, près d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945

Ces visions de cauchemar s’évanouissaient désormais. Elles étaient remplacées par la perspective -séduisante et lumineuse, semblait-il- de finir toute la guerre en un ou deux chocs très violents. Je pensai immédiatement que le peuple japonais, dont j’avais toujours admiré le courage, pourrait trouver, dans l’apparition de cette arme quasi surnaturelle, une excuse qui sauvegarderait son honneur et le libérerait de l’obligation de se faire tuer jusqu’au dernier homme en état de se battre.

Le cratère laissé par la première explosion atomique, près d’Alamogordo, au Nouveau Mexique, le 16 juillet 1945

En outre, nous n’aurions plus besoin des Russes. La fin de la guerre contre le Japon ne dépendait plus de la participation de leurs armées au massacre final et sans doute prolongé. Il n’était plus nécessaire de leur demander des faveurs. Quelques jours plus tard, j’écrivis à M. Eden : « Il est clair que les Etats-Unis ne désirent plus voir les Russes prendre part à la guerre contre le Japon. »

Harry Truman

L’ensemble impressionnant des problèmes européens pouvait donc être jugé sur le fond et conformément aux principes fondamentaux des Nations Unies. Nous paraissions être soudainement entrés en possession d’un moyen d’abréger miséricordieusement le massacre en Orient et d’ouvrir des perspectives beaucoup plus riantes en Europe. Ces pensées, je n’en doutais pas, occupaient l’esprit de nos amis américains.

George Marshall

La question qui ne s’est pas posée

En tout cas, la question de savoir s’il fallait ou non utiliser la bombe atomique ne se posa pas un seul instant. Empêcher une immense et interminable boucherie, terminer la guerre, procurer la paix au monde, imposer des mains apaisantes sur les blessures des peuples torturés grâce à la manifestation d’une puissance irrésistible, au prix de quelques explosions, cela paraissait être un miracle de délivrance après tous nos tourments et nos périls passés.

William Daniel Leahy

Les Britanniques avaient donné leur consentement de principe à l’emploi de l’arme dès le 4 juillet, avant l’exécution de l’essai. Il appartenait désormais au président Truman, qui disposait de l’engin, de prendre la décision définitive, mais je ne doutai pas un seul instant de ce qu’elle serait, pas plus que je n’ai douté depuis de sa justesse.

Il demeure historiquement établi, et c’est ce fait qui devra être jugé dans les temps à venir, que la question de savoir s’il fallait ou non utiliser la bombe atomique pour contraindre le Japon à capituler, ne s’est même pas posée. L’accord fut unanime, automatique, incontesté autour de notre table, et je n’entendis jamais personne suggérer que nous dussions agir autrement.

Il s’avéra que l’aviation américaine avait préparé une gigantesque attaque des villes et des ports nippons par des bombardements ordinaires. Ces agglomérations auraient très certainement pu être détruites en quelques semaines, ou en quelques mois, et personne ne peut dire quelles énormes pertes aurait subies la population civile. Désormais, grâce au nouvel engin, nous pouvions non pas seulement détruire des villes, mais sauver les vies aussi bien des amis que des ennemis.

Winston Spencer CHURCHILL

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source