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jeudi 20 juillet 2017
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Le Monde, 16 février 2004

L’anarchie et un désastre humanitaire menacent Haïti

Le Môle-Saint-Nicolas (nord-ouest d’Haïti) de notre envoyé spécial

par Yves EUDES


Port-au-Prince, le 15 février 2004. Partisans et adversaires de Jean-Bertrand Aristide échangent des jets de pierres

La rébellion, qui contrôle une partie du pays, promet de marcher sur la capitale, Port-au-Prince, pour destituer le président Jean-Bertrand Aristide, toujours soutenu par Washington.

La situation de certaines populations des départements du Nord du pays apparaît catastrophique.

Scène de rue, le 15 février 2004

Une piste dans le Nord d’Haïti


Depuis que des bandes armées hostiles au président Jean-Bertrand Aristide occupent la ville de Gonaïves, tout le nord d’Haïti est coupé de la capitale, Port-au-Prince, et des centres d’approvisionnement en vivres et en carburant.

Trafic routier sur une piste du Nord d’Haïti

La situation est particulièrement critique dans le département du Nord-Ouest, une presqu’île qui compte près de 450 000 habitants et très isolée, même en temps normal : elle est reliée au reste du pays par des pistes caillouteuses, coupées par des bourbiers et par des rivières qu’il faut franchir à gué.

Au Môle-Saint-Nicolas, ville côtière, chef-lieu d’un district de 40 000 habitants, les autorités sont en train d’abandonner le terrain. Début février, les trois policiers de la ville ont cadenassé le commissariat et sont partis sans prévenir personne. Quelques jours plus tard, le curé de la paroisse, qui a, pendant des années, fait des sermons à la gloire du président Aristide, a quitté la ville à son tour.

Eglise de Jean-Rabel

Les écoles et les collèges sont fermés : certains enseignants sont en grève, les autres préfèrent ne pas venir, car des groupes d’élèves grévistes lancent des pierres sur tous ceux qui tentent d’approcher.

Bâtiments scolaires à Jean-Rabel

L’unique cabine téléphonique de la ville fonctionne par intermittence, et, à cause du manque de gazole, les groupes électrogènes ne sont mis en marche que quelques heures par jour. La mairie est encore ouverte, mais le maire, Portilus Wisler, avoue son impuissance : "Les recettes fiscales de la commune atteignent à peine 250 dollars par an et, depuis trois ans, je n’ai touché aucune subvention de l’Etat.

La crise politique actuelle ne change pas grand-chose." Le soir, des jeunes gens s’installent dans les rues avec des tambours. Pendant des heures, ils dansent dans le noir et chantent des slogans hostiles au président Aristide. Ils peuvent veiller toute la nuit car, le lendemain, il n’y aura pour eux ni école ni travail.

Scène de rue à Jean-Rabel

Malgré cette vacance du pouvoir, les leaders de l’opposition locale n’ont mis en place aucune structure de remplacement. La majorité de la population, pauvre et illettrée, ignore ce qui se passe dans le reste du pays et subit ces nouvelles épreuves avec fatalisme. La plupart des habitants se contentent d’un repas par jour, parfois moins, et, sur le marché central, il n’y a ni viande ni poisson. Dans le quartier de Carénage, en bord de plage, la minuscule épicerie est ouverte, mais elle n’a presque plus rien à vendre. A cause des barrages routiers, l’épicière n’a pas pu aller se ravitailler dans le Sud, et elle va bientôt fermer boutique.

Jour de marché à Jean-Rabel

Dans une cabane toute proche, une jeune femme au cou déformé par une énorme tumeur pleure de souffrance nuit et jour, car elle n’a plus d’antalgique. Les voisins compatissent, mais ils ont d’autres soucis : l’unique robinet du quartier ne donne plus qu’un filet d’eau, et il faut faire la queue pendant des heures pour remplir un seau.

Un peu plus à l’est, dans la ville de Jean-Rabel, partisans du gouvernement et opposants semblent encore coexister tant bien que mal. La police est toujours présente, mais des groupes de jeunes gens, parfois armés, érigent des barricades avec des rochers, des troncs d’arbres et des détritus. Certains expliquent que leur but est d’empêcher l’arrivée de rebelles dans la ville, d’autres affirment au contraire que le blocage des routes est la seule façon de se faire entendre du gouvernement.

Scène de rue à Jean-Rabel

Actions symboliques

Quand les militants quittent une barricade, d’autres hommes du voisinage viennent la démanteler. En fait, toutes ces actions sont symboliques car, depuis le début des troubles, le trafic routier est pratiquement nul : les habitants se déplacent à pied ou à dos d’âne.

Les employés des organisations humanitaires, qui assurent la survie quotidienne de dizaines de milliers de familles démunies, ont commencé à quitter la région, à bord de petits avions. Certains partent pour des raisons de sécurité, d’autres parce que les stocks de nourriture, de matériel et de médicaments sont presque épuisés.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies, Care, Oxfam et le Peace Corps ont réduit leur présence sur le terrain. Les Allemands d’Agro Action ont interrompu plusieurs projets de construction de pistes et de systèmes d’irrigation, et même les sœurs espagnoles de la Compagnie de Jésus-Marie envisagent de partir. Seuls les Français d’Initiative et Développement ainsi que les missionnaires protestants américains maintiennent, pour le moment, leurs effectifs.

Tandis que les campagnes sont abandonnées à elles-mêmes, Port-de-Paix, seul grand port du Nord-Ouest, reste sous contrôle du gouvernement.

Port-de-Paix vu par satellite

Il y a quelques jours, les compagnies d’intervention et de maintien de l’ordre (CIMO, les troupes d’élite de la police) ont tiré en l’air et lancé des grenades lacrymogènes dans les rues pendant deux jours et deux nuits, pour montrer leur force et pour dissuader d’éventuels manifestants.

Les habitants sont restés chez eux. Dès le départ des CIMO, la situation est redevenue à peu près normale. Le petit aéroport est ouvert, et les bateaux apportant des marchandises de Miami accostent sans encombre. Malgré tout, le prix du gazole a doublé en une semaine, et le marché noir se développe.

Yves EUDES

Manifestation anti-Aristide à Port-au-Prince

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