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mercredi 26 juillet 2017
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Le Monde, 3 juin 2005

La "dérive corruptive" du programme "Pétrole contre nourriture"

par Gérard DAVET et Fabrice LHOMME


Vue des installations pétrolières de Bassora, en Irak

Un univers confiné, où l’on retrouve deux ambassadeurs, un ancien ministre de l’intérieur, des lobbyistes, des gaullistes historiques, des affairistes et, en toile de fond, une entreprise pétrolière de renom, Total. C’est ce monde opaque que tente de pénétrer le juge Philippe Courroye, chargé, depuis 2002, d’enquêter sur un éventuel contournement par Total du programme "Pétrole contre nourriture" , qui avait desserré l’embargo de l’ONU sur l’Irak, entre 1996 et 2003.

Philippe Courroye


Dans un procès-verbal de synthèse, daté du 5 avril 2005, la brigade de répression de la délinquance économique (BRDE) dresse un portrait sans concession de cette microsociété. Les policiers disposent, depuis leur récent déplacement à New York, des archives des Nations Unies, ainsi que de celles de la SOMO, société habilitée à écouler le brut irakien. Ces documents se complètent, selon les enquêteurs, même si les archives de l’ONU ne mentionnent pas l’identité des particuliers, allocataires de barils de pétrole irakien. "L’attribution de ces allocations à ces personnes physiques, explique la BRDE, permettait à celles-ci, dans le cadre de la revente des produits pétroliers, de percevoir des commissions, et de manière totalement opaque aux yeux des contrôleurs des Nations Unies."

Le siège de l’ONU, à New York

Les policiers suspectent onze personnes d’avoir profité des fastes du régime irakien. Parmi elles, un homme d’affaires proche de Jacques Chirac, Patrick Maugein, un intermédiaire, Elias Firzli, l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, Serge Boidevaix, un ancien ambassadeur de France à l’ONU, Jean-Bernard Mérimée, un ancien ministre de l’intérieur, Charles Pasqua, et son conseiller diplomatique, Bernard Guillet, ou encore le responsable de l’association Amitiés franco-irakiennes (AFI), Gilles Munier.

Patrick Maugein

"Trafic d’influence"

"Concernant les allocations pétrolières, écrivent les enquêteurs, les infractions de corruption active et passive et trafic d’influence semblent avoir été relevées, et ce jusqu’en mai 2002." M. Courroye, qui a demandé, en avril, l’extension de sa saisine ­ ouverte pour "abus de biens sociaux, complicité et recel" ­ à ces incriminations n’a toujours pas, à ce jour, reçu de feu vert du procureur de Paris. Selon les policiers, "la plupart des personnes physiques qui ont perçu ces allocations ont eu à véhiculer une image positive du régime irakien avec prise de position pro-irakienne, en particulier MM. Munier et Boidevaix, en contrepartie d’allocations pétrolières accordées par les autorités gouvernementales irakiennes de l’époque. Ceci peut constituer des faits de trafic d’influence aggravé" . "De même, assure la BRDE, il convient de souligner l’influence de MM. Pasqua et Guillet et leur prise de position pour le régime irakien à l’époque."

Serge Boidevaix

Mis en examen, le 28 avril, pour "recel d’abus de biens sociaux" et "trafic d’influence aggravé", M. Guillet a relaté au juge Courroye les conditions dans lesquelles Saddam Hussein avait voulu récompenser M. Pasqua (Le Monde du 19 mai 2005) : "Tarek Aziz m’a dit que l’Irak voulait remercier Charles Pasqua du rôle qu’il avait eu lorsque, en 1993, il avait organisé la première visite et le premier contact avec un officiel de haut rang en France, Tarek Aziz."

Charles Pasqua

Gilles Munier, 60 ans, oeuvrait à un niveau inférieur. Il a bénéficié de barils irakiens dans le seul but de propager les idées de Saddam Hussein. Il avait réussi à attirer à l’AFI des personnalités comme Marc Bonnefous ou Paul Depis, ambassadeurs de France, ou Philippe de Saint-Robert, ancien haut commissaire à la langue française. "Les bénéficiaires des allocations pétrolières étaient choisis en fonction de services rendus à la cause du régime irakien, a reconnu M. Munier, le 1er mars 2005, devant les policiers, qui l’ont interrogé comme témoin. Le but n’était pas de faire du négoce pétrolier. (...) Tout le pétrole dont j’ai pu bénéficier est passé par Aredio." Cette société avait été créée de toutes pièces, à sa demande : "J’ai donc rencontré Tarek Aziz, à qui j’ai expliqué l’intérêt qu’il y avait à ce que cette société signe un contrat (...), car elle nous aiderait dans nos activités." C’est ainsi qu’Aredio fut agréée par la SOMO et finança l’AFI à hauteur de 14000 euros.

Tarek Aziz

Besoin de pétrole irakien

Au coeur de toutes les transactions, on trouve Elias Firzli, un avocat libanais visé par un mandat de recherche. Du fait de ses relations avec le régime irakien, ce membre du parti Baas jouait les intermédiaires, notamment pour Total. Les enquêteurs ont établi qu’en 1999 et 2000 il avait rétrocédé près de 1,5 million de francs à Bernard Guillet, qui a affirmé ne pas être le destinataire final de ces fonds. A qui étaient-ils destinés ? "Je dis qu’un ami peut rendre service à un ami" , s’est contenté de répondre, elliptique, M. Guillet. Ce dernier s’est rappelé, lors de sa garde à vue, le 26 avril 2005, avoir assisté à un déjeuner entre Charles Pasqua et Thierry Desmarest, président de Total : "J’ai rencontré M. Desmarest au conseil général -M. Pasqua présida le conseil général des Hauts-de-Seine de 1988 à 2004- entre 1995 et 1998, au cours d’un déjeuner de travail avec M. Pasqua (...). Je me souviens que des questions de pétrole sont apparues dans la conversation."

Thierry Desmarest

Les enquêteurs ont acquis la certitude que Total avait, à la fin des années 1990, un grand besoin du pétrole irakien. Mis en examen en septembre 2004, le responsable de la comptabilité du groupe jusqu’en 2000, Gilbert Covinhes, l’a expliqué, le 25 avril 2005, au juge : "Les quantités que Total achetait directement auprès de la SOMO ne suffisaient pas." Une carence en brut qui a débouché, selon les enquêteurs, sur une véritable "dérive corruptive" du système. Et les policiers de conclure : "De nombreux éléments démontrent que la société Total a été particulièrement impliquée dans différentes infractions, soit directement par l’acquisition de produits pétroliers, soit indirectement, rémunérant les uns et les autres, en utilisant différents intermédiaires."

Gérard DAVET et Fabrice LHOMME

Le siège de Total, à Paris

Les services de renseignement saisis

A la demande du juge Philippe Courroye, la sous-direction des affaires économiques et financières de la police judiciaire parisienne a sollicité l’aide des services de renseignement français. Elle a saisi, le 9 mars 2005, la direction de la surveillance du territoire (DST), la direction centrale des renseignements généraux (DCRG) et la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), leur demandant tous les éléments en leur possession sur le programme "Pétrole contre nourriture". La DGSE a transmis la demande au ministère de la défense, estimant que les informations qu’elle détient sont couvertes par le secret-défense. Si tel est le cas, le juge Philippe Courroye devra demander au ministère de la défense de saisir la commission consultative du secret de la défense nationale.

Vue du siège de la DST, à Paris

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