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Le Matin Online, 5 juin 2005

Corruption : Parlementaires suisses à vendre

Suivi d’un commentaire

par Ludovic ROCCHI


Vue de Martigny. A l’arrière plan, on aperçoit des ruines romaines

BERNE Le plus grand assureur maladie romand entretient le Groupe de réflexion santé. Derrière ce lobby peu transparent se cachent des élus, dont le Vaudois Claude Ruey. Il refuse de dire combien il est payé, tout comme le Groupe Mutuel tait les honoraires versés. Ce serait 5000 francs suisses la séance au minimum.

Suisse


Les petits cadeaux entretiennent l’amitié, et les bons comptes font les bons amis, dit-on. Les élus fédéraux n’échappent pas à ces maximes populaires. Politiciens de milice, ils se savent courtisés de toutes parts. Les cinq parlementaires qui siègent au sein d’un mystérieux Groupe de réflexion santé n’échappent pas à la règle.

Vue du palais fédéral, à Berne

Drôle de transparence

A la différence des multiples autres mandats qui nourrissent les parlementaires, ce groupe de réflexion est cependant resté longtemps secret. Ce n’est qu’au début de cette année que ce cénacle a été mentionné dans le registre des intérêts des parlementaires par quatre d’entre eux : Claude Ruey (lib/VD), Roland Borer (UDC/SO), Jürg Stahl (UDC/ZH) et Philippe Stähelin (PDC/TG). Le cinquième, Pierre Triponez (rad/BE), a « oublié » de le faire.

Claude Ruey

S’il n’y a plus de cachotterie, où est le problème ? Il est simple : les cinq élus oublient tous de préciser le principal, à savoir que leur cénacle de réflexion n’a rien d’indépendant et d’académique. Il est piloté et financé par le Groupe Mutuel, troisième assureur de Suisse, basé en Valais et bien connu des Romands. Alors pourquoi avoir déclaré si tardivement le lien avec ce groupe de réflexion, qui existe depuis 2001, et surtout pourquoi le commanditaire n’est-il pas évoqué ? « C’est le Groupe Mutuel qui ne désire pas être directement mentionné », répond Claude Ruey. Au siège de l’assureur à Martigny, le porte-parole, André Grandjean, ne confirme pas : « Le Groupe Mutuel n’a rien contre le fait d’être cité, mais il n’a pas jugé utile de le faire formellement. »

Le siège de l’assurance maladie Groupe Mutuel, à Martigny

Où est la vérité ? En termes de transparence, on a vu mieux. Sans parler de l’opacité qui règne sur la hauteur des généreux honoraires versés pour quatre ou cinq séances par année, séances de deux ou trois heures, suivies en général d’un bon repas au Palace-Bellevue, qui jouxte le Palais fédéral. Tant les élus du groupe que l’assureur estiment « normal qu’un défraiement soit versé », mais ils refusent de préciser les montants en jeu au nom du « respect de la sphère privée ».

Roland Borer

Des enveloppes de 5000 francs suisses

L’hebdomadaire alémanique Facts, qui a démasqué le lobby du Groupe Mutuel, articule des honoraires pouvant aller jusqu’à 10000 francs par participant et par séance. « C’est nettement moins », se contente de préciser le porte-parole André Grandjean. De l’aveu d’un participant aux séances désirant rester anonyme, « des enveloppes contenant au minimum 5000 francs sont distribuées aux participants à l’issue des séances ». Cela fait un pactole d’au moins 20000 ou 25000 francs par élu et par année pour deviser en présence du patron du Groupe Mutuel, Pierre-Marcel Revaz.

Pierre-Marcel Revaz

A coups d’enveloppes et de bons repas, quels résultats vise le Groupe Mutuel aux Chambres fédérales ? En 2004, l’assureur valaisan a en tout cas pu compter sur ses « penseurs », qui ont voté comme un seul homme le maintien du système de compensation des risques entre assureurs, système favorable au Groupe Mutuel. Mais, évidemment, chacun assure conserver son « indépendance ». « En tant qu’unique assureur ayant son siège en Suisse romande, il est important que nous nous défendions face à nos concurrents alémaniques, sans compter que nous n’avons pas d’élus directement dans notre conseil d’administration », ajoute André Grandjean.

Jurg Stahl

Les caisses maladie sont en effet largement représentées à Berne par des parlementaires qui siègent dans leur conseil d’administration. Mais, au moins, leurs mandats sont clairement identifiables. Celui des élus du Groupe de réflexion santé l’est nettement moins. Preuve en est que leurs collègues avouent découvrir par la presse que le Groupe Mutuel finance ce groupe de réflexion. Membre de la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique du Conseil national, Stéphane Rossini (PS/VS) se demande ainsi « pourquoi le Groupe Mutuel n’avance pas à visage découvert, comme tant d’autres lobbies » ?...

Ludovic ROCCHI

Stéphane Rossini

Commentaire

En Suisse, la corruption a été légalisée et institutionnalisée par le milieu politique, de sorte qu’il est non seulement légal mais "normal" qu’un élu siège dans le conseil d’administration de toutes les sociétés privées disposées à lui verser un pot-de-vin. Ce système de corruption institutionnalisée se retrouve à l’échelle des cantons et des communes. Au demeurant, il n’est pas politiquement correct de parler de pot-de-vin. Il s’agit de jetons de présence. Il n’est pas non plus politiquement correct de parler de corruption. On doit dire "engagement au service de l’économie" et on est censé y voir une louable preuve de civisme. Etant donnée la fortune que brassent les assurances maladie, il n’est guère surprenant que les élus suisses se précipitent vers le pactole. Par altruisme et dévouement au bien public, comme il se doit. Quiconque insinue le contraire se fait aussitôt traiter de "populiste".

Pierre Triponez

Comme par hasard, chaque année, le gouvernement fédéral donne son feu vert à une augmentation des primes d’assurance maladie et à une diminution des prestations assurées par ces primes, de sorte que les assurés se font de plus en plus arnaquer au profit des assureurs.

Vue de l’hémicycle du parlement fédéral

Ainsi, en date du 4 juin 2005, une dépêche de l’agence télégraphique suisse mentionnait : "Après avoir biffé cinq médecines complémentaires du catalogue de base [des soins remboursés par] l’assurance maladie obligatoire, l’Office fédéral de la santé publique examine la possibilité d’en faire de même avec la psychothérapie. [Selon le vice-directeur de l’Office fédéral de la santé publique], ces domaines se sont beaucoup développés, ce qui n’est plus supportable financièrement pour les caisses maladie. [Il a] également déclaré que la médecine de réhabilitation et celle de bien-être pourraient également être rayées du catalogue de l’assurance de base. Cette annonce intervient au lendemain de la décision très controversée de Pascal Couchepin [ministre de la confédération] de biffer cinq médecines complémentaires (l’homéopathie, la phytothérapie, la thérapie neurale, la médecine anthroposophique et la médecine traditionnelle chinoise) du catalogue remboursé par l’assurance obligatoire."

On voit clairement dans l’intérêt de qui les citoyens sont gouvernés. Pour conclure, un petit sondage d’opinion "populiste" : Est-il préférable de fusiller les politiciens immédiatement, ou estimez-vous qu’on devrait leur laisser le temps de fumer une ultime cigarette, en sachant que le tabac nuit gravement à la santé et que chaque cigarette fumée raccourcit l’espérance de vie d’une journée, ce qui risque de servir de prétexte à une nouvelle hausse des primes d’assurance maladie ?

Frank BRUNNER

Pascal Couchepin

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