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LatinReporters.com, 7 juin 2005

Bolivia : Les protagonistes de la crise


Des manifestants à El Alto, le 3 mars 2005

LA PAZ (LatinReporters.com) - Comme en mars et à nouveau sous la pression de manifestants qui paralysent le pays depuis trois semaines, Carlos Mesa a annoncé, lundi 6 juin 2005 au soir, à la télévision, qu’il soumettait au Parlement sa "renonciation" à la présidence de la Bolivie. Gaz, ethnicité, misère et influences internationales alimentent la crise bolivienne. Une menace de putsch civil existe.

Bolivia


Les parlementaires avaient refusé la démission annoncée le 6 mars 2005 par le président Mesa. Aujourd’hui, il n’est pas sûr que le Congrès national (Parlement) puisse se réunir ou pour le moins se soustraire à la pression des manifestants afin de se prononcer sur la nouvelle renonciation de Carlos Mesa et d’organiser éventuellement sa succession dans le respect de la Constitution.

Carlos Mesa

Venus essentiellement de la grande banlieue ouvrière et amérindienne d’El Alto, 80000 hommes et femmes descendaient, lundi 6 juin 2005, sur La Paz, bloquant notamment, comme lors de nombreuses mobilisations précédentes, les accès à la Présidence et au Parlement. Les manifestants réclament la nationalisation du gaz et du pétrole boliviens, le gel du processus d’autonomie des riches départements orientaux et la convocation d’une Assemblée constituante pour réviser une Constitution peu généreuse envers les populations de souche autochtone. Au moins soixante barrages routiers paralysent le pays depuis plusieurs semaines. Les principales villes, telles la Paz et Santa Cruz, ne sont plus ravitaillées. Les réserves de carburants et d’aliments s’y épuisent. Des sabotages compliquent la distribution d’eau.

Des manifestants à El Alto, le 4 mars 2005

Les principaux acteurs de la contestation sont :

- les "cocaleros" (cultivateurs de coca) conduits par le député Evo Morales, Indien de l’ethnie aymara et leader du Mouvement vers le socialisme (MAS, second parti parlementaire) ;

- la Fédération des comités de quartier (juntas vecinales) d’El Alto, dirigée par Abel Mamani, également de souche autochtone ;

- la Centrale ouvrière bolivienne (COB, principal syndicat) de Jaime Solares.

Un troupeau de lamas à El Alto, le 5 mars 2005

Pour s’opposer à l’exportation du gaz bolivien vers l’Amérique du Nord, via le Chili, leurs forces conjuguées avaient balayé, en octobre 2003, le président conservateur, Gonzalo Sanchez de Lozada, exilé à Miami après une répression laissant quelque 80 morts et 400 blessés. Carlos Mesa, alors vice-président, avait succédé automatiquement au chef de l’Etat en fuite, assumant le mandat présidentiel qui court en principe jusqu’en 2007.

Des manifestants à El Alto, le 23 mai 2005

Le président Mesa a organisé un référendum sur le sort des ressources énergétiques de la Bolivie, qui possède les principales réserves de gaz naturel d’Amérique du Sud après celles du Venezuela. Le 17 mai 2005, le Parlement approuvait une loi ajoutant 32 % d’impôts aux 18 % de royalties dues par les multinationales du secteur.

Des manifestants à El Alto, le 25 mai 2005

Cette loi ne satisfait personne :

- les multinationales (Shell, Enron, Repsol YPF, Total, British Gas, Amoco, Petrobras) menacent de geler leurs investissements ;

- les départements orientaux de Santa Cruz, Tarija, Beni et Pando, qui concentrent l’essentiel des ressources énergétiques et agricoles du pays, ébauchent un processus d’autonomie régionale, déjà très avancé à Santa Cruz, pour gérer leurs richesses en conservant le modèle libéral souhaité par les multinationales ;

- les contestataires qui ont à nouveau forcé la démission du président Mesa et qui s’appuient sur l’Occident andin de la Bolivie réclament la nationalisation pure et simple du gaz et du pétrole.

Des manifestants à La Paz, le 2 juin 2005

L’opposition entre, d’une part, Orient libéral dominé par la race blanche et, d’autre part, Occident andin pauvre et amérindien risque de déboucher sur des heurts ethniques, voire sur la scission de la Bolivie. Deux tiers des habitants du pays sont d’origine autochtone.

Des manifestants à La Paz, le 6 juin 2005

Le syndicaliste, Jaime Solares, leader de la COB, est le seul à réclamer ouvertement un putsch militaire -de gauche, certes- qui déboucherait sur un gouvernement "militaro-civique" d’inspiration chaviste, la révolution bolivarienne du président Hugo Chavez du Venezuela étant désormais une référence, jugée positive ou négative, en Bolivie et dans d’autres pays d’Amérique du Sud.

Jaime Solares (à gauche de l’image)

Court-circuiter la succession constitutionnelle

Plus politique et plus puissant, le socialiste aymara, Evo Morales, proche de Fidel Castro et de Hugo Chavez, propose de transférer directement le pouvoir au président de la Cour suprême de Justice, Eduardo Rodriguez, troisième personnalité pouvant succéder constitutionnellement à Carlos Mesa. Cette proposition court-circuite, dans l’ordre, le président du Sénat et le président de la Chambre des députés. Chacune de ces deux personnalités, dont Evo Morales réclame la démission, devrait, si elle succédait à Carlos Mesa, mener jusqu’à son terme, en 2007, le mandat présidentiel.

Evo Morales

Par contre, le président de la Cour suprême de Justice ne serait habilité qu’à préparer de nouvelles élections présidentielle et législatives. Il serait en outre coiffé, selon la proposition d’Evo Morales, d’un "Conseil national" dont le choix des membres risquerait de soulever nombre d’inquiétudes. C’est pourquoi des observateurs boliviens soulignent le risque d’un "putsch civil" qui, sous la pression continue de manifestations, cout-circuiterait le cours constitutionnel de la succession présidentielle. Dans cette hypothèse, le principal souci d’Evo Morales serait de conserver les apparences légales afin d’éviter à la Bolivie l’intervention de l’Organisation des Etats américains et des représailles politiques internationales.

Des manifestants marchent sur La Paz, le 7 juin 2005

Les richesses énergétiques de la Bolivie, ainsi que les sympathies castristes et chavistes des contestataires dramatisent l’enjeu. Divers analystes estiment toutefois légitime de ne plus sanctifier les mécanismes formels d’une démocratie incapable de nourrir ses citoyens. La Bolivie demeure en effet, malgré ses richesses et son régime parlementaire, le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud et l’un des plus injustes au monde quant à la répartition du revenu national.

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