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9 juin 2005

Informations internationales : La théorie et les conséquences socio-économiques réelles du libre échange

par Frank BRUNNER


Vue de Londres en 1750

Les partisans du néolibéralisme ont érigé le libre échange au rang de dogme économique et présentent le libre échange comme une idée « moderne », « progressiste ». En réalité, la théorie du libre échange date du 18ème siècle, c’est-à-dire de l’époque de la révolution industrielle en Grande-Bretagne.

Vue de Londres en 1750


Le monde se divisait alors entre une poignée de pays qui avaient commencé à s’industrialiser, et des colonies ou des Etats indépendants dont l’économie était rurale et artisanale. Le libre échange ne s’effectuait pas dans un contexte de véritable concurrence, car chacun des pays industrialisés bénéficiait d’énormes débouchés commerciaux dans ses colonies, et la production des colonies n’entrait pas en concurrence avec celle des pays industrialisés. L’idée de libre échange obéissait surtout à une logique de complémentarité. Selon la théorie du libre échange, chacun des pays était censé se spécialiser dans une production exportable, et importer tout ce qu’il renonçait à produire lui-même. Suivant cette logique, les Chinois et les Indiens auraient dû se spécialiser dans l’exportation du thé ; les Africains auraient dû se spécialiser dans l’exportation des bananes et des tam-tams ; tandis que les Espagnols auraient dû se spécialiser dans l’exportation des castagnettes et des disques de flamenco.

Une danseuse de flamenco

Dans l’abstrait, le libre échange peut sembler rationnel et positif. Toutefois, on comprend que le système se pervertit si, par exemple, de nombreux pays se mettent à fabriquer des castagnettes au lieu de les importer d’Espagne. Plus l’économie d’un pays dépend de telle production particulière, plus grave est le préjudice subi en cas de chute des exportations. Si les exportations chutent, le pays est privé de l’argent indispensable pour financer l’importation de tout ce qu’il ne produit pas lui-même, ce qui le contraint à s’endetter pour financer ses importations. Ainsi, en réalité, contrairement à ce que prétend la théorie du libre échange, chaque pays a intérêt, non pas à se spécialiser dans une production particulière, mais, au contraire, à diversifier au maximum sa production.

Des sacs de cacao destinés à l’exportation, en Côte d’Ivoire, le 28 octobre 2004

Il est essentiel de discerner deux types de concurrence. L’un contribue à l’intérêt général, tandis que l’autre s’y oppose. La concurrence portant sur la qualité des produits, ou sur une production non polluante, est évidemment bénéfique. Par contre, lorsque l’avantage concurrentiel est déterminé par le seul prix de vente, on s’engage dans une logique perverse. C’est celui qui vend le moins cher qui emporte le marché. Pour vendre moins cher, soit il faut produire des quantités énormes, ce qui diminue les coûts unitaires par rapport aux investissements (machines, locaux, salaires, etc...) ; soit il faut économiser sur la qualité des produits et les salaires des travailleurs. La concurrence est alors perverse et déloyale. Quand un agriculteur philippin veut vendre son riz au marché local, il constate que le riz importé des géants agroalimentaires américains est vendu moins cher. Si l’agriculteur philippin veut aligner son prix sur celui du géant agroalimentaire, il ne parvient plus à faire vivre sa famille.

Des riziculteurs

Une petite entreprise qui vend des produits de qualité à une clientèle de masse aisée peut affronter la concurrence d’un géant, car des clients aisés achèteront la meilleure qualité au lieu de choisir le produit le moins cher. Par contre, si la clientèle de masse se paupérise, elle est contrainte d’acheter le produit le moins cher, même si la qualité est médiocre, et la petite entreprise est incapable d’affronter la concurrence d’un géant en diminuant ses prix autant que le géant. De même, plus la clientèle de masse se paupérise, plus elle déserte les petits commerces au profit des supermarchés. Seules survivent les petites entreprises produisant dans le secteur du luxe, ou dans des « niches » négligées par les multinationales. Ainsi, plus la clientèle de masse se paupérise et plus la concurrence devient déloyale au préjudice des petites entreprises, tandis que les géants sont toujours plus avantagés et s’accaparent automatiquement la part de marché des petits ruinés par la guerre des prix. La ruine des petits subventionne la croissance des géants.

Une épicerie

Le libre échange s’est progressivement imposé après la Seconde guerre mondiale, sous la pression des Etats-Unis. La plupart des industries européennes avaient été bombardées au cours de la guerre et ne pouvaient pas faire face aux besoins de la population. L’Europe occidentale s’est donc mise à importer massivement des produits américains, en grande partie à crédit, sous couvert du plan Marshall.

Vue de Berlin en 1945

Les pays colonialistes ont tout tenté pour interdire ou retarder l’industrialisation des colonies, maintenant délibérément ces colonies dans l’arriération afin de réserver ce marché à leurs propres industries. Avec la fin de la Seconde guerre mondiale et la décolonisation, les peuples jusqu’alors « clients forcés » des pays industrialisés se sont industrialisés à leur tour et sont devenus concurrents. Le Japon s’est mis à exporter des motos, des voitures, des camions, puis des ordinateurs moins coûteux que les modèles produits aux Etats-Unis ou en Europe. Si ces modèles étaient moins coûteux, c’est essentiellement parce que les salariés des entreprises japonaises étaient moins payés que les salariés américains ou européens. Par ailleurs, les Japonais se sont efforcés d’automatiser -informatiser et robotiser- leur production au maximum, de sorte que, là encore, ils parvenaient à économiser sur les salaires du personnel. Des navires toujours plus grands permettaient d’exporter la production en diminuant les frais de transport. Très vite, le Japon a été imité par Taiwan et la Corée du Sud.

Un cargo porte-container

A l’époque, chacun des pays occidentaux ou presque disposait de sa propre industrie automobile, sa propre industrie aéronautique, sa propre industrie d’appareils électroménagers, sa propre industrie électronique, etc... Si ces industries étaient rentables, malgré des coûts salariaux plus élevés qu’au Japon ou en Corée du Sud, c’est parce que des taxes à l’importation atténuaient ou supprimaient l’avantage concurrentiel déloyal des importations japonaises ou sud-coréennes. Les salariés occidentaux étaient bien payés et on les persuadait que les produits japonais étaient de la camelote, en sorte qu’ils préféraient acheter américain ou européen.

Une voiture française de marque Panhard, en 1964

En imposant le libre échange, c’est-à-dire la suppression des taxes à l’importation, on a livré chacun des marchés nationaux à la concurrence déloyale des multinationales. Grâce au libre échange les multinationales pouvaient installer leur production dans le pays où les salaires et les impôts sont les plus bas du monde, et vendre cette production dans les pays où le pouvoir d’achat de la clientèle de masse est le plus élevé. Cela permettait aux multinationales de profiter d’un pouvoir d’achat élevé sans y contribuer elles-mêmes par des salaires élevés, contrairement aux entreprises concurrentes locales. Dans ces conditions, les industries locales n’avaient aucune chance de survie. L’une après l’autre, dans tous les pays simultanément, les industries locales ont fait faillite et les multinationales se sont automatiquement emparées de leur part de marché. Le résultat, c’est qu’une écrasante proportion du commerce mondial s’effectue au profit des multinationales qui, dans chacun des pays, vampirisent le pouvoir d’achat de la clientèle de masse au préjudice de l’économie locale. Au lieu d’être redistribué localement, à travers les salaires, le pouvoir d’achat vampirisé par les multinationales aboutit sur les marchés spéculatifs.

Une maquiladora au Mexique

Ainsi, à mesure que le libre échange s’imposait, des secteurs industriels entiers faisaient faillite, dans tous les pays du monde simultanément. Partout on assistait à un phénomène de faillites en cascades. Ce phénomène était camouflé par les statistiques, car de nouvelles entreprises ne cessaient de se créer. Mais celles qui avaient fait faillite étaient souvent des entreprises établies localement de longue date, occupant de nombreux salariés, passant commande à de nombreux fournisseurs locaux ; tandis que la plupart des nouvelles entreprises étaient minuscules et, bien souvent, ne parvenant pas à se rentabiliser, faisaient faillite quelques mois ou quelques années à peine après leur création. Ces nouvelles entreprises occupaient très peu de salariés et payaient très peu, voire pas du tout d’impôts. Il n’est donc guère étonnant de constater qu’au cours de cette même période la plupart des Etats se sont considérablement endettés. Non seulement ces Etats sont incapables de rembourser leur dette, mais ils sont progressivement étranglés par le seul paiement des intérêts de la dette, qui absorbe une part toujours plus disproportionnée des ressources fiscales, au préjudice de l’intérêt général de la population.

Le siège du Fonds monétaire international, à Washington DC

La part de marché des PME dans le commerce international est absolument dérisoire. A elles toutes réunies, les PME de l’ensemble de la planète doivent se contenter des miettes que les multinationales veulent bien leur laisser. Le bénéfice que les PME retirent du libre échange ne compense nullement le préjudice mortel qu’elles en subissent. Quand « les experts » évoquent « la croissance économique », ils se réfèrent, en réalité, à la croissance du chiffre d’affaires des multinationales. On nous présente cette « croissance économique » comme un bienfait, alors qu’en réalité elle est synonyme de faillites, de licenciements, de dumping salarial, de tarissement des cotisations sociales, de tarissement des ressources fiscales et de paupérisation d’une proportion toujours plus importante de la population de chacun des pays.

Le siège de Total, à Paris

Ce qui apparaît clairement, c’est que, par aveuglement, par incompétence ou par cynisme, les dirigeants politiques de chacun des pays concernés ont trahi leur peuple au profit des multinationales et des spéculateurs internationaux. Ils n’ont jamais cessé de mentir, promettant perpétuellement « la sortie du tunnel », alors qu’ils y enfonçaient toujours davantage des citoyens désinformés et manipulés. C’est ce désastre économique et cette trahison des peuples que « les experts » nous dépeignent comme « les bienfaits du libre échange », « la mondialisation inéluctable » à laquelle on n’aurait que le droit de se soumettre.

Frank BRUNNER

Manifestation contre le démantèlement social, à Panama-City, le 8 juin 2005

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source