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jeudi 22 juin 2017
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Kurdistan de Turquie : le temps du désespoir

par Chris KUTSCHERA


Il n’y a pas dix familles heureuses dans cette ville", affirme un médecin de Diyarbakir, la "capitale" du Kurdistan de Turquie, ajoutant "les femmes ont même perdu la faculté de sourire"...


Personne ne sait combien il y a d’habitants aujourd’hui à Diyarbakir : la ville implose littéralement sous la pression de l’afflux de centaines de milliers de nouveaux habitants, des paysans chassés de leurs villages par l’armée pendant les quinze ans de guerre contre le PKK. 500.000 ? un million ? un million et demi ? Ni les services de sécurité turcs, ni le maire, Feridoun Celik, élu sur la liste du HADEP, le parti pro-kurde, ne le savent exactement.

Mais ce que tout le monde sait, c’est qu’à Diyarbakir, comme dans tout le Kurdistan de Turquie, l"explosion sociale" menace : au coeur de la vieille ville, la grande rue Ghazi est envahie par les vendeurs ambulants : les façades des banques, des agences de voyage et de quelques grands magasins qui depuis quelques années lui avaient donné une certaine apparence de modernité disparaissent derrière les étals des vendeurs de vêtements -ce sont les plus fortunés- et des colporteurs qui vendent cigarettes, kleenex, briquets et diverses babioles invendables...

Un immense taudis...

Il suffit de faire quelques pas dans les ruelles étroites qui s’enfoncent dans la vieille ville vers la porte de Mardin ou la porte d’Ourfa pour réaliser à quel point cette ville est un immense taudis où les familles s’entassent dans de vieilles maisons insalubres, sans eau et sans égouts, les enfants, non scolarisés pour la plupart, étant condamnés à errer dans la rue.

Certes, de nouveaux quartiers construits à l’extérieur des remparts ont une certaine apparence de prospérité ; mais ce n’est qu’une illusion. "Autrefois, l’économie de la ville de Diyarbakir dépendait pour 60 pour cent de l’agriculture, pour 35 à 38 pour cent des services, et pour seulement deux pour cent de l’industrie", explique le responsable d’une ONG kurde de la ville. En fait d’industrie, il s’agissait d’une dizaine de petites filatures et de quelques ateliers de matières plastiques ou de mécanique qui employaient au total quelques centaines d’ouvriers...

L’agriculture a été la principale victime de la guerre, sa contribution à l’économie locale tombant à moins de 25 pour cent ! Les services ont également souffert ; la guerre a provoqué l’essor d’un nouveau secteur, celui de l’économie criminelle : "Des familles ont fait des fortunes dans le trafic des armes et dans celui des drogues (héroïne)", affirme ce responsable d’ONG qui estime que cette économie mafieuse a gangrené les professions libérales de la ville (les avocats, en particulier).

Trois ans après l’arrêt des combats par le PKK, ce secteur mafieux est en perte de vitesse, mais les services et l’agriculture n’ont pas retrouvé leur place : l’économie locale est naufragée... doublement naufragée, car elle est victime comme toute l’économie turque de l’effondrement de la monnaie turque ; et victime de la crise qui frappe les régions kurdes.

Une ville qui ne vit que de la contrebande

Sans aucun doute, c’est à Dogu Bayazit qu’apparaît de la façon la plus évidente le rôle de l’économie parallèle. Et pour cause : cette ville ne vit que de la contrebande avec l’Iran. Ou plus exactement, elle en vivait. Car depuis trois ans, depuis la fin des combats, cette activité particulièrement lucrative a considérablement décliné...

Les petits contrebandiers, les fourmis, opèrent comme ceux que l’on peut voir dans le film "Le temps pour l’ivresse des chevaux" de Bahman Ghobadi.

C’est une véritable "roulette russe", raconte l’un d’eux, un certain Mehmet (nom d’emprunt). Il va deux fois par mois en Iran, y emmenant des pièces détachées pour voitures, en ramenant des... fournitures scolaires pour les écoliers. Evidemment, rien n’est déclaré. Ses marchandises sont cachées dans des planques dans les autobus ou dans les minibus, avec la complicité des chauffeurs. Ou elles sont acheminées à dos d’ânes ou à dos d’hommes, par des sentiers secondaires, à travers la montagne. "Mais c’est de plus en plus difficile, se lamente Mehmet. Il faut avoir des contacts, et "ils" demandent de plus en plus d’argent". Et depuis quelques mois, il faut payer une taxe de 50 dollars pour chaque voyage à l’extérieur de la Turquie. Passer par la douane ? Mehmet n’y songe pas : "C’est beaucoup trop cher, c’est pour les capitalistes", affirme-t-il, sans rire...

Un système qui profite à tout le monde

En fait, toute la grosse contrebande passait par... la douane. Les autorités locales avaient en quelque sorte adjudiqué le marché de la contrebande à un certain nombre de chefs de tribus locaux, comme Khosrow Konyar et Reza Eriylmaz, liés aux partis DYP de Tansu Ciller et ANAP de Mesut Yilmaz.

Ces chefs de tribus poussaient les hommes de leurs tribus à servir comme "gardiens de villages", les mercenaires kurdes de l’armée turque. En échange, ils pouvaient importer d’Iran des conteneurs entiers de divers produits alimentaires : riz, thé, sésame, poivre, etc.

Le thé de Ceylan, par exemple, coûtait 2.350 dollars la tonne en Iran, plus 150 dollars de frais de transport. Après avoir payé 100 pour cent de droits de douane, la tonne revenait à environ 5.000 dollars, et elle était revendue 5.600 ou 5.700 dollars en Turquie : cela faisait 600 ou 700 dollars de bénéfice la tonne.

L’essence et le diesel étaient aussi des produits extrêmement lucratifs : la tonne de diesel achetée 120 dollars en Iran était revendue 550 dollars en Turquie : même en arrosant des intermédiaires, cela représentait une marge d’autant plus confortable que certains privilégiés ont pu en importer ainsi 5.000 ou 10000 tonnes...

Tout le monde -les militaires, les fonctionnaires locaux, les contrebandiers kurdes, le PKK- bénéficiait de cet arrangement qui assurait une certaine "paix civile"...

Procédant à une étude sociologique des grandes fortunes de Dogu Bayazit, un Kurde bien placé pour le faire les répartit en trois catégories : les fortunes "anciennes" -les gros propriétaires terriens ; les fortunes "nouvelles" -les contrebandiers ; et les fortunes "secrètes" -ceux qui se livrent au trafic de la drogue, les plus riches, mais les moins connus, sauf quand un "accident" fait parler d’eux, quand les services turcs interceptent un autobus iranien transportant... 227 kg d’héroïne !

Cette manne s’est tarie il y a trois ans. Les habitants de Dogu Bayazit affirment que les "Turcs ne veulent pas que les Kurdes s’enrichissent", et que "les Turcs veulent punir les Kurdes d’avoir voté HADEP".

En fait, les raisons de cette nouvelle politique sont évidentes : après l’arrestation d’Abdoulla Ocalan, et sa décision d’arrêter la lutte armée, les autorités de Dogu Bayazit n’avaient plus de raison d’acheter la coopération des Kurdes, réduits à leur merci.

La situation s’est aggravée avec la campagne "mains propres" lancée par Sadettin Tantan, le ministre de l’intérieur de l’époque : une enquête a en effet permis de constater que les contrebandiers avaient singulièrement amélioré leurs marges en déclarant importer cinq ou six tonnes de marchandises dans un conteneur qui en contenait en fait quinze tonnes, ou en déclarant importer du diesel quand il s’agissait d’essence... Tout cela se faisait, évidemment, avec la complicité de la douane et de la police locales...

A la suite de cette enquête, la police a procédé à de nombreuses arrestations : les responsables locaux des douanes et de la police, et un certain nombre de "courtiers en douane" (nom sous lequel les contrebandiers ont pignon sur rue), notamment Zeki Jan, le frère de Kemal Jan en fuite à Dubai, ont été arrêtés. Et le trafic est pratiquement totalement interrompu. La seule ressource de la ville demeure la présence d’une très grosse garnison...

L’Ararat, Zone interdite

Les autorités interdisent la visite des villages autour de l’Ararat, auxquels l’on ne peut accéder sans permission. On comprend pourquoi. La misère s’y étale de façon choquante : de nombreuses maisons, abandonnées par leurs habitants, partis chercher fortune ailleurs, s’écroulent. Les femmes continuent d’aller chercher l’eau à la fontaine du village, comme au siècle dernier. Pas de dispensaires, parfois une école primaire rudimentaire. Et il n’y a pas de travail pour les jeunes. L’élevage redémarre lentement, très lentement. Et il permet aux plus fortunés d’améliorer leurs repas de pain et de thé avec du fromage et du yaourt...

Van aussi a vu sa population doubler ou tripler en quinze ans, pour atteindre 800.000 habitants selon certaines estimations. Mais elle a l’avantage sur Diyarbakir d’avoir été construite dans une plaine, un peu à l’écart du lac de Van, à une date relativement récente, après la destruction de la vieille ville pendant la seconde guerre mondiale.

La ville nouvelle bénéficie d’un certain urbanisme, avec ses grandes avenues qui se croisent à angle droit. Ses immeubles sont de construction plus récente. Cette ville peut faire illusion, et un médecin de Diyarbakir, qui a comme beaucoup de Kurdes tendance à considérer qu’elle est la "capitale" du Kurdistan, reconnaît à contrecoeur qu’elle pourrait être détrônée par Van : "la situation économique et sociale y est meilleure, affirme-t-il, son université est plus avancée, et ses hôpitaux sont plus modernes"...

Mais cette apparente supériorité ne doit pas faire illusion : Van se débat dans la même misère que Diyarbakir et les autres villes kurdes : "La situation économique est terrible", affirme un commerçant ; il n’y a que quatre ou cinq entreprises dans la ville : et à part la cimenterie, qui emploie une centaine d’ouvriers, ce sont de petites entreprises, comme une boulangerie industrielle, ou la laiterie, qui emploient dix à vingt personnes.

Sans travail, une grande partie de la population est réduite à la mendicité, ou tente de survivre à coup d’expédients : comme Diyarbakir, Van croule sous le nombre de colporteurs et vendeurs des rues.

"Les gens n’ont rien à manger : pendant des semaines ils ne mangent que du pain sec et de l’eau, sans même boire du thé", affirme ce commerçant de Van, ajoutant que "de nombreux habitants de la ville vont pendant les mois d’été faire la cueillette de plantes dans les montagnes des environs pour les sécher ou les saler et pouvoir faire des soupes pendant les mois d’hiver".

Comme ailleurs, cette misère est en grande partie provoquée par la ruine des campagnes : "Il y a quelques jours, raconte-t-il, j’ai vu à la porte de la mosquée un paysan que je connaissais autrefois dans son village : c’était alors un homme riche, à la tête d’un troupeau de plusieurs centaines de moutons et de chèvres ; aujourd’hui, il tient un petit étalage de paquets de cigarettes et de kleenex.... Quand il m’a vu, il s’est éloigné : il avait trop honte"....

La faim ronge le Kurdistan

Partout la misère et la faim rongent le Kurdistan. A Hakkari, petite ville de garnison, près de la frontière irakienne, un instituteur turc, bon kémaliste, avoue que ses "élèves, même ceux qui viennent des villages des environs, ne mangent pas à leur faim : il n’y a pas de lait, pas de fromage, et ils somnolent pendant ses cours".

Dicle, gros bourg près d’Ergani, au nord de Diyarbakir, est lui aussi gonflé par l’afflux de paysans chassés par l’armée des villages des environs : un paysan raconte qu’il n’a pas pu retourner depuis douze ans dans son village distant de... 5 kilomètres !

Les gens les plus à l’aise ne mangent de la viande qu’une fois ou deux par mois. Que font les autres ? "Nous faisons comme les ours, nous nous mettons en boule, et nous hivernons", dit un paysan de Dicle qui a du mal à contenir sa colère...

"J’ai 60 ans, continue ce paysan, et jamais le gouvernement ne m’a donné quelque chose... Au contraire, nous reculons ! Pourquoi est-ce que le gouvernement dit qu’il faut traiter les Turcs de Bosnie et les musulmans de Tchétchénie sur un pied d’égalité... Et pourquoi est-ce qu’il ne nous traite pas, nous, à égalité ? Et pourtant, nous faisons notre service militaire, et nous payons nos impôts comme les autres. Qu’est-ce que nous voulons ? Nous voulons parler notre langue, et pas seulement à la maison : nous voulons des écoles pour apprendre le kurde. Nous voulons des libertés".

"Tous les jeunes veulent partir", affirme-t-il ; "moi aussi, si j’ai un visa... Pourquoi les jeunes veulent-ils partir ? Parce que la police n’arrête pas de les harceler ; ils sont sans cesse convoqués pour interrogatoire : Pourquoi avez-vous fait ça ? Pourquoi êtes-vous allés à tel endroit ?

Ce n’est pas une vie. Même des gamins de moins de 18 ans, des mineurs, sont gardés une nuit entière au poste. On leur dit que ce n’est pas légal, que les mineurs peuvent être convoqués seulement pour une demie-heure, mais ils répondent ; "Si on veut, on les garde un jour ou deux" !

Même colère à plusieurs centaines de kilomètres de là, à Van, où un commerçant déclare : "Avant (l’arrêt des combats par le PKK), les soldats étaient presque gentils et aimables avec nous : ils avaient peur. Maintenant, ce sont des Tigres : un sergent se prend pour un général, ils vont dans les campagnes et font n’importe quoi : ils frappent les gens, ils détruisent les villages.

Récemment, ils ont détruit quatre villages, à Sulav, tout près de Van, et près d’Ozalp : les paysans qui avaient emmené leurs troupeaux pour la transhumance sur les montagnes ont été accusés d’avoir contacté le PKK...

Dans le sud, près de Beit Shebab (au nord de Shirnak), ils ont détruit un village dont les habitants ont été accusés d’avoir posé une mine qui a blessé un soldat"...

L’impossible retour dans les villages

Le retour à la paix au Kurdistan passe par la possibilité pour les paysans de retourner dans leurs villages. Vivre à nouveau dans leurs villages leur permettrait d’échapper aux taudis des villes, et de retrouver une certaine prospérité, ou pour le moins des conditions d’existence normales. Partout, ils expriment la même frustration en constatant que cela demeure un rêve impossible : "Dans notre bourg, seulement quatre ou cinq familles ont pu retourner dans leur village", affirme un paysan de Dicle, qui explique que ces familles avaient engagé une procédure devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Pourquoi est-ce que tous n’en font pas autant : "Les gens ont peur des représailles... Ceux qui l’ont fait vivaient à Diyarbakir, ils étaient entourés par de nombreux amis et se sentaient protégés. Mais si vous vivez dans un bourg, vous êtes isolé, et vous avez peur... Et puis il faut trouver un avocat : tous les avocats ne sont pas prêts à prendre le risque d’être menacés par les gendarmes... et peut-être de "disparaître"...

"Nous ne sommes pas en République de Turquie, nous avons cinq ou six républiques, la République de Shirnak, la République de Bingol, la République de Hakkari, celle de Diyarbakir, et celle de Lice", affirme un Kurde de Van en colère : "Les généraux n’en font qu’à leur tête... Les gens veulent retourner dans leur village et ils vont voir le gouverneur, qui leur donne l’autorisation ; mais quand ils arrivent sur place, un sous-officier leur barre la route, et s’ils montrent le papier signé par le gouverneur, il dit : "Que le gouverneur aille se faire f....".

La plupart des Kurdes sont conscients que leurs malheurs actuels sont liés à la décision d’Abdoulla Ocalan (Apo) d’arrêter la lutte après sa capture et son emprisonnement à Imrali, mais ils ne savent pas trop comment analyser la situation "Ce n’est pas clair...

Les gens tournent ça dans leur tête", dit un paysan de la région de Diyarbakir quand on lui demande ce qu’il pense de l’attitude d’Apo. "La seule chose de bonne, c’est que les routes ne sont plus fermées à cinq heures de l’après midi", dit un autre.

"Les gens regardent ce que fait le gouvernement, et ils attendent, tout le monde à Diyarbakir attend", dit un intellectuel qui n’a pas particulièrement de sympathie pour le PKK. "Les gens sont épuisés ; tout le monde a eu dans sa famille quelqu’un qui a été tué, ou quelqu’un qui a été en prison, ou quelqu’un qui est parti se battre dans la montagne... Les gens n’attendent plus rien des partis politiques, et la misère les assomme".

"Les kurdes n’ont rien obtenu depuis l’arrêt des combats, sauf plus et encore plus de répression", observe un avocat de Diyarbakir pas très politisé...

"Au début (du procès d’Ocalan), nous avons cru que nous avions tout perdu", dit un militant du HADEP de Dogu Bayazit... "Mais quand nous avons lu sa défense, et les déclarations de ses avocats, nous avons compris... Nous avons compris qu’on ne contrôlait plus la lutte, que nous ne nous battons pas contre un seul pays, mais contre quatre ou cinq pays, contre tous les pays du Moyen-Orient ; nous avons vu que les pays européens avaient livré Apo à la Turquie... L’impérialisme est tout puissant... Alors, notre objectif, c’est la République Démocratique"...

Indéniablement, le HADEP continue d’encadrer les foules kurdes et de leur faire approuver la politique actuelle du parti : si les autorités n’avaient pas interdit la manifestation, et empêché les manifestants de venir en bloquant les routes, plus de 300000 personnes seraient sans doute venues à Ankara pour une "manifestation de la Paix". Et de nombreux observateurs pensent que les maires du HADEP seront réélus à la tête des villes kurdes s’il y a des élections anticipées -mais probablement avec moins de voix.

Le maire de Diyarbakir, Feridoun Celik, en particulier, a beau dire que l’Etat ne lui donne pas les moyens d’administrer sa ville, de nombreux concitoyens lui reprochent de passer plus de temps à Ankara que dans les bureaux de sa municipalité, et de faire une carrière politique sur le dos de ses administrés.

Apo reste l’homme qui a tiré le premier coup de fusil

"La plupart des gens croient ce que dit Apo", constate amèrement un politicien kurde en rupture du HADEP, vivant à Istamboul ; "cela tient au caractère encore féodal de notre société ; et puis les gens voient en Apo l’homme qui a tiré le premier coup de fusil : il est le chef, les gens le respectent".

Cependant certains commencent à avoir des doutes : "Beaucoup de Kurdes considèrent Ocalan comme un dieu, c’est vrai, surtout quand il parle pour le bien des Kurdes", dit un intellectuel kurde de Van proche du HADEP. "Mais quand il parle pour ne pas être pendu, alors les gens commencent à réfléchir, petit à petit. La plupart des gens voient bien qu’il n’a pas obtenu "ça" -dit notre interlocuteur en brisant le bout d’une allumette... "Nous n’avons rien eu, pas les écoles, pas la télévision, rien"...

Certains, à l’intérieur de la mouvance du HADEP, nient qu’Abdoulla Ocalan ait "capitulé". Il s’agit, soutient un militant de Van, d’un "cessez le feu". Reconnaissant que cette décision a mis les gens "en colère" -parce que les autorités, au lieu de faire des concessions, sont devenues plus arrogantes que jamais- il fait allusion à des négociations entre Ocalan et les généraux, tout en admettant qu’on "ne sait pas ce que les Turcs lui ont dit"... L’interdiction de la "manifestation pour la paix" lui a cependant fait perdre ses dernières illusions : "Je croyais que les deux nations, les Turcs et les Kurdes, pouvaient vivre ensemble, mais maintenant je ne le crois plus", dit ce militant ; "on venait les bras en l’air, pour la paix, mais avec l’interdiction de la manifestation, les gens ont perdu l’espoir d’une solution démocratique et d’un dialogue avec les Turcs...

La seule solution, c’est les armes... Quand allons-nous reprendre la lutte ? Dans un an, dans deux ans, dans plusieurs années ? Cela dépend. Il faut se reposer, se préparer... Il faut aussi qu’on détache du régime les gardiens devillages : ce sera d’autant plus facile que depuis l’arrêt des combats,les Turcs n’ont plus besoin d’eux, et ne les ménagent plus : il y a eu de nombreuses arrestations, et des désertions"...

Et ce militant affirme que quelque quatre cents jeunes partent chaque mois de Van pour rejoindre le PKK dans la montagne.

Pourquoi le PKK accepte-t-il ces nouvelles recrues, puisqu’il a décidé d’arrêter les combats ? La réponse fuse : "S’ils n’étaient pas pris, ils reviendraient en ville poser des bombes, alors le PKK les garde" !

Le chiffre de quatre cents est évidemment invérifiable, mais partout, à Diyarbakir comme à Van, on nous a confirmé que des jeunes, désespérés par l’évolution de la situation politique et économique, partent dans la montagne...

Selon certaines informations, le "conseil présidentiel", la direction collégiale qui dirige le PKK depuis l’arrestation d’Ocalan, serait divisé : ses membres seraient cependant d’accord pour préserver le mouvement, ses combattants, ses armes, sa force de combat, en respectant le rôle dirigeant d’Abdoulla Ocalan. "Ils le traitent comme les Turcs font avec Ataturk, mais sans faire tout ce qu’il dit, et ils continuent d’entraîner leurs troupes et de leur donner une éducation politique, et de se rapprocher de l’Iran", dit un politicien kurde d’Istamboul qui connaît bien le PKK, "car ils ne peuvent pas redémarrer la lutte sans bénéficier du soutien d’un pays de la région"...

Une certaine effervescence règne également dans les milieux qui sont toujours restés à l’écart de la mouvance du HADEP et qui sont plus ou moins hostiles au PKK : "Le HADEP ne vaut rien, dit un jeune intellectuel kurde de Diyarbakir qui anime un courant de réflexion sur la question kurde : "Si on est un esclave, on ne va pas implorer nos maîtres de nous accorder la liberté, c’est une honte ! Aujourd’hui, les Kurdes sont les victimes, et les victimes ne demandent pas la paix". Et d’annoncer la création prochaine d’un "nouveau parti, légal ou non, peu importe, dont l’objectif sera l’indépendance des Kurdes".

Quand on lui fait remarquer que la majorité de la population kurde soutien Ocalan, il s’emporte et réplique : "La majorité n’a pas toujours raison ; la majorité soutenait Hitler, elle soutient Saddam Hussain... Un mouvement ne débute pas toujours avec le soutien de la majorité" !

Est-ce que ce nouveau parti mènera une lutte armée ? "Connaissez-vous un exemple de pays colonialiste ou impérialiste qui soit parti comme cela, sans résister" ?

Un pessimisme généralisé

En attendant, confrontés à une situation on ne peut plus confuse, convaincus que le contexte international ne permet pas la reprise de la lutte armée, la plupart des Kurdes sont extrêmement pessimistes sur les perspectives d’avenir : "La Turquie ne fera aucune concession !... Et que peuvent faire les dirigeants du PKK", dit un politicien kurde d’une rare expérience -un demi-siècle de lutte- "ils ont perdu le soutien de la Grèce et de Chypre, de la Syrie, de la Russie... Et ils ont contre eux 75000 gardiens de villages kurdes".

Alors ? "Le gouvernement est totalement bloqué sur l’enseignement en langue kurde", dit un autre politicien kurde d’Istamboul, "mais nous obtiendrons quelques droits peu à peu, grâce aux pressions de l’Union Européenne, et aux nôtres ; cela commencera par l’enseignement du kurde dans des écoles privées, par des radios et des télévisions privées, par des publications privées... Mais officiellement, dans les écoles gouvernementales, cela n’aura pas lieu avant cinq ou dix ans" ! Quel sombre bilan... "C’est clair, nous, les Kurdes, nous sommes les perdants", conclut ce politicien...

A Batman et à Diyarbakir, et dans d’autres villes du Kurdistan, de nombreux Kurdes en tirent les conséquences -en se suicidant. Comme Mehmet Nouri Odabashi, qui a passé six ans dans les prisons turques avant de se battre pendant douze ans dans la montagne avec le PKK, et dont la famille avait racheté la liberté : il s’est suicidé fin 2001 à Batman : "Il était un mort vivant, il s’était battu pendant dix huit ans pour rien" ! dit, en guise d’explication, un vieux militant kurde qui est passé par les mêmes désillusions... sans aller jusqu’à se suicider.

Selon certaines informations, difficiles à confirmer, on observerait aussi un nombre relativement élevé de suicides de femmes kurdes, à Batman en particulier, mais aussi à Van et à Bitlis, et dans les autres villes du Kurdistan : "Ces femmes espéraient que tout allait changer pour elles", dit une femme kurde qui milite dans une organisation féminine kurde d’Istamboul : "Elles espéraient que la langue kurde allait être enseignée à l’école ; elles espéraient que la situation économique allait s’améliorer ; et elles espéraient que les relations entre les hommes et les femmes allaient changer, qu’elles allaient enfin obtenir, elles aussi, leurs droits"...

Certaines d’entre elles, revenues de la montagne, sont confrontées à une société qui n’a pas changé, au contraire, et qui les accuse d’avoir été des "femmes de mauvaise vie" pour avoir partagé la vie des combattants : "Elles ont perdu sur tous les tableaux, en tant que Kurdes, et en tant que femmes", dit un avocat de Diyarbakir, vieux militant de la cause kurde... "Elles s’attendaient à être accueillies en héroïnes, on les traite de putes"...

Chris KUTSCHERA

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source