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Le Temps, 23 juin 2005

Corruption : Les voyages discrets et gratuits des parlementaires suisses à Taïwan

par Thierry MEYER


Vue de Taipei

Alors que, depuis 2003, les directives de la nouvelle loi sur le parlement incitent les élus à la plus grande prudence en matière de cadeaux, et exigent d’eux qu’ils mentionnent leurs liens d’intérêts même s’il s’agit d’un « club de football ou un d’un chœur d’hommes », certains parlementaires continuent de passer en toute discrétion dix jours tous frais payés à Taïwan, cette république que la Suisse officielle ne reconnaît pas. Le magazine alémanique Facts révèle que ces voyages luxueux et discrets ont commencé en 1980. Les élus invités défendent une pratique « dans l’intérêt de la Suisse ».

Taïwan


Pour contourner l’ostracisme imposé par Pékin, qui somme les Etats de respecter sa doctrine d’« une seule Chine », Taïwan invite à tour de bras des parlementaires du monde entier. Y compris de Suisse, deuxième Etat à avoir reconnu la Chine communiste (en 1950). Depuis 1980, à travers la « Délégation culturelle et économique de Taïwan », son ambassade officieuse présidée par un Suisse -aujourd’hui, le président du Conseil des Etats Bruno Frick (PDC/SZ)-, l’île chinoise a invité chez elle, chaque année, trois à cinq parlementaires. Soit une centaine en un quart de siècle. Parmi eux, des futurs conseillers fédéraux [ministres de la confédération], comme Flavio Cotti ou Samuel Schmid. Le cadeau : dix jours de voyage pour deux à l’autre bout du monde, avion et hôtel de luxe payé, soit une valeur commerciale approchant 10000 francs suisses.

Samuel Schmid

Les Taïwanais tentent-ils d’acheter le soutien des élus suisses ? Ils s’en défendent, mais leur lobbying leur a déjà permis, par exemple, d’obtenir, en 1994, de Flavio Cotti, chef des Affaires étrangères, l’autorisation de déménager leur antenne de Lausanne à Berne. Et, en décembre 2004, au Conseil des Etats, Jean Studer (PS/NE) et Hans Hess (PRD/OW) ont défendu la décision du Tribunal fédéral d’accorder l’entraide judiciaire à Taïwan, dans la fameuse « affaire des frégates » françaises.

Hans Hess

« Notre groupe doit rester officieux »

Or, Hans Hess n’a jamais dit qu’il était membre du comité du groupe Suisse-Taïwan. Jean Studer, président (déclaré) dudit groupe, justifie ce silence : « On connaît la sensibilité de la Chine populaire. Notre groupe, créé il y a cinq ans, est en phase de maturation. Pour l’instant, il doit rester « officieux ». Taïwan est une démocratie en plein développement économique (la Suisse y est exportateur net), en difficulté avec son grand voisin. C’est un peu la cause tibétaine, la réussite économique en plus. Les invitations ? Elles me posent moins de problèmes que les lobbies privés du parlement suisse. »

Jean Studer

La conseillère nationale Chiara Simoneschi (PDC/TI), dont l’emploi du temps ne lui permet plus de participer au comité Suisse-Taïwan, est plus circonspecte. « Je me suis rendue à Taïwan, en 2001, sur les conseils d’autres parlementaires tessinois. Je ne savais pas que c’était gratuit, et, avec le recul, je pense qu’il aurait fallu que je paie. J’étais du reste prête à le faire. Les Taïwanais nous ont exposé quelques problèmes concrets, que nous avons tenté de résoudre, par exemple l’obtention de permis auprès du canton de Vaud pour étudier à l’école hôtelière de Lausanne. »

Chiara Simoneschi-Cortesi

Conseiller aux Etats, Dick Marty (PRD/TI) a répondu favorablement à l’invitation de Taïwan, en 2002. Ce héraut de la probité parlementaire réplique : « Un gouvernement démocratique, qui cherche à se faire comprendre, et qui invite des parlementaires, c’est une pratique usuelle. » L’ancien procureur tessinois était notamment accompagné de Christiane Brunner (PS/GE) et de Doris Leuthard (PDC/AG). La présidente démocrate-chrétienne ajoute : « Nous avons travaillé à une solution pour les visas touristiques des Taïwanais. Il sont des milliers à visiter la Suisse chaque année, et dépensent en moyenne 5000 francs par personne. J’ai donc œuvré pour le bien de mon pays, dans une activité de parlementaire pour laquelle il est normal que je sois défrayée. Ce n’étaient pas des vacances. »

Doris Leuthard

Jean-Claude Rennwald (PS/JU), qui était du dernier voyage, en mai 2005, ajoute qu’après s’être « posé la question » de son financement (en classe économique, cette fois), il a accepté parce qu’il s’agissait d’une collectivité publique, dont le statut rend difficile l’invitation d’une délégation officielle. Son président de parti, Hans-Jürg Fehr (PS/SH), qui ignorait tout de ces voyages, est pourtant catégorique : « J’estime qu’un parlementaire doit payer lui-même ses déplacements non-officiels. » Yves Christen (PRD/VD), qui a voyagé en 1997, et subi des pressions pour soutenir la candidature taïwanaise à l’OMS, conclut : « J’ai beaucoup de respect pour les Taïwanais, avec qui je garde de bons contacts. Mais aujourd’hui, ce genre d’invitation n’est plus compatible avec la lutte contre les conflits d’intérêt que mène le parlement. »

Thierry MEYER

Jean-Claude Rennwald

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