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Tribune de Genève, 7 juillet 2005

Irak : Un pédiatre dans l’enfer ordinaire de Bassora

par Andrés ALLEMAND


Epargnée, Bassorah ? Vraiment pas, assure le Dr Firas Abbas. Invité à Genève par des membres du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), mais à titre privé, le pédiatre dresse un tableau alarmant des conditions de vie dans le protectorat britannique du sud irakien, qu’on croyait relativement préservé.


« Deux ans après la fin de l’invasion américaine, il n’y a toujours pas d’amélioration en vue. La population endure les mêmes souffrances qu’à l’époque de Saddam Hussein, quand notre pays était encore soumis à l’embargo international décrété en 1991. Ou même peut-être pire. » « La plupart des services publics sont déficients : voirie, évacuation des eaux sales, retraitement et distribution d’eau, réseau électrique, éducation, services hospitaliers, police... Sans oublier l’aberrante politique des rations familiales. Durant les années d’embargo, grâce au programme « Pétrole contre nourriture » de l’ONU, chaque ménage recevait, mois après mois, des aliments de base permettant d’assurer la survie. Aujourd’hui, les mères ne reçoivent plus ni riz, ni farine, ni huile, ni lait en poudre. »

Du coup, depuis deux ans que Firas Abbas dirige le service de pédiatrie, à l’hôpital d’Al-Qurna, il voit défiler les enfants et les adolescents souffrant de gastro-entérite et de toute la panoplie des maladies infectieuses, dont l’hépatite. Par manque d’hygiène. « Les moins de 5 ans sont les plus touchés, parce que plus vulnérables. Eux n’ont pas été mis en garde à l’école contre les dangers qui les entourent. Et en plus, ils souffrent souvent de malnutrition. » « Depuis que le lait en poudre n’est plus fourni gratuitement, les prix ont été multipliés par quinze. Les mères qui ne peuvent alaiter se ruinent pour un paquet de lait en poudre, qu’elles diluent le plus possible afin de le faire durer. Affaiblis, leurs enfants ne résistent à rien. »

A Al-Qurna, l’équipe du Dr Abbas fait de son mieux. « Mais nous ne sommes que trois pédiatres et huit infirmières. Or, l’hôpital est censé desservir une population de 400000 personnes, dont la moitié sont des enfants et des adolescents. Tous les jours, arrivent en moyenne 120 patients. En l’hiver, ils peuvent être 180 ou même 200. Or, nous n’avons que 46 lits, 6 berceaux et autant de couveuses. » Mais il y a pire : la pénurie de médicaments. « En été, la température frôle les 50 degrés à Bassorah. Nous voyons arriver beaucoup d’enfants fiévreux. Mais nous manquons de liquide intraveineux pour les réhydrater. Et trop souvent la climatisation est en panne, à cause des coupures de courant. »

Autre problème : « L’hôpital dispose d’un seul antibiotique, qu’il faut administrer à raison de quatre -douloureuses- injections intramusculaires par jour. Comment traiter ainsi des bébés de six mois ? » Et encore : les traitements sont souvent interrompus. « Un jour, tel médicament est disponible, pas le lendemain. Il faut tout recommencer. » Les patients se procurent alors sur le marché des médicaments dont la qualité est douteuse. « Mais ceux que nous administrons ne sont pas plus sûrs. Depuis deux ans, il n’y a plus d’organe national de contrôle des médicaments. » « C’est honteux. Il est aisé de prévenir ces maladies », s’énerve le pédiatre.

« Nous sommes heureux d’être débarrassés de Saddam, mais regardez maintenant ce que font les Américains. L’Irak est un pays riche de pétrole, mais tout l’argent est consacré à la lutte contre les insurgés. » Des insurgés qui ne sévissent pas dans le sud chiite de l’Irak. Pourtant, affirme Firas Abbas, l’insécurité est omniprésente. « Il y a un mois, un collègue de l’hôpital a été kidnappé, puis libéré contre rançon. Mon pays est devenu le paradis des criminels. Les agents de police n’osent pas intervenir, ils craignent des représailles. Pareil pour les juges. » Et les soldats britanniques ? « Ça leur est égal. »

Andrés ALLEMAND

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