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Le Monde, 23 février 2004

En Haïti, le pouvoir chancelle face à la progression des insurgés

Hinche (centre-est d’Haïti) de notre envoyé spécial

par Yves EUDES


Le 22 février 2004, la foule salue la prise de Cap-Haïtien par les insurgés.

Le cadavre d’un partisan de Jean-Bertrand Aristide, à Cap-Haïtien, le 22 février 2004

Le pouvoir du président haïtien Jean-Bertrand Aristide semblait de plus en plus menacé, lundi 23 février 2004. Pour la première fois, la mission diplomatique, qui avait proposé un plan de sortie de crise refusé, dans un premier temps, par l’opposition démocratique, a évoqué un possible départ du président pour mettre fin au chaos grandissant.

Les insurgés, qui comptent bon nombre d’anciens militaires ou de miliciens déçus par le pouvoir, contrôlent désormais plus de la moitié du pays. Dimanche, ils se sont emparés du grand port du nord, Cap-Haïtien, où ils ont été accueillis triomphalement par la population.

Cette "Nouvelle armée haïtienne" promet de marcher sur la capitale, Port-au-Prince, "avant deux ou trois jours".

Guy Philippe (au centre), à Cap-Haïtien, le 22 février 2004, félicite ses troupes après la prise de la ville par les insurgés


Cap-Haïtien, le grand port du nord du pays, a été attaqué par les insurgés, dimanche 22 février au matin. Comme dans les autres villes prises par les rebelles, la police et les bandes armées à la solde du gouvernement se sont enfuies dès les premiers coups de feu.

Les seuls combats meurtriers ont eu lieu à l’aéroport, où huit personnes auraient été tuées.

Des Haïtiens pillent l’aéroport de Cap-Haïtien, le 23 février 2004

Un soldat insurgé à l’aéroport de Cap-Haïtien, le 23 février 2004. Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, a conseillé aux Français "qui n’ont pas de raison d’être présents" à Haïti de quitter le pays en raison de la recrudescence des violences.

Le 23 février 2004, à l’aéroport de Cap-Haïtien, Louis-Jodel Chamblain assiste à l’évacuation d’Elie Saint-Pierre, le directeur de Radio Hispaniola. La veille, Elie Saint-Pierre avait été abattu et gravement blessé par des partisans de Jean-Bertrand Aristide

A l’aéroport de Cap-Haïtien, le 23 février 2004, Louis-Jodel Chamblain piétine des portraits de Jean-Bertrand Aristide

Le 23 février 2004, à l’aéroport de Cap-Haïtien, un membre de la Croix-rouge décharge un avion de médicaments et de matériel médical

La deuxième ville d’Haïti -un million d’habitants- est ainsi tombée aux mains des insurgés en quelques heures. Aussitôt, la population, largement favorable aux rebelles, a pillé, saccagé ou incendié les commissariats de police, divers bâtiments officiels, deux stations de radio progouvernementales et des entrepôts de marchandises sur le port.

Des pillards volent des sacs de lentilles du programme de nourriture des Nations Unies, à Cap-Haïtien, le 23 février 2004

A Cap-Haïtien, le 23 février 2004, un soldat insurgé intervient pour faire cesser le pillage du port

Les pillards s’éloignent sans résister, sur les injonctions du soldat insurgé

Jean-Bernard Prevalis a été brutalement capturé par les insurgés, à Cap-Haïtien, le 23 février 2004. Il est accusé d’être un partisan de Jean-Bertrand Aristide

Jean-Bernard Prevalis, soigné à l’hôpital de Cap-Haïtien, le 23 février 2004

Pillage de la maison d’un partisan de Jean-Bertrand Aristide, à Cap-Haïtien, le 23 février 2004

Le 23 février 2004, deux habitants de Cap-Haïtien s’efforcent de maîtriser l’incendie de la maison du maire

Un commando a attaqué la prison et libéré plus de 200 détenus.

Les partisans du président Jean-Bertrand Aristide sont partis vers le sud ou se cachent dans la campagne, en particulier les "chimères", ces bandes armées à la solde du pouvoir.

Une semaine après avoir pris la ville de Hinche, quelques dizaines de rebelles armés venus de République dominicaine contrôlaient les zones montagneuses de l’est du pays et le plateau central.

La foule près de Hinche, le 17 février 2004

Faute de pouvoir occuper en permanence toutes les zones habitées, les insurgés se déplacent sans arrêt d’une ville à l’autre, et font des apparitions surprises sur les marchés ou dans les gares routières.

Les insurgés à Hinche, le 17 février 2004

Vieux fusils

Les rebelles circulent à bord de pick-up Toyota et de camionnettes tout-terrain, souvent "réquisitionnées" sur place. Certains portent des treillis, des casques, des gilets pare-balles et des armes lourdes, tandis que d’autres, en tenue civile, ne possèdent que de vieux fusils en mauvais état.

Bien ou mal équipés, ils refusent d’être assimilés à une bande d’insurgés : ils se considèrent comme l’armée régulière haïtienne, dissoute par le président Aristide en 1994 mais reconstituée clandestinement. De nombreux soldats avaient très mal vécu cette démobilisation forcée, d’autant que le président avait aussi confisqué leurs fonds de retraite.

Certains étaient partis en exil en République dominicaine, où ils se sont organisés dans le but de reconquérir le pouvoir en Haïti.

Dans la région de Hinche, les chefs de la rébellion sont deux anciens officiers très actifs au sein des réseaux de militaires exilés, Jean-Baptiste Joseph et surtout le commandant Ravix, un homme au physique imposant et à la voix puissante, habillé en civil mais portant un pistolet à la ceinture. M. Ravix affirme au Monde qu’il est désormais le seul détenteur de l’autorité dans le secteur, et qu’il dirige un détachement de la "Nouvelle armée haïtienne", l’ancienne armée ressuscitée.

Pourtant, il existe à Hinche un autre centre de pouvoir : le quartier général du Mouvement paysan papaye (MPP), à la fois syndicat agricole très combatif et mouvement politique militant pour le développement durable et la démocratisation du pays. Son chef, Chavannes Jean-Baptiste, a été pendant longtemps un compagnon de lutte de Jean-Bertand Aristide, avant de rompre avec lui puis de devenir l’un de ses adversaires les plus farouches.

Chavannes Jean-Baptiste

Dès leur arrivée à Hinche, les leaders de la "Nouvelle armée" ont décidé d’aller rencontrer Chavannes Jean-Baptiste dans son fief, un hameau à l’écart de la ville, et de lui demander avec insistance son soutien public. Tout en sachant que le rapport de forces n’est pas à son avantage, Chavannes Jean-Baptiste a refusé, rappelant aux militaires qu’il a consacré toute sa vie à la lutte non-violente.

Un véhicule du Comité international de la croix-rouge (CICR) livre des médicaments et du matériel médical à Gonaives, le 16 février 2004

Objectif prioritaire

Deux jours plus tard, il ne cache pas au Monde son inquiétude : "Ils sont ici ; nous ne pouvons rien contre eux ; ils viennent s’exprimer sur notre station de radio, mais nous ne connaissons pas leur projet politique, si toutefois ils en ont un. Peut-être qu’un jour nous nous retrouverons face à eux."

Cela dit, il reconnaît qu’à court terme le MPP et la "Nouvelle armée" ont le même objectif prioritaire : la démission du président Aristide.

Après plusieurs jours d’incertitude, le MPP organise une manifestation, comme il le fait régulièrement depuis des mois. Aussitôt, le commandant Ravix fait savoir qu’il viendra avec ses troupes, pour assurer la sécurité. Alors que la manifestation approche de la ville, les soldats apparaissent, entassés dans leurs voitures, en tenue de combat et lourdement armés.

Il y a un moment de flottement mais, lorsque la jonction se fait entre le cortège du MPP et le convoi militaire, la foule se met à applaudir et à crier : "Vive l’armée !" Bientôt, toute la ville accueille les soldats en héros, on chante et on danse dans les rues au son des tambours. Courant à côté des pick-up, des femmes font aux soldats des compliments très crus sur leur virilité et se lancent dans des danses suggestives.

Chansons de combat

Les militants MPP, plus sérieux, entonnent des chansons de combat et récitent les noms des habitants de la ville tués par les "chimères". Un étudiant promu porte-parole de son quartier résume l’état d’esprit général : "C’est vrai qu’on ne sait pas ce que les militaires nous réservent, mais les "chimères" ont été pires que tout. Depuis qu’ils sont en fuite, nous nous sentons libres."

A l’arrière du cortège, Pierre-Louis Richel, 23 ans, marche doucement en grimaçant. En mars 2003, il a été battu par les "chimères" et laissé pour mort parce qu’il portait un tee-shirt orné du logo d’un parti d’opposition. Il souffre encore de graves séquelles au cou, au dos, au bras et à la vessie. "Je n’ai pas beaucoup de forces, mais je voulais être là pour que les gens se souviennent", dit-il.

Sur la place centrale, le commandant Ravix, revolver au poing, exulte : "Le peuple est avec nous, tout va aller très vite maintenant." En attendant, ses hommes doivent assurer le service d’ordre, car les manifestants se répandent en désordre dans la ville. Des "chimères", qui se cachaient chez des proches, sont débusqués et livrés aux soldats.

Vers le sud, le territoire de la "Nouvelle armée" s’étendait, dimanche, jusqu’aux abords de Mirebalais, petite ville située à une heure et demie de Port-au-Prince.

Manifestation anti-Aristide, à Port-au-Prince, le 20 février 2004

Les insurgés proclament à présent que leur prochain objectif est la capitale. "Nous serons à Port-au-Prince avant deux ou trois jours", assure l’un de leurs représentants. Pour contenir l’avancée de la rébellion, le gouvernement y a installé les troupes d’élite habituellement chargées de protéger le palais présidentiel.

Yves EUDES

Un barrage routier à Port-au-Prince, le 23 février 2004. Les partisans de Jean-Bertrand Aristide ont érigé huit barricades pour protéger la ville

Scène de rue à Port-au-Prince, le 22 février 2004

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