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Le Monde, 23 février 2004

France : Un ministre saoudien accusé d’avoir organisé un système de travail au noir

Suivi d’un commentaire

par Mouna NAÏM


Un ancien salarié affirme avoir découvert que des centaines de chauffeurs étaient embauchés irrégulièrement en France.


Marin Roman en est convaincu : le bureau des affaires privées du prince Sultan Ben Abdel Aziz, le ministre saoudien de la défense, pratique en France un système de travail au noir à grande échelle.

Marin Roman a d’abord saisi les prud’hommes, puis attaqué au pénal. Le 25 novembre 2003, il a déposé deux plaintes avec constitution de partie civile : l’une directement contre le prince pour "travail dissimulé", l’autre pour "faux" contre X..., la signature de la lettre d’embauche paraissant avoir été imitée. Une information judiciaire a été ouverte, et un juge d’instruction désigné le 11 février 2004.

Marin Roman, qui était au chômage, avait été recruté par le bureau du prince en juillet 2001 comme responsable de la paie des employés de maison et des chauffeurs.

Le contrat de travail de Marin Roman n’a été signé que le 1er octobre 2001. Une enveloppe en espèces lui a été présentée pour les trois premiers mois de travail, ainsi que l’a raconté Marin Roman le 4 février 2004 à Libération. La raison alors invoquée par le responsable est que les trois mois en question constituaient une période probatoire.

Après avoir hésité, Marin Roman a signé le contrat mais refusé l’enveloppe.

Entre-temps, ses frais de déplacements, fréquents sur la Côte d’Azur à l’occasion de visites de membres de la famille et d’amis du prince, lui étaient régulièrement défrayés en espèces.

Listes détaillées

Marin Roman affirme avoir progressivement découvert un vaste système organisé de travail au noir. Refusant de jouer le jeu, et au terme de dix mois de collaboration, il a été licencié pour un motif selon lui fallacieux : incompétence et mésentente avec le personnel. Et, alors que sa lettre d’embauche portait l’en-tête du bureau du prince et la signature du général Hussein Al-Qahtani, "attaché militaire de l’ambassade d’Arabie saoudite" en France, sa lettre de licenciement, portant la même signature, est à en-tête de l’ambassade du royaume d’Arabie saoudite.

Marin Roman exhibe de nombreux documents attestant les conditions d’embauche irrégulières -se chiffrant à des centaines de milliers, voire de millions de francs français- de centaines de chauffeurs de différentes nationalités, avec noms, numéros de téléphone, journées et temps de travail et des listes, tout aussi détaillées, de location de voitures pour les déplacements de membres de la famille du prince lors de séjours en France. Ce système se serait appliqué à la quasi-totalité des personnels de maison.

Le général Al-Qahtani, qui se présente comme "membre de l’ambassade d’Arabie saoudite en France", confirme que M. Roman a bien été employé sous contrat pendant neuf mois après une période "de deux ou trois mois" à titre "d’essai" et à "temps partiel", à "la demande de l’intéressé lui-même". En raison de son "comportement et de sa manière de traiter les employés, aussi bien les hommes que les femmes, dont certains se sont plaints", il aurait été remercié, non sans avoir été plusieurs fois rappelé à l’ordre par le général Al-Qahtani lui-même, selon ce dernier.

Le général considère que M. Roman se livre aujourd’hui à un "chantage financier", dont il veut pour preuve le fait que l’intéressé, avant même d’avoir porté plainte, ait "réclamé une importante somme d’argent inacceptable du point de vue du droit et sur le plan humain".

Mouna NAÏM

Commentaire

Sans vouloir entrer en matière sur l’affaire dénoncée par Marin Roman, on rappellera qu’au sein du milieu diplomatique il est tout à fait habituel de se livrer à des abus au préjudice du personnel domestique. Les chauffeurs de diplomates sont assimilés à ce personnel domestique.

Le plus souvent, les victimes sont recrutées dans des pays pauvres, à l’occasion du séjour de tel diplomate. Quand le diplomate change de poste et va habiter dans un autre pays, son personnel domestique le suit.

Dans le pays qui l’accueille, le diplomate obtient facilement des permis de séjour pour son personnel. Mais il s’agit généralement de permis précaires, liés à l’emploi chez le diplomate. C’est-à-dire que, si un employé domestique est licencié, il perd automatiquement son permis de séjour et doit aussitôt quitter le pays, ce qui l’empêche presque toujours de défendre ses droits au moyen d’une procédure judiciaire devant le tribunal des prud’hommes.

Bien souvent, le personnel domestique est exploité à outrance et travaille une bonne dizaine d’heures par jour. Une même employée commencera par préparer le petit-déjeuner de la famille du diplomate. Puis elle accompagnera les enfants à l’école. Puis elle fera le ménage, la lessive et le repassage pour la famille du diplomate. Puis elle préparera et servira le repas de midi, le repas du soir, et devra rester à disposition si le diplomate a décidé de donner une réception nocturne. De même, il arrive fréquemment que le chauffeur occupe également la fonction de jardinier et qu’il aide à la cuisine ou au service de table.

Certains domestiques sont traités comme des esclaves. On leur confisque leur passeport. Des femmes sont régulièrement humiliées, injuriées, giflées, parfois même séquestrées dans la demeure du diplomate.

Le plus souvent, les employés domestiques sont payés à peine quelques centaines de dollars par mois, et ils ne voient pas toujours la couleur de leur argent, ou ne le reçoivent qu’au compte-goutte. A Genève, le Syndicat sans Frontières a défendu une domestique de diplomate qui, sur une durée de trois ans, n’avait reçu que 50 dollars par mois.

Les employées domestiques subissent cette existence d’esclave afin de pouvoir envoyer de l’argent dans leur pays et financer l’éducation de leurs enfants, demeurés avec d’autres membres de la famille dans quelque bidonville.

Il est habituel qu’un diplomate « loue » son personnel à un autre diplomate. Ainsi, le diplomate enverra son chauffeur tondre la pelouse du voisin ou assurer le service d’une réception mondaine. D’ordinaire, l’employé ne reçoit aucun supplément pour cela -sinon un éventuel pourboire donné par le voisin- et c’est le diplomate qui empoche le salaire payé en échange du service.

Frank BRUNNER

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