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Le Temps, 19 juillet 2005

Irak : La menace d’une guerre civile totale

par Delphine MINOUI


Les attentats visent de plus en plus des civils des communautés ethniques. Pour le journaliste irakien, Kaïs Jewad Al-Azawi, les signes avant-coureurs de la guerre civile existent. Le calendrier électoral va jouer un rôle déterminant : s’il échoue, ce sera le chaos.


L’explosion, samedi 16 juillet 2005, du camion-citerne qui a causé la mort de plus de cent Irakiens sur un marché de Moussayeb, petite ville du Sud chiite, serait-il un signe avant-coureur, parmi tant d’autres, d’une guerre intercommunautaire qui risque d’éclater ? C’est ce que laissent transparaître les premiers éléments de l’enquête, selon laquelle le chauffeur kamikaze venait du village sunnite de Joufr Al-Sakhar...

Plus de deux ans après la chute de Bagdad, l’Irak n’a jamais autant tremblé. Chaque jour apporte son lot d’enlèvements, d’assassinats, et d’actes terroristes. La violence, qui visait originellement les troupes d’occupation, n’épargne désormais plus personne. Dans cette guerre sanguinaire, aux multiples facettes, les civils sont les premières victimes, comme cette trentaine d’enfants qui ont péri dans l’explosion d’une voiture kamikaze dans le quartier bagdadi d’Al-Jedideh. On tue partout, parfois sans raison, parfois pour se venger du clan adverse. « Les risques d’une guerre civile n’ont jamais été aussi importants... A tel point qu’on se demande si elle n’a pas déjà commencé pour de bon », confie, pessimiste, un diplomate occidental en poste à Bagdad.

La guerre civile... Un mot terrible, sur toutes les lèvres. Avec, pour principale composante, ce conflit mesquin entre la majorité chiite et la minorité sunnite. Khayoun Manshed el-Mohammadawi, 62 ans, en a fait les frais il n’y a pas si longtemps. Il y a deux mois, son minibus s’est fait intercepter à l’entrée de la ville de Mahmoudia, un des bastions de la résistance sunnite, alors qu’il conduisait, en compagnie de neuf membres de sa famille, la dépouille de son vieil oncle au grand cimetière de Nadjaf, la ville sainte chiite. « Sept hommes armés se sont jetés sur notre véhicule en nous traitant de sales chiites », se remémore Khayoun, encore sous le choc. Des dix passagers, les ravisseurs en embarquèrent six, laissant Khayoun, en compagnie de deux autres hommes et d’une cousine, -la seule femme de l’équipage-, sur le bord du fossé. Deux jours plus tard, les corps mutilés et ensanglantés des six hommes kidnappés furent retrouvés à la morgue de l’hôpital de Mahmoudia. L’épaule droite de Walid, 32 ans, le fils de Khayoun, avait été intentionnellement arrachée au couteau. Elle était décorée d’un tatouage rendant hommage à l’imam Ali, l’un des douze imams chiites, dont la sépulture se trouve à Najaf.

« Ce genre d’événement est très inquiétant », confie Raja Habib Al-Khuzaï, une politicienne de confession chiite, et membre du parlement irakien. « Cela faisait plusieurs mois que ce conflit intercommunautaire était latent. Mais il s’est désormais imposé au grand jour. Nous avions l’habitude de vivre tous ensemble comme des frères et sœurs. Nous ne voulons pas devenir un deuxième Liban », s’inquiète-t-elle.

L’incident de Mahmoudia n’est malheureusement pas isolé. La ville de Latifia, à 30 kilomètres de Bagdad, en plein cœur du « triangle de la mort », est régulièrement le cœur d’enlèvements et d’attaques contre les membres de la communauté chiite, majoritaire en Irak. Selon le leader chiite, Abdol Aziz Hakim, chef du Conseil suprême pour la révolution islamique en Irak, des charniers y auraient été découverts, il y a quelques jours. Ils porteraient, d’après lui, la marque de l’insurrection majoritairement sunnite. Au début du mois, Kamal Izaldine, un des représentants du grand Marja chiite l’ayatollah Ali Sistani, a également été retrouvé assassiné à Bagdad. Sans compter les meurtres du quotidien que la presse locale ne trouve même plus le temps de relater dans le détail.

Du côté des sunnites, le bilan est également alarmant. La semaine dernière, 11 hommes de confession sunnite ont été retrouvés morts, après avoir été arrêtés, interrogés, et apparemment torturés, par des membres chiites des forces de sécurité irakiennes. Parmi les victimes se trouvait le clerc sunnite Dia Mohammed Al-Janabi, un membre de l’association des oulémas.

Entre les deux communautés, les accusations mutuelles vont bon train. Les chiites, désormais majoritaires au sein du gouvernement de transition, après avoir été marginalisés sous Saddam, reprochent aux sunnites de mener l’insurrection et de tenter de faire revivre les valeurs du baassisme. A l’inverse, les sunnites se disent mis à l’écart et traînent cette éternelle peur de voir les chiites d’Irak tomber sous l’influence du voisin iranien.

Petit signe d’optimisme : après avoir boycotté les élections, en janvier, les sunnites ont récemment accepté d’envoyer des représentants auprès de l’équipe du Comité de préparation de la nouvelle Constitution, qui devrait soumettre son texte à l’Assemblée nationale d’ici au 15 août, avant le référendum du 15 octobre 2005. Certains d’entre eux menacent pourtant, déjà, de démissionner si leurs revendications ne sont pas entendues. Ils s’opposent notamment au projet d’une République fédérale, défendue par les chiites et les Kurdes. « Ça mènerait à la partition du pays », s’insurge Mejbel Bedaa Saleh, membre sunnite du Comité constitutionnel. Sa véritable crainte : voir les Kurdes du Nord et les chiites du Sud s’emparer respectivement du pétrole de Kirkouk et de Bassorah, et perdre pour toujours ce pouvoir central dont les sunnites ont bénéficié pendant tant d’années.

Delphine MINOUI

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