NOUAKCHOTT (Reuters) - L’armée mauritanienne annonce avoir pris le pouvoir, à Nouakchott, pour mettre fin au "régime totalitaire" du président, Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya, et mettre en place de "véritables institutions démocratiques".
Dans un communiqué diffusé par l’agence mauritanienne de presse AMI, le "Conseil militaire pour la justice et la démocratie" s’engage à ne rester à la tête de la République islamique que pour une période de deux ans, le temps, assure-t-il, d’assurer une transition vers une démocratie véritable. L’Union africaine a immédiatement fait état de sa "préoccupation" et condamné toute prise de pouvoir par la force. Le président Ould Taya s’était lui-même emparé du pouvoir, en 1984 à la faveur d’un coup d’Etat, avant d’être élu, en 1992, et reconduit à la tête de l’Etat, en 1997 et en 2003. Mais en se rapprochant d’Israël, en 1999 -la Mauritanie est avec l’Egypte et la Jordanie l’un des trois seuls Etats membres de la Ligue arabe à avoir établi des relations diplomatiques avec Israël- et en apportant son soutien à la politique irakienne des Etats-Unis, après avoir soutenu l’Irak de Saddam Hussein, il s’est coupé d’une partie de la communauté arabe du pays. En juin 2003, une tentative de coup d’Etat avait manqué de le renverser au terme de deux journées de manifestations dans les rues de la capitale, mais elle avait mis en exergue les tensions issues de son nouveau positionnement diplomatique. En 2004, les autorités avaient également annoncé avoir déjoué deux autres tentatives.
Le putsch a éclaté, mercredi 3 août 2005 au matin, à Nouakchott, alors que le président, Ould Taya, était sur le chemin du retour de Ryad, où il a assisté la veille aux funérailles de feu le roi Fahd d’Arabie. Son avion s’est posé au Niger. Des bérets verts de la Garde présidentielle mauritanienne ont pris le contrôle de la radiotélévision nationale et bloqué les rues de la capitale mauritanienne. Une brève fusillade a été entendue, à proximité de la présidence, et l’aéroport a été fermé.
Dans Nouakchott, où les rideaux des magasins sont restés tirés, l’incertitude a prévalu dans un premier temps, la radio et la télévision ayant cessé d’émettre. "J’ai entendu des tirs près de la présidence. J’ai vu des gens effrayés s’en aller en courant. Des fonctionnaires ont quitté leurs bureaux", rapportait un témoin. Un correspondant de Reuters se trouvant à la frontière avec le Sénégal indiquait, pour sa part, que les douaniers empêchaient toute sortie du territoire.
Dans un communiqué diffusé en milieu d’après-midi, l’armée a levé l’incertitude en annonçant la mise en place d’une junte militaire à la tête du pays. "Les forces armées et de sécurité ont unanimement décidé de mettre fin aux pratiques totalitaires du régime déchu dont notre peuple a tant souffert ces dernières années", explique l’armée. "Ce Conseil s’engage devant le peuple mauritanien à créer les conditions favorables d’un jeu démocratique ouvert et transparent sur lequel la société civile et les acteurs politiques auront à se prononcer librement", poursuit-elle, précisant que "les forces armées et de sécurité n’entendent pas exercer le pouvoir au-delà d’une période de deux ans". Le chef de la Garde présidentielle, le colonel Mohamed Ould Abdel-Aziz, serait impliqué dans ce putsch, a indiqué un responsable de l’opposition, dont les propos ont été confirmés de source militaire. Des informations non confirmées font par ailleurs état d’arrestations dans la haute hiérarchie militaire.
Des centaines de personnes sont descendues dans les rues de Nouakchott pour exprimer leur joie en klaxonnant et en criant "Dieu soit loué". "Ici, ce n’était pas la démocratie, seulement l’esclavage. Nous avons été libérés de la dictature", a un manifestant, Bilal. D’après des analystes, la Mauritanie est devenue l’un des pays d’Afrique où la répression contre les mouvements islamistes est la plus sévère, au risque de radicaliser l’opposition islamiste.
Des dizaines d’opposants ont été arrêtés, depuis le mois d’avril 2005, pour leurs liens supposés avec le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), groupe armé encore en activité en Algérie et qui a fait allégeance au réseau Al-Qaïda.
Les Etats-Unis, qui coopèrent avec Nouakchott dans le cadre de leur Initiative pan-Sahel (PSI), ont envoyé des experts militaires de l’antiterrorisme dans ce pays, qui devrait commencer l’exploitation de ses ressources pétrolières au début de l’année prochaine. L’"EuCom" (European Command, centre de commandement de l’armée américaine supervisant les opérations en Europe et dans la majeure partie du continent africain), a fait savoir qu’il suivait attentivement le déroulement des événements.
Reuters
Commentaire
On mentionnera que Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya était un despote tortionnaire et que l’esclavage, bien que théoriquement interdit, fait toujours partie de la réalité mauritanienne. En Mauritanie, comme dans la plupart des pays arabes, les opposants politiques étaient systématiquement dépeints comme "des terroristes" exposés aux arrestations arbitraires et à la torture. Une fois encore, on constate qu’entre deux discours sur les droits de l’homme, les dirigeants occidentaux sont complices de toutes les dictatures.
Frank BRUNNER
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