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Le Monde, 5 août 2005

Proche Orient : Dans la bande de Gaza, Khalil Al-Bachir attend le départ des soldats israéliens qui occupent sa maison

par Gilles PARIS


Ce jour-là, Khalil Al-Bachir n’a pu recevoir chez lui. L’armée israélienne en avait décidé ainsi. Sa maison est restée hors d’atteinte, plus que jamais sous la coupe des soldats qui campent dans les étages et sur le toit. Cela fait près de cinq ans que Khalil Al-Bachir résiste, avec sa famille, cantonnée au rez-de-chaussée d’une demeure distante de quelques dizaines de mètres seulement des premières positions de l’implantation de Kfar Darom, l’une des plus anciennes de la bande de Gaza. Cinq ans d’enfer, mais une volonté inoxydable portée par une conviction butée, tutoyant par instants la folie douce.


Des caméras qui pointent en permanence un oeil inquisiteur, un filet de camouflage qui claque au vent, des déplacements obligatoirement coordonnés avec les soldats en faction, tel a été le quotidien de Khalil Al-Bachir pendant d’interminables semaines. "J’ai toujours su que la colonie disparaîtrait un jour", affirme-t-il, alors que les faits se sont toujours efforcés de lui démontrer impitoyablement le contraire.

Sans la présence des colons radicaux qui ont recréé Kfar Darom, au lendemain de la défaite arabe de 1967, Khalil Al-Bachir aurait joui d’une tout autre vie. Propriétaire terrien cossu et enseignant à ses heures, il aurait pu cultiver en famille un humanisme de bon aloi et le goût de la littérature anglaise, en regardant pousser ses arbres. Mais il y a eu la colonie.

La cohabitation imposée par les zélotes du "Grand Israël" n’était jamais allée de soi mais, avec la première Intifada, en 1987, les dernières illusions sont tombées. La violence s’est installée et Khalil Al-Bachir n’a alors cessé de compter les coups. Au fil des attaques palestiniennes, et à partir de l’assassinat du rabbin de Kfar Darom, en 1992, l’armée a entrepris de grignoter ses terres au nom de la sécurité des colons, dans un mouvement ininterrompu dopé, en 2000, par le deuxième soulèvement palestinien.

Echanges de tirs nocturnes, destruction des vergers et des serres par les bulldozers israéliens pour dégager le terrain, une petite guerre a été livrée, pendant de longs mois, autour de la maison piquetée d’impacts de balles. L’armée israélienne a parié sur l’usure, attendant que Khalil Al-Bachir vide les lieux pour raser sa maison. Le quinquagénaire s’est retranché derrière son bon droit, la dérision et le flegme. Il a résisté à sa manière, accrochant à ses murs de petits écriteaux signalant au visiteur les zones de sa maison accessibles (A) et celles déconseillées (B et C) selon la terminologie des accords d’Oslo, définissant les premières comme les zones autonomes palestiniennes, et les autres comme celles sur lesquelles Israël conserve un contrôle partiel ou total.

Fuyant la haine comme la peste, Khalil Al-Bachir a été mis particulièrement à l’épreuve en 2004. Son jeune fils, Youssef, est alors touché dans le dos par une balle tirée en plein jour par un soldat israélien, alors qu’il raccompagne des visiteurs à leur voiture. L’armée fait d’abord valoir un "geste suspect" du jeune homme, avant de reconnaître son erreur. Paralysé pendant plusieurs jours, l’adolescent est hospitalisé quatre mois en Israël. Il se déplace aujourd’hui normalement et montre volontiers une cicatrice grande comme une large pièce de monnaie. Fichés près de sa colonne vertébrale, deux éclats du projectile impossibles à extraire peuvent pourtant entraîner à tout moment des dégâts irréparables.

Imperturbable, son père trouve aujourd’hui une vertu à cette expérience douloureuse. "Il a pu voir des Israéliens autres que les colons et les soldats. C’est important, car nous sommes condamnés à cohabiter", affirme-t-il. Le jeune homme acquiesce et parle volontiers des amis gardés de son long séjour à l’hôpital, qu’il s’agisse de patients ou de médecins israéliens. "L’armée s’est excusée pour cette bavure, mais l’enquête que j’avais exigée sur les circonstances de cet incident n’est toujours pas allée à son terme. Elle s’interrompt puis repart sans que je puisse comprendre pourquoi", regrette son père.

Après le départ des Israéliens, "la source de ma vie va pouvoir couler à nouveau", assure Khalil Al-Bachir. Il retrouvera ses terres, replantera des arbres et remontera des serres comme avant. Son sort redeviendra enviable, sans qu’il se berce pour autant d’illusions sur la vie à Gaza après l’occupation, qui ne changera pas si les Israéliens continuent de tenir les frontières. "Il faut que les Israéliens donnent une véritable chance de repartir aux Palestiniens" , dit-il. "Ici, il ne peut pas y avoir en même temps des gagnants et des perdants : c’est trop petit. Après le retrait, ajoute-t-il, les Israéliens ne seront qu’à 2 kilomètres de chez moi. C’est bien, 2 kilomètres ! C’est mieux que quelques mètres, comme aujourd’hui ! Mais c’est encore trop peu pour ne pas se préparer dès à présent à vivre ensemble."

Gilles PARIS

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