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mardi 22 juillet 2014
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La seconde guerre mondiale en photos 65

L’unité 731 japonaise de guerre biologique

par Frank BRUNNER


Des soldats japonais en Mandchourie

Dès avant la Seconde guerre mondiale, les Japonais ont mis au point des armes biologiques, pour s’en servir contre les Chinois qui résistaient à leur occupation de la Mandchourie.

Des expériences atroces ont été effectuées, par l’Armée japonaise, sur des prisonniers -chinois, russes, américains- et sur des populations entières.

C’est l’histoire de l’unité 731 de l’armée impériale japonaise de Kwantung, en Mandchourie.


Après la capitulation du Japon, en 1945, les responsables de ces crimes de guerre ont bénéficié de la protection des services secrets américains, en échange des informations résultant de leurs expériences.

L’Armée américaine redoutait déjà une guerre avec l’Union soviétique et préférait garder secret ce qu’elle apprenait des scientifiques japonais en matière de guerre biologique.

Au cours de la guerre de Corée, l’Armée des Etats-Unis, conseillée par les criminels de guerre japonais qu’elle avait protégés, a lancé des attaques biologiques contre les régions occupées par les troupes communistes.

Les débuts flatteurs d’un savant fou japonais

Né le 25 juin 1892, Shiro Ishii a suivi des études de médecine à l’Université impériale de Kyoto, au Japon. Ensuite, il s’est engagé dans la Garde impériale, en qualité de chirurgien militaire.

A partir de 1924, Shiro Ishii s’est spécialisé dans la recherche bactériologique, la sérologie, la médecine préventive et la pathologie.

En août 1930, après un voyage d’étude en Europe, de retour au Japon, Shiro Ishii a été promu commandant et a fait partie du Service de la prévention des épidémies de la nouvelle Ecole de médecine de l’Armée qu’on venait de construire à Tokyo.

En 1931, Shiro Ishii a inventé un filtre à eau révolutionnaire capable de débarrasser une eau croupie de tous ses bacilles. Après quelques perfectionnements, ce filtre devait être adopté, en 1936, par l’Armée et la Marine japonaises.

Travaux secrets

Couvert par ses supérieurs hiérarchiques, Shiro Ishii s’est alors mis à étudier les bacilles les plus dangereux, en secret et sous couvert de ses recherches relatives à la prévention des épidémies et à la filtration de l’eau.

Pour mieux assurer le secret de ses nouvelles expériences, il a décidé d’installer un laboratoire en Mandchourie, que le Japon occupait depuis septembre 1931.

Shiro Ishii

Laboratoire en Mandchourie

C’est ainsi que Shiro Ishii a fondé un laboratoire dans les faubourgs de la ville de Harbin, dont la population comptait alors deux cents quarante mille Chinois, quatre-vingt-un mille Russes et quatre mille sept-cents Japonais.

Le premier laboratoire était installé dans une ancienne fabrique de sauce de soja. Cette installation a été déterminée par le quartier général de l’armée japonaise de Kwantung, qui occupait la Mandchourie.

Vue de Harbin en 1930

Le témoignage du prince Mikasa

Dans ses Mémoires, le prince Mikasa, de la famille impériale du Japon, écrivait : « J’ai appris d’un jeune officier -et le choc a été d’autant plus grand qu’il avait été mon condisciple lorsque je suivais mes cours d’officier- qu’il avait utilisé comme mannequins, pour s’entraîner à la baïonnette et afin d’augmenter la puissance de son coup de pointe, exclusivement des prisonniers vivants. On m’a également montré des films où des trains de marchandises et des camions transportaient de grandes quantités de prisonniers de guerre chinois vers la plaine de Mandchourie ; ils allaient y servir de sujets vivants dans les expériences sur les gaz toxiques. Un médecin militaire de haut grade, qui a pris part à ces expériences, m’a confié qu’avant cette époque, lorsque Lord Lytton et son groupe arrivèrent pour enquêter, au nom de la Société des Nations, sur l’incident mandchou, on essaya de donner, aux membres de ce groupe, des fruits contenant des bacilles de choléra, mais l’opération ne réussit pas. »

Takahito Mikasa

L’ascension de Shiro Ishii

Shiro Ishii avait pour objectif de mettre au point une arme bactériologique offensive. Il se faisait affecter les meilleurs chercheurs du Laboratoire pour la prévention des épidémies de Tokyo.

Après deux ou trois années d’activité, les effectifs de l’unité de Shiro Ishii s’élevaient à trois cents personnes, dont une cinquantaine de médecins.

Peu avant 1936, l’unité de Shiro Ishii s’est installée en pleine ville de Harbin, dans un immeuble de deux étages. Shiro Ishii avait alors déjà construit et expérimenté une bombe biologique. Le nombre de ses collaborateurs a augmenté pour atteindre le millier.

Le 1er août 1936, Shiro Ishii a été nommé officiellement chef de l’unité qu’il avait créée. Ce n’est qu’à partir de 1941 que cette unité a été désignée par le No 731.

Le gouvernement britannique décide d’étudier la guerre bactériologique

A la fin de 1936, Sir Thomas Inskip, ministre britannique de la Coordination de la Guerre, a demandé la création d’un sous-comité qui étudierait la possibilité d’entreprendre une guerre bactériologique et les contre-mesures à prendre dans cette éventualité.

Dès lors, ce sous-comité a fourni un rapport annuel sur la question.

Inauguration de Pingfan

En 1938, Shiro Ishii était devenu colonel. L’effectif de son unité est passé à trois mille hommes.

Le 30 juin 1938, l’armée de Kwantung a commencé à préparer un nouveau cantonnement pour l’unité de Shiro Ishii, à Pingfan, à vingt-quatre kilomètres au Sud de Harbin.

Cette nouvelle installation occupait 3 km2 de terrain. Elle se dissimulait derrière une haute muraille entourée d’une douve sèche et surmontée de barbelés électrifiés à haute tension. Elle comprenait environ cent cinquante bâtiments, divers aménagements, un embranchement de chemin de fer, un incinérateur, une centrale électrique, un bâtiment pour les animaux, un insectarium, un grand bâtiment administratif, un terrain d’exercices et une construction carrée appelée « bloc Ro ».

Les bâtiments de l’Unité 731 à Pingfan

Le bloc Ro

Le bloc Ro était carré vu de l’extérieur, mais derrière la construction principale se trouvaient deux autres bâtiments : les blocs 7 et 8, où étaient enfermés les cobayes humains.

Le service bactériologique de l’unité 731 était divisé en une douzaine de sections dont chacune étudiait, dans l’éventualité d’une guerre, les possibilités de toute une variété de maladies contagieuses : peste, anthrax, dysenterie, typhus, typhoïde, paratyphoïde, choléra, botulisme, brucellose, gangrène gazeuse, morve, grippe, méningite cérébro-spinale, salmonellose, variole, tétanos, encéphalite, tuberculose, tularémie, fièvre hémorragique, etc... On y étudiait aussi les vaccins et le sérum sanguin. On y examinait également les agents propagateurs de ces maladies -surtout les insectes-, de nouveaux produits chimiques toxiques et les effets du froid sur les êtres humains.

Shiro Ishii était particulièrement intéressé par la peste. Lorsque le service No 4 fonctionnait au maximum de sa capacité, il était théoriquement possible de produire trois cents kilos de germes de peste par mois.

Lors de l’apogée de l’unité 731, la production des bactéries et des bacilles était potentiellement suffisante pour tuer plusieurs fois toute la population de la planète.

Vue des installations de Pingfan

Vue des installations de Pingfan

Vue des installations de Pingfan

Les cobayes humains de Shiro Ishii

On estime que Shiro Ishii a débuté ses expériences sur les êtres humains en 1932. Ses premiers cobayes étaient des prisonniers condamnés à mort et détenus à la prison de Harbin. Par la suite, les victimes étaient également des soldats chinois, des Russes communistes détenus dans le camp d’Hogoin, des intellectuels, des ouvriers coupables d’agitation, ou simplement des individus soupçonnés de « déloyauté », puis, ultérieurement, également des prisonniers de guerre américains détenus au camp de Moukden.

Vue du camp de prisonniers de Hoten, près de Moukden

Ces cobayes humains étaient appelés « marutas », ce qui, en japonais, signifie « bûche, bille de bois ». A leur arrivée à l’unité 731, on leur attribuait un numéro et ils n’étaient plus considérés comme des êtres humains. La plupart avaient entre vingt et quarante ans. Tous semblaient au courant de leur sort.

Dès 1933-1934, Shiro Ishii avait effectué des expériences sur le choléra et la peste, en se servant de prisonniers.

Déjà en 1935, des films avaient été réalisés pour montrer le déroulement de ces expériences aux officiers supérieurs de l’état-major de l’armée de Kwantung.

Trois mille personnes ont été sacrifiées à Pingfan. Par un judas aménagé dans la porte d’acier de chaque cellule, les gardiens vérifiaient l’état des marutas enchaînés. Ils voyaient des membres pourris, des bouts d’os qui pointaient hors des chairs noires de nécrose. D’autres suaient dans une fièvre atroce, se tordant et gémissant de douleur. D’autres avaient le corps gonflé, d’autres étaient squelettiques. Certains étaient couverts de blessures ouvertes ou de cloques.

Quand un détenu survivait à une expérience, il était soumis à une autre, jusqu’à ce qu’il finisse par mourir.

Deux cents prisonniers peuplaient ces cellules. Deux ou trois mouraient chaque jour. On se livrait à la vivisection de détenus vivants. Certains ont été bouillis vifs, d’autres brûlés au lance-flammes, d’autres congelés, d’autres ont subi des transfusions de sang de cheval ou même d’eau de mer, d’autres ont été électrocutés, tués dans des centrifugeuses géantes, ou soumis à une exposition prolongée aux rayons X. Des détenus ont été complètement déshydratés, c’est-à-dire momifiés vivants. On les desséchait jusqu’à ce qu’ils meurent et ne pèsent plus que un cinquième de leur poids normal. On étudiait également sur eux les effets du cyanure d’hydrogène, d’acétone et de potassium. Certains détenus étaient affamés et privés de sommeil, jusqu’à la mort. D’autres ont été soumis à des expériences de décompression.

Expérience de vivisection à l’Unité 731

Expérience de vivisection à l’Unité 731

Expérience de vivisection à l’Unité 731

Expérience de vivisection à l’Unité 731

Expérience de vivisection à l’Unité 731

Une victime des expériences de l’Unité 731 brûlée au phosphore

Une victime des expériences de l’Unité 731 morte de gangrène gazeuse

Une victime des expériences de l’Unité 731

Les cadavres de victimes de l’Unité 731, à Pingfan

Les puces

Afin de répandre la peste, Shiro Ishii a eu l’idée de se servir de puces. Pour élever les puces et les nourrir, il fallait capturer et faire se reproduire d’énormes quantités de rats, ce qui est devenu la principale activité du « bâtiment des animaux ».

L’unité 731 a mis au point diverses méthodes pour propager les maladies : bombes spéciales, similaires à celles utilisées pour le lancement de tracts ; bombes en papier qui s’autro-détruisaient après avoir libéré des rongeurs infectés ; largage de plumes infectées ; contamination de légumes, de chocolats, de gâteaux, bouteilles lâchées au fil des rivières, largage de ballons géants que le vent pouvait transporter d’Asie jusqu’en Amérique, etc...

Une bombe bactériologique

Un ballon de l’Unité 731

Réaction du G2

Dès 1939, le G2 -service de renseignements de l’Armée américaine- notait que : « Les Japonais s’efforcent de se procurer des souches virulentes de virus de fièvre jaune en vue d’une guerre bactérienne. »

Au début de cette année-là, en février, il y a eu deux tentatives, perpétrées par des agents japonais, dans le but de se procurer des échantillons du virus américain.

La première tentative était due à un jeune médecin militaire japonais. Il s’était adressé au Dr Wilbur Sawyer, directeur du laboratoire de l’Institut Rockefeller pour la recherche médicale. Il était porteur d’une lettre d’introduction de l’Institut des maladies infectieuses de l’Université impériale de Tokyo. On l’avait chargé d’obtenir le virus tiré de la variété Asibi non modifiée et extrêmement virulente. Le Dr Sawyer a refusé.

La seconde tentative visait à corrompre un technicien de l’Institut Rockefeller pour la recherche médicale. Ce technicien a aussitôt informé la direction de l’institut...

Six mois plus tard, le Dr Yonetsugi Miyagawa, directeur de l’Institut des maladies infectieuses de l’Université impériale de Tokyo, redemanda officiellement des souches de virus à l’Institut Rockefeller. A nouveau, le Dr Sawyer a refusé.

Des mesures furent prises pour que ce virus, provenant des laboratoires Rockefeller au Brésil et en Colombie, ne tombe pas entre les mains des pays de l’Axe.

Wilbur A. Sawyer

La peste en Chine

En 1940, Shiro Ishii, devenu médecin général, a déclenché des épidémies de peste en Chine.

Le 4 octobre, des grains de blé et de riz mélangés de puces porteuses de peste ont été disséminé, par avion, au-dessus de Chu Hsien, dans le Chekiang.

Le 27 octobre, des avions japonais ont effectué un raid sur Ningpo et répandu de grandes quantités de riz sur le port. Deux jours plus tard, la peste a éclaté à Ningpo.

Le 28 novembre, trois avions japonais ont largué, au-dessus de Kinghwa, des granules infectés de peste, mais l’opération s’est avérée un échec, car aucun cas de peste ne s’est déclaré dans la ville.

Par contre, des épidémies de peste ont été signalées dans les provinces chinoises de Suiyuan, Ninghsia et Shensi.

Les laboratoires de Porton

Cette même année 1940, la Grande-Bretagne a installé les nouveaux laboratoires d’expérimentation animale du Département médical de Porton. Une poignée de biologistes et de bactériologistes allaient y travailler, sous la supervision du vice-maréchal Peck, de la RAF.

Collecte de renseignements

Dès le début de 1941, les Etats-Unis ont appris que des cultures de peste bubonique avaient été jetées à la mer, par inadvertance, après l’inondation des laboratoires de l’université de la ville d’Otaru, sur l’île japonaise d’Hokkaido, ce qui avait entraîné la suspension de la pêche dans la région.

En août 1941, le Service de la guerre chimique de l’Armée des Etats-Unis s’est adjoint une section spéciale pour la guerre biologique.

Deux mois avant Pearl Harbor, Henry Stimson, le secrétaire d’Etat à la Guerre du président Roosevelt, a demandé que soient entreprises des recherches afin d’analyser la situation en matière de guerre bactériologique et ses potentialités.

Henry Lewis Stimson

L’attaque de Changteh

A l’automne 1941, un nouveau raid aérien a été effectué par l’unité 731 japonaise, contre les Chinois. Des puces infectées ont été larguées au-dessus de Changteh.

Toutefois, les Britanniques ont d’abord refusé de considérer ce qui s’était passé à Changteh comme un cas de guerre bactériologique. Peut-être sous-estimait-on les capacités scientifiques des Japonais.

Les Britanniques se préparent à la guerre biologique

En janvier 1942, le Comité de défense du cabinet de guerre de Winston Churchill a pris la décision de préparer des représailles, au cas où l’ennemi recourrait à la guerre biologique. Deux millions de gâteaux infectés d’anthrax devaient être fabriqués et largués par avion, si cela devenait indispensable.

Les Américains étudient la guerre biologique

En mai 1942, le président Roosevelt a autorisé la création de la Federal Security Agency. Sous couvert d’améliorer la santé publique, cette agence a fondé le Service des recherches de guerre (War Research Service ou WSR), sous la direction du Dr George Merck, pour étudier la guerre biologique.

Le quartier général secret du Service américain de la guerre biologique se trouvait à Camp Detrick -devenu, par la suite, Fort Detrick. Le colonel Murray Sanders y a reçu pour mission de découvrir où en étaient réellement les Japonais, en matière de guerre biologique. Les savants de Camp Detrick devaient également mettre au point des mesures défensives et des mesures de représailles, dans l’hypothèse d’une attaque biologique japonaise.

Un chercheur à Camp Detrick

Murray Sanders

L’attaque de Chekiang

En 1942, en Chine, une opération massive a été organisée, par les Japonais, contre la province de Chekiang, au moyen d’anthrax, de choléra, de dysenterie, de typhoïde, de paratyphoïde et de peste. Plus de cent mille soldats japonais ont massacré un demi-million de Chinois, civils et militaires.

Cette année-là, les Japonais ont effectué une nouvelle tentative pour approcher le laboratoire Rockefeller au Brésil, afin de se procurer le virus de la fièvre jaune.

En août 1942, le général de brigade Masaji Kitano a succédé à Shiro Ishii en tant que chef de l’unité 731.

Masaji Kitano

Exemples d’atrocités commises pendant la guerre du Pacifique

Le jugement du Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient mentionne, parmi de très nombreux autres crimes commis par les forces japonaises, les exemples suivants : « La vivisection était pratiquée, par les officiers médicaux japonais, sur les prisonniers tombés entre leurs mains. Il y a également eu des cas de d’amputations de prisonniers par des Japonais qui n’étaient pas officiers médicaux. En plus des incidents mentionnés ci-dessous, d’autres corps amputés de captifs morts ont été découverts dans des circonstances indiquant que la mutilation avait eu lieu avant la mort.

Il a été prouvé qu’à Khandok un prisonnier de guerre, décrit « en bonne santé et pas blessé », a été traité comme suit : « L’homme était attaché à un arbre, devant le Hikari Kikan Office. Un médecin japonais et quatre étudiants en médecine japonais se tenaient autour de lui. Ils lui ont d’abord arraché les ongles des mains, puis il ont ouvert sa poitrine et retiré son cœur, sur lequel le médecin a fait un exposé pratique. »

L’agenda capturé d’un Japonais -apparemment un officier-, mentionnait un incident survenu sur l’île de Guadalcanal : « 26 septembre. Découvert et capturé les deux prisonniers qui se sont échappés, la nuit dernière, dans la jungle, et laissé les gardes de la compagnie les garder. Pour les empêcher de s’enfuir une seconde fois, on leur a tiré dans les pieds, au pistolet, mais il était difficile de les atteindre. Les deux prisonniers ont été disséqués, alors qu’ils étaient encore vivants, par l’officier médical Yamaji et leurs foies ont été retirés, et pour la première fois j’ai vu les organes internes d’un être humain. C’était très instructif. »

Murray Sanders

A Camp Detrick, promu lieutenant-colonel, Murray Sanders dirigeait toutes les recherches de bactériologie, de virologie, de médecine, de pharmacologie, de physiologie et de chimie. Les Américains coopéraient avec les Canadiens et les Britanniques, échangeant leurs informations.

Un projet qui tombe à l’eau

Depuis mai 1944, l’unité 731 se préparait à fournir des armes bactériennes à l’Armée japonaise, en vue du conflit dans le Pacifique.

Un détachement d’assaut sélectionné par Shiro Ishii devait arroser, avec des bacilles de la peste, la piste d’envol de l’île de Saipan, dont les Américains venaient de s’emparer. Mais le navire qui transportait le détachement de Shiro Ishii a été coulé par un sous-marin américain.

Les Alliés commencent à s’alarmer

Ce n’est qu’au début de 1944 que les services de renseignement alliés ont vraiment tiré la sonnette d’alarme auprès de leurs gouvernements.

Aux Etats-Unis, Howard Cole, le chef du Service de la guerre chimique (CWS) s’est mis à échanger des informations avec son homologue britannique de Porton.

Les Japonais étaient soupçonnés de mener une guerre bactériologique sur la zone frontière entre la Chine et la Birmanie. Au centre de ces efforts se trouvait l’Institut Pasteur de Rangoon. Des prisonniers, détenus dans les cellules du sous-sol des douanes de Rangoon auraient servi à des expériences.

Le 14 février 1945, le secrétariat d’Etat à la Guerre des Etats-Unis a envoyé un avertissement urgent à tous les généraux pour les mettre en garde contre la possibilité que les Allemands et les Japonais recourent à la guerre bactériologique.

Nouveaux projets de Shiro Ishii

En février 1945, après la conquête d’Iwo Jima par les Américains, Shiro Ishii a proposé de contre-attaquer en se servant de ses bactéries. Son plan a été rejeté par le médecin général Hiroshi Kanbayashi, parce qu’il n’aurait plus rien changé à la situation.

Shiro Ishii est alors retourné en Mandchourie, où sa famille l’a rejoint, après le bombardement de Tokyo du 10 mars 1945.

En prévision des grandes batailles censées suivre un débarquement américain au Japon, Shiro Ishii s’est lancé dans la « production » d’un milliard de puces porteuses de bacilles de la peste. Il a également préparé le déménagement de l’unité 731 en Corée.

A cette époque, la révolte d’une soixantaine de marutas s’est achevée par le gazage des révoltés. Il a fallu environ une heure pour les tuer tous.

Les bombes à bacilles

Au moins de mai 1945, grâce aux carnets de note de deux prisonniers japonais, les Alliés apprirent l’existence de « bombes à bacilles », « un très grand secret militaire », une arme expérimentale dont les objectifs désignés étaient les réservoirs d’eau, les animaux et les hommes.

Les rapports s’accumulaient et se recoupaient.

Destruction de Pingfan

Le 9 ou le 10 août 1945, après l’invasion de la Mandchourie et de la Corée par l’Armée soviétique, l’armée japonaise de Kwantung a été prise de panique. Son commandant, Yamada, a ordonné la destruction des unités 731 et 100.

Tous les marutas ont été tués. Six cents travailleurs locaux ont été exécutés à la mitrailleuse.

Une brigade de sapeurs a fait sauter le quartier général de Pingfan. Après avoir effacé les preuves de ce qui s’était passé là, le personnel de Pingfan a été évacué en Corée, au Sud de Séoul. Chacun avait reçu une dose de poison, afin de pouvoir se suicider en cas de capture par les Soviétiques.

Mesures de précaution

A la mi août 1945, Shiro Ishii a rassemblé environ deux mille membres de l’unité 731, pour les évacuer vers le Japon, en leur recommandant de ne jamais parler à personne de leur passé militaire et de se séparer sans essayer de reprendre contact entre eux.

Dès l’annonce de la fin de la guerre, les autorités japonaises ont ordonné la destruction des moindres traces qui pouvaient subsister de la guerre biologique et qui pouvaient prouver qu’elle avait bien eu lieu.

La dernière photo connue de Shiro Ishii

Arrivée de Murray Sanders au Japon

Avant même la signature, par le Japon, de son acte de capitulation, le lieutenant-colonel Murray Sanders, de Camp Detrick, a débarqué à Yokohama avec une équipe de spécialistes. Il devait se procurer tous les renseignements possible sur Shiro Ishii et la machine de guerre biologique des Japonais.

Dès son arrivée, il a été abordé par un homme qui s’est présenté comme l’interprète choisi pour lui. Cet homme, le Dr Naito, était lieutenant-colonel de l’unité 731. Il savait qui était Murray Sanders et proposait ses services afin de l’espionner.

Mais le Dr Naito figurait aussi sur la liste des personnes recherchées par Murray Sanders et le G2 de l’Armée américaine. Murray Sanders a demandé à Naito de l’aider à contacter d’autres savants japonais.

Feignant de vouloir aider Murray Sanders, Naito renseignait les membres des unités 731 et 100 sur les résultats de ses recherches et l’orientation générale des enquêtes.

La politique de MacArthur

Le 2 septembre 1945, le Japon a signé sa capitulation sans condition, sur le croiseur Missouri, dans la baie de Tokyo. Le représentant du Japon, le ministre des Affaires étrangères Mamoru Shigemitsu, était accompagné par le général Yoshijiro Umezu, qui avait commandé l’armée de Kwantung et aidé l’unité 731 à accomplir sa tâche.

Yoshijiro Umezu à bord du cuirassé Missouri, le 2 septembre 1945

Le général américain MacArthur était nommé Commandant suprême des forces alliées de la région du Pacifique.

Dans la pratique, MacArthur devenait le souverain du Japon. Sa politique visait à gouverner par l’intermédiaire de l’empereur Hiro Hito, en sorte que celui-ci transmette ses directives au peuple japonais. Ainsi, l’empereur du Japon n’a-t-il pas été considéré comme un criminel de guerre.

MacArthur voulait également transformer le Japon en un état démocratique ; un bastion contre l’expansionnisme soviétique -car la Guerre froide menaçait déjà.

Douglas MacArthur

Le pacte honteux

Par l’intermédiaire du Dr Naito, le lieutenant-colonel Murray Sanders, qui poursuivait son enquête au Japon, a obtenu toute une liste de noms de membres de l’unité 731. Shiro Ishii y figurait. Pour Murray Sanders, il s’agissait, désormais, de retrouver tous ces scientifiques japonais. Une étude, remise par le Dr Naito, mentionnait diverses expériences bactériologiques. Murray Sanders a demandé au Dr Naito si, dans leurs expériences, les Japonais avaient utilisé des cobayes humains. Le Dr Naito a juré que non.

Murray Sanders s’est alors précipité chez MacArthur.

Murray Sanders voulait pouvoir promettre au Dr Naito que les forces d’occupation américaines du Japon ne poursuivraient pas comme criminels de guerre ceux qui étaient impliqués dans la guerre biologique. Cette mesure devait favoriser la collecte des renseignements. Les savants japonais pourraient ainsi renoncer à la clandestinité. MacArthur a donné son accord.

Quelques semaines plus tard, Murray Sanders a appris que le Dr Naito lui avait menti en niant l’utilisation de cobayes humains par les Japonais. Informé à son tour, MacArthur a néanmoins maintenu son accord de ne pas poursuivre les savants impliqués dans la guerre biologique.

Jusqu’à la fin de 1945, Murray Sanders a fait la connaissance des principaux responsables de la guerre biologique japonaise et il a pu les interroger. Il savait que les Japonais avaient mis au point des bombes à bacilles, mais nul n’avouait l’utilisation de cobayes humains.

Après avoir passé dix semaines au Japon, Murray Sanders est retourné aux Etats-Unis. Il avait contracté la tuberculose.

Les témoignages s’accumulent

Par la suite, lorsque les savants japonais, constatant qu’ils bénéficiaient effectivement de l’impunité, se sont mis à avouer les expériences effectuées sur des cobayes humains, MacArthur et ses collaborateurs immédiats ont décidé de garder le secret.

Pourtant, dès janvier 1946, des révélations ont fait état des expériences menées par l’unité 731 sur les prisonniers américains, à Moukden et Harbin.

Cette année-là allait se tenir le procès international des criminels de guerre japonais. L’équivalent du Tribunal de Nuremberg, mais à Tokyo.

Parmi leurs prisonniers japonais, en Mandchourie, les Soviétiques avaient capturé le commandant Tomio Karasawa, chef de la production bactérienne à l’unité 731 de Pingfan. Karasawa a révélé aux Soviétiques presque toute l’étendue des crimes de guerre japonais.

Enquêteur manipulé

Arvo T. Thompson, successeur de Murray Sanders au Japon, a interrogé Shiro Ishii entre le 17 janvier et le 25 février 1946. Il voulait tout savoir de ce que savait Shiro Ishii et précisait que ces renseignements ne devaient pas tomber dans les mains des Russes.

Shiro Ishii tentait de se faire passer pour un simple chercheur s’occupant de purifier l’eau et niait que le Japon ait mené une guerre biologique.

Il devait apparaître, par la suite, que le G2 de l’Armée américaine et Shiro Ishii s’étaient entendus pour saboter l’enquête des services de Camp Detrick. Le G2 apprenait la vérité de Shiro Ishii, mais cette vérité devait demeurer ignorée d’Arvo Thompson.

Le Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient

Le procès international des criminels de guerre japonais s’est ouvert, à Tokyo, en 1946. Il y avait vingt-huit inculpés. Les chefs d’accusation couvraient tous les événements commis par les accusés de 1927 à 1945. D’autres procès avaient lieu dans les pays précédemment occupés par l’armée japonaise ou attaqués par elle, pour juger des criminels de guerre locaux.

Les Japonais se sont efforcés de dissimuler, aux enquêteurs de la Section internationale des poursuites -chargée de constituer les dossiers d’accusation- tous les témoignages relatifs aux atrocités commises par eux dans le domaine des guerres biologique et chimique. Néanmoins, la Section internationale des poursuites a pu réunir des preuves suffisantes.

Mais l’Armée américaine souhaitait empêcher que les Soviétiques, à l’occasion des procès, obtiennent des informations sur les expériences japonaises.

Ainsi, non seulement Shiro Ishii et ses acolytes n’ont jamais comparu comme prévenus, ni comme témoins, devant le Tribunal international, mais le sujet de la guerre biologique n’a été évoqué qu’une seule fois, dans ces procès.

Les verdicts ont été rendus du 4 au 12 novembre 1948.

Les accusés au Tribunal militaire international pour l’Extrême-Orient, à Tokyo, en 1946

Relations entre le G2 et Shiro Ishii

Jusqu’en 1947, Shiro Ishii était régulièrement interrogé par le G2 de l’Armée américaine. Il disait tout ce qu’il savait sur l’unité 731 et la guerre biologique. Les Américains ont toujours refusé de le livrer aux Soviétiques, qui voulaient le juger.

Le 27 décembre 1949, MacArthur niait l’existence de cas connus de prisonniers américains sur lesquels les Japonais auraient effectué des expériences, et affirmait qu’il n’existait aucune preuve d’expériences japonaises sur des êtres humains.

Usine bactériologique américaine

Cette année-là, le secrétaire d’Etat américain à la Défense a ordonné la construction, à Bluff, en Arkansas, d’une usine destinée à la production en série d’armes biologiques. Elle a coûté 90 millions de dollars. Dès l’année suivante, on y fabriqua des bombes chargées de bactéries de rouilledes céréales.

Louis Arthur Johnson

Laguerre de Corée

Le 25juin 1950 éclatait la guerre de Corée.

Le 30 juin 1950, les chefs de l’Etat-major combiné des Etats-Unis ont ordonné la production d’agents infectieux et l’étude des parades qu’on pouvait leur opposer.

L’Armée des Etats-Unis prépare des attaques biologique

Aux Etats-Unis, on a procédé à des simulacres de guerre biologique contre des objectifs militaires et même des villes entières. Du 20 au 26 septembre 1950, deux dragueurs de mines américains ont simulé une attaque de San Francisco. L’aérosol utilisé était composé de bactéries jugées inoffensives. Pourtant, au cours des semaines consécutives à cet exercice, on a relevé douze cas de pneumonie, dont un mortel.

En 1951, le président Truman a remplacé MacArthur par le général Matthew Ridgway.

Matthew Ridgway

Pour l’Armée américaine, la préparation d’une guerre biologique était devenue un objectif prioritaire.

Le 5 décembre 1951, un mois avant le début de ce que les Chinois ont appelé « la campagne américaine de guerre biologique en Corée », une dépêche du Telepress de Rangoon, en Birmanie, rapportait que, selon deux généraux américains, Ridgway avait envoyé en Corée les anciens généraux japonais Shiro Ishii, Kitano et Wakamatsu, ainsi qu’un cargo transportant des germes de choléra, un gaz toxiques, le bacille de la peste et des équipements.

Une note, datée du 21 décembre 1951, indique que le secrétaire d’Etat américain à la Défense avait ordonné de tenir prêts à fonctionner les agents pathogènes, les munitions et les supports logistiques nécessaires à une guerre biologique et chimique.

George Marshall

Commission d’enquête internationale

Dès le début de 1952, Chinois et Coréens du Nord ont accusé les Américains d’avoir utilisé, contre eux, des armes biologiques. Des avions américains auraient lâché des insectes porteurs de maladies infectieuses. Des insectes porteurs du choléra et de la peste étaient identifiés.

Une commission d’enquête internationale s’est rendue sur place et a même recueilli les déclarations de quatre aviateurs américains capturés, expliquant avoir largué des bombes de bactéries infectieuses. Ces aviateurs allaient se rétracter ultérieurement, après leur rapatriement aux Etats-Unis.

Le rapport de cette commission d’enquête internationale confirme l’utilisation de la guerre biologique par l’Armée des Etats-Unis et dénonce le fait qu’il s’agit des méthodes mises au point par les Japonais. Il relève plusieurs visites effectuées par Shiro Ishii en Corée du Sud.

L’entomologiste de Fort Detrick

C’est à l’automne 1953 que Camp Detrick a été rebaptisé Fort Detrick.

L’ex-chef entomologiste de Fort Detrick, Dale Jenkins, devait écrire, dans le Military Medecine, que des expériences sur la transmission des maladies par des insectes infectés avaient eu lieu l’année de la fin de la guerre de Corée. Deux mille espèces d’insectes, capables de propager une centaine de maladies humaines, avaient été répertoriées. On pouvait produire, chaque mois, 130 millions de moustiques infectés avec le virus de la fièvre jaune.

A Porton Down, en Grande-Bretagne, on se consacrait presque exclusivement à l’étude des moyens défensifs contre une attaque biologique.

Des chercheurs à Porton Down

Alertes à l’anthrax

A la suite des attentats du 11 septembre 2001, contre les tours jumelles du World Trade Center, à New York, et contre le Pentagone, à Washington, il y a eu diverses alertes à l’anthrax, principalement aux Etats-Unis. On accusait des groupes terroristes de vouloir déclencher des attaques biologiques. Des lettres empoisonnées ont fait cinq morts et contaminé treize personnes, entre le 5 octobre et le 21 novembre 2001.

Quelle sécurité à Fort Detrick ?

Le 21 février 2002, un article du International Herald Tribune révélait les lacunes dans la sécurité de Fort Detrick. Ces lacunes étaient dénoncées par Richard Crosland, un scientifique militaire, qui travaillait avec des cristaux de bacille botulique congelé.

Pendant onze ans, Crosland a tenu un inventaire scrupuleux de ce qui était livré à son laboratoire, mais jamais personne ne s’est soucié de le lui demander des comptes : « Vous auriez pu emporter n’importe quoi ! Personne ne vous demandait ce que vous faisiez avec le matériel que vous aviez commandé. »

Un autre scientifique qui a travaillé à Fort Detrick au début de sa carrière raconte qu’il avait librement accès aux laboratoires les plus sécurisés : « Bio-hazard Level 4 », où on gardait le virus ebola et d’autres agents pathogènes. Il explique qu’il n’y avait pas simplement des lacunes dans la sécurité ; il n’y avait pas de sécurité du tout... Les procédures n’étaient pas différentes, pour les scientifiques étrangers, généralement recrutés en Chine, dans l’ex-bloc soviétique ou dans d’autres pays, à cause de leurs compétences en défense biologique.

L’institut a tenté de se défendre en affirmant que rien ne prouvait qu’un vol ait été commis. Selon les officiels, il y avait eu des dysfonctionnement à l’époque de la guerre du Golfe, mais, depuis, tout était rentré dans l’ordre.

L’article du International Herald Tribune mentionnait que Fort Detrick était l’un des vingt laboratoires américains connus pour détenir la bactérie impliquée dans les attentats à l’anthrax.

La piste du bacille

Le 26 février 2002, on apprenait que le suspect No 1, dans l’affaire des lettres infectées à l’anthrax, était un scientifique qui avait travaillé à Fort Detrick, à l’Institut de recherches médicales sur les maladies infectieuses. Le bacille mortel provenait d’une souche mise au point, par l’Armée américaine, dans les années 1980. Néanmoins, aucune charge n’a été retenue contre le suspect No 1.

Officiellement, aux Etats-Unis, trois cents personnes étaient impliquées dans le programme gouvernemental de production de bacille de charbon. Fort Detrick participait à ce programme.

Frank BRUNNER

Un chercheur à Fort Detrick

Sources : The Tokyo judgment, The international military tribunal for the Far East ; Peter Williams, David Wallace, La guerre bactériologique, Albin Michel, 1990 ; International Herald Tribune du 21 février 2002 et Tribune de Genève du 26 février 2002.

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