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lundi 27 février 2017
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AP, 27 février 2004

Les rebelles prêts au blocus de Port-au-Prince

Suivi d’un commentaire


Des tueurs paradent devant le palais présidentiel de Son Excellence Monsieur Aristide

Les rebelles haïtiens se préparent à affamer Port-au-Prince. Désormais à une quarantaine de kilomètres de la capitale, après la prise de Mirebalais, les insurgés rechignent toutefois à lancer directement l’assaut, préférant assiéger la ville, où des pillages et exactions ont éclaté dans le port, vendredi 27 février 2004.

Scène de pillage dans la zone portuaire de Port-au-Prince, le 27 février 2004

Scène de pillage dans la zone portuaire de Port-au-Prince, le 27 février 2004


Pressé de toute part de quitter le pouvoir, Jean-Bertrand Aristide assure toujours qu’il ira jusqu’au bout de son mandat, mais il apparaît de plus en plus isolé. Après Paris, Washington a clairement invité le président haïtien à tirer les conclusions de sa situation, entre l’avancée des rebelles et l’inflexibilité de l’opposition qui exige sa démission.

La troisième ville du pays, Les Cayes, au sud d’Haïti, échappe désormais au contrôle gouvernemental. La police a abandonné la ville à un groupe allié à la Plate-forme démocratique, mais indépendant des rebelles qui se sont emparés de la moitié nord du territoire depuis le début de l’insurrection le 5 février.

Haïti et Saint-Domingue

A une quarantaine de kilomètres au nord-est de la capitale, les rebelles ont pris vendredi Mirebalais, située à un carrefour stratégique sur la route menant vers la ville de Saint-Marc, contrôlée par le gouvernement. Les rebelles ont libéré quelque 67 prisonniers dans la ville, selon des témoins.

"La police s’est enfuie. Ils ont tout laissé et ont gagné Port-au-Prince", a expliqué le chef des rebelles Guy Philippe depuis le port de Cap-Haïtien (nord), tombé dimanche 22 février aux mains des insurgés. "Ils sont partis plusieurs heures avant l’arrivée des rebelles".

Malgré l’avancée de ses forces, Guy Philippe a écarté un assaut imminent sur la capitale, dévoilant une nouvelle stratégie : le blocus.

"Port-au-Prince maintenant, ce serait dur de la prendre. Ce serait beaucoup de combat, beaucoup de morts", a-t-il expliqué à la presse. "Alors ce que nous voulons, c’est le désespoir d’abord, et c’est ce que nous faisons en ce moment, resserrer l’étau".

Guy Philippe

"Nous voulons bloquer totalement Port-au-Prince", a-t-il ajouté. "Nous allons envoyer deux bateaux pour que les gros navires arrivant de Miami avec du gaz ou de la nourriture viennent au Cap(Haïtien). Plus de bateaux vers Port-au-Prince".

La situation de la population de Port-au-Prince risque encore de se dégrader : l’essence s’y fait rare, de même que les produits frais, les rebelles ayant coupé l’approvisionnement depuis la région d’Artibonite.

Pour encercler la capitale, les rebelles ont fait leur première incursion dans le sud du territoire haïtien. Selon Guy Philippe, des insurgés "ont pris certains secteurs à Jérémie", à l’extrémité est d’Haïti.

Guy Philippe paraît donc éviter un affrontement direct avec les partisans armés d’Aristide, qui à Port-au-Prince ont dressé de nouvelles barricades enflammées pour protéger le Palais national, siège de la présidence.

Des tueurs armés devant le palais présidentiel de Son Excellence Monsieur Aristide

Non loin de là gisaient les cadavres de deux hommes exécutés, les mains attachées dans le dos et la tête à moitié emportée, semble-t-il par des coups de fusil.

Les cadavres de deux hommes assassinés durant la nuit du 26 au 27 février 2004, à Port-au-Prince

Car le chaos s’est emparé de la capitale, où plusieurs centaines de personnes ont attaqué le port. Dans la confusion, un entrepôt de fret, incendié, a été vidé. La fumée s’élevait au dessus des ruines, où les pillards se servent en nourriture, postes de télévision et lampes... "Il y a beaucoup d’aide humanitaire ici. Si cela empire tout pourrait partir", constatait Wyk Lemke, chef de la Marine marchande haitïenne.

Aux barrages routiers, des bandes de jeunes cagoulés et armés de pistolets volent des voitures.

Mais Jean-Bertrand Aristide s’accroche toujours, refusant de démissionner, comme il l’a répété jeudi soir sur la chaîne américaine CNN. Reste que la pression diplomatique se fait de plus en plus forte sur le président haïtien.

Le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin a répété, vendredi 27 février, à Paris, devant une délégation gouvernementale haïtienne emmenée par son homologue Joseph Philippe Antonio, qu’il appartient à Aristide de "tirer les conséquences de l’impasse" actuelle. Chaque heure compte si l’on veut "éviter une spirale de violence qui serait incontrôlable", a prévenu le chef de la diplomatie française, fort de l’appui des Etats-Unis et du Canada.

Dominique de Villepin

Car Washington a "lâché" à son tour Jean-Bertrand Aristide : interrogé vendredi sur la situation en Haïti, le président George W. Bush a renvoyé aux propos du secrétaire d’Etat Colin Powell, qui posait clairement la question de savoir si le président haïtien peut rester au pouvoir.

Associated Press

Jean-Bertrand Aristide : dictateur recherché pour assassinats en séries et pillage de la population haïtienne. A remettre, contre récompense, au chef de l’armée insurgée

Commentaire

L’idée d’un blocus de Port-au-Prince par les insurgés est une très mauvaise idée, pour plusieurs raisons élémentaires.

Tout d’abord, un blocus implique que la population de Port-au-Prince, dans son ensemble, soit exposée à la famine ou, du moins, à de graves privations. Or, il est évident que, dans l’hypothèse d’un blocus, les tueurs de Jean-Bertrand Aristide seront les premiers à se servir et les derniers à souffrir du blocus.

Des tueurs de Jean-Bertrand Aristide s’emparent de la nourriture précédemment pillée par un automobiliste, le 27 février 2004, à Port-au-Prince

D’autre part, durant la durée du blocus, les tueurs de Jean-Bertrand Aristide pourront tranquillement assassiner qui bon leur semble, en commençant par tous ceux qui étaient disposés à prêter main forte aux insurgés. Aux yeux de la population de Port-au-Prince, les insurgés ne seront plus perçus comme des libérateurs mais, au contraire, comme les complices passifs du massacre.

Indépendamment de ces considérations humanitaires, l’idée d’un blocus est une erreur stratégique. En effet, jusqu’à présent, l’armée insurgée a continuellement bénéficié de l’initiative des opérations, tandis que les forces de Jean-Bertrand Aristide ne cessaient de reculer ou de se débander. Jean-Bertrand Aristide s’est trouvé dans la situation d’un boxeur qui ne cesse de prendre des coups, sans parvenir à en rendre aucun.

Instaurer un blocus de Port-au-Prince implique, de la part de l’armée insurgée, une attitude passive qui permettra à Jean-Bertrand Aristide de se réorganiser et, éventuellement, de recruter de force sa propre armée au sein de la population de Port-au-Prince. Il pourrait d’ailleurs attirer des recrues simplement en leur donnant la nourriture dont la population de Port-au-Prince sera privée. C’est comme si, au lieu de mettre le boxeur ko, d’un dernier coup décisif, on lui laissait tout le temps nécessaire pour récupérer.

Les insurgés à Gonaives, le 11 février 2004

De plus, dans l’hypothèse d’un blocus, les chefs d’Etat de la région qui sont favorables à un écrasement de l’insurrection haïtienne auront tout loisir pour reprendre leurs intrigues diplomatiques en faveur de Jean-Bertrand Aristide, avec, cette fois un sérieux argument humanitaire en guise d’alibi. Ils auront également le temps d’organiser un ravitaillement clandestin de Jean-Bertrand Aristide en armes, par la mer.

Ainsi, loin d’affaiblir Jean-Bertrand Aristide, un blocus de Port-au-Prince ne peut que le renforcer. Au demeurant, pour qu’un blocus de Port-au-Prince soit efficace, il faudrait que les insurgés disposent d’une flotte de guerre capable d’empêcher un ravitaillement par la mer.

L’incendie du commissariat de Hinche, le 17 février 2004

Il semble que les chefs insurgés surestiment les tueurs de Jean-Bertrand Aristide. Ces gens-là se donnent volontiers des airs de caïds, quand il s’agit de s’attaquer à des victimes désarmées, ou quand ils peuvent se mettre à dix contre un, mais on a vu qu’ils n’ont jamais opposé de résistance sérieuse face aux forces insurgées. De surcroît, ils ne sont pas vraiment organisés. Ils opèrent individuellement ou par petits groupes. Face à une masse d’assaillants, ils ne feront pas du tout le poids.

Les barricades dressées à Port-au-Prince par les partisans de Jean-Bertrand Aristide ne sont pas des obstacles sérieux susceptibles d’arrêter, ni même de freiner une offensive audacieuse.

Les partisans de Jean-Bertrand Aristide sont contraints de se disperser très largement, puisqu’ils doivent défendre la ville sur tout son périmètre et toute sa superficie. Il en résulte fatalement une grande dilution de leurs forces, qui ne seront puissantes nulle part.

Manifestation anti-Aristide à Port-de-Prince, le 20 février 2004

A supposer qu’un groupe de quelques centaines de soldats insurgés, formés en trois ou quatre colonnes parallèles et bien armées, effectue une percée sur un secteur très limité -s’assurant ainsi une écrasante supériorité locale-, puis fonce vers le centre de Port-au-Prince, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher ces insurgés d’atteindre leur objectif. L’essentiel est de s’assurer une supériorité écrasante sur le point de l’attaque. Bien entendu, le choix du point doit demeurer secret jusqu’au dernier moment, afin que l’attaque bénéficie de l’effet de surprise. Cet effet de surprise peut être renforcé par des escarmouches de diversion, à d’autres endroits.

L’arrivée des insurgés au centre de Port-au-Prince provoquera vraisemblablement une véritable débandade parmi les tueurs de Jean-Bertrand Aristide. Elle servira également de prétexte à tous les policiers désireux de déposer les armes, mais qui n’osent pas encore le faire de crainte d’être abattus par des collègues extrémistes.

L’attaque du commissariat de Cap-Haïtien, le 22 février 2004

En résumé, le choix des insurgés est simple. Soit ils font preuve d’audace, de détermination, et ils mettent leur adversaire ko sans plus attendre. Soit ils demeurent l’arme au pied, en se persuadant d’avoir définitivement gagné la partie, et ils s’exposent au risque d’un retournement complet de la situation, au dernier moment et en faveur de Jean-Bertrand Aristide.

On dit que les Britanniques ont l’habitude de perdre toutes les batailles, sauf la dernière. Les insurgés risquent bien d’avoir gagné toutes les batailles, sauf la dernière.

Frank BRUNNER

Guy Philippe, Ramicien Ravix et Louis-Jodel Chamblain

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