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16 septembre 2005

Informations internationales : Le mythe de la croissance créatrice d’emplois

par Frank BRUNNER


Wall Street, à New York

Chefs d’Etat, ministres de l’économie et prétendus « experts économistes » se réfèrent continuellement au mythe de « la croissance créatrice d’emplois », en affectant d’ignorer que ce mythe ne correspond nullement à la réalité. Cet aveuglement dogmatique entraîne des conséquences désastreuses pour la population.

Yves Flückiger


Par exemple, la Tribune de Genève du 12 septembre 2005 a publié un interview d’Yves Flückiger, professeur d’économie à l’université de Genève et systématiquement présenté, par les médias locaux, comme « un expert » dont les propos ne sauraient être mis en doute. Dans son interview, Yves Flückiger déclarait, notamment, que l’amélioration de la productivité « renforce les entreprises qui peuvent mieux payer leurs employés et créer de nouveaux emplois ».

Dans Le Monde du 15 septembre 2005, on pouvait lire un interview de Laurent Fabius, ex-ministre français de l’Economie et des Finances, ex-premier ministre, dans lequel il déclarait : « Il sera impérieux d’améliorer le pouvoir d’achat pour relancer la consommation, la croissance et l’emploi, donc revaloriser les salaires, et notamment les plus petits ». Yves Flückiger et Laurent Fabius établissent, tous deux, un lien « mécanique » entre la croissance économique et les créations d’emplois. Tous deux semblent tenir pour acquis que la croissance économique s’accompagne automatiquement de créations d’emplois. Il s’agit pourtant là d’affirmations dogmatiques contredites par la réalité.

Laurent Fabius

Selon la théorie économique, dans un contexte de croissance, les entreprises reçoivent davantage de commandes, améliorent leur chiffre d’affaires, accroissent leur bénéfice et embauchent du personnel pour faire face aux nouvelles commandes. Toujours selon la théorie économique, en raison de la loi de l’offre et de la demande, ces vagues d’embauches entraînent une hausse des salaires. Les salariés dépensent davantage et leurs dépenses entretiennent la croissance économique. C’est sur cette théorie que se basent les raisonnements d’Yves Flückiger et de Laurent Fabius.

Un supermarché

Ces illusions dogmatiques, systématiquement entretenues par les médias et leurs « experts économistes », ont une influence fondamentale sur le débat politique, et cette influence s’exerce insidieusement au profit du néolibéralisme. En effet, le débat politique, entre la gauche et la droite, tourne essentiellement autour des moyens de « relancer la croissance », dans le but de « lutter contre le chômage ».

Une chômeuse consulte des offres d’emploi à l’ANPE de Caen

En réalité, ce qu’on nous présente comme « la croissance économique » n’est guère plus que l’amélioration du bénéfice des multinationales, des spéculateurs internationaux, des géants de l’agroalimentaire et des chaînes de supermarchés. L’essentiel de ce bénéfice, au lieu d’être redistribué aux salariés conformément à la théorie économique, est accaparé par les membres du conseil d’administration et les actionnaires. Quant aux salariés, non seulement leur pouvoir d’achat n’augmente pas, mais ils peuvent être massivement licenciés et remplacés par des ordinateurs et des robots. C’est-à-dire qu’une situation de croissance économique n’empêche nullement le chômage de s’aggraver et les salaires de diminuer, contrairement à ce qu’affirme dogmatiquement la théorie. Chacun le sait, mais tout se passe comme si on ne voulait pas le savoir.

Un robot

Les politiciens, qu’ils soient de droite ou de gauche, persistent à promettre des emplois et prétendent toujours aussi dogmatiquement y parvenir en menant une « politique de croissance ». La gauche elle-même présente les créations d’emplois comme une « politique sociale » et ne semble concevoir le progrès social qu’à travers des créations d’emplois. Les syndicats feignent de défendre les intérêts des chômeurs en se contentant, eux aussi, de revendiquer des emplois. Depuis des dizaines d’années, « la lutte contre le chômage » a servi de « justification » au dumping salarial et le chômage n’a pourtant pas cessé de s’aggraver. Toutes les concessions syndicales consenties sous prétexte de « sauver des emplois » se sont avérées vaines. Les emplois -et bien souvent les entreprises elles-mêmes- ont disparu malgré tout.

La multinationale Hewlett Packard supprime des milliers d’emplois

L’emploi a cessé d’être synonyme de salaire décent. Le nombre de working poors augmente continuellement. Les emplois sont toujours plus précaires. Prétendre subordonner le progrès social aux créations d’emplois est une manière hypocrite de renoncer au progrès social.

Désormais, pour avoir un sens, le progrès social ne doit plus du tout être subordonné à l’emploi. Il s’agit, au contraire, d’augmenter systématiquement les minima sociaux au profit des plus démunis, qu’ils aient ou non un emploi. Une telle mesure, par relation de cause à effet, s’opposera efficacement au dumping salarial. Tous les bas salaires seront poussés à la hausse.

Un sans abri

En se référant dogmatiquement à la théorie économique, on a multiplié les cadeaux fiscaux au profit des entreprises, dans le but de « favoriser la croissance » et inciter ces entreprises à embaucher. Puis on a feint de s’étonner parce qu’elles n’embauchaient pas, ou qu’elles embauchaient beaucoup moins que prévu. On a alors consenti de nouveaux cadeaux fiscaux aux entreprises. On a démantelé les droits des travailleurs, toujours sous prétexte de favoriser l’embauche, et les entreprises ont persisté à ne pas embaucher, quand elles ne procédaient pas à des licenciements massifs. Et on se contente de proposer de nouveaux cadeaux fiscaux, une nouvelle étape dans le démantèlement des droits des travailleurs.

Des salariés de Hewlett Packard manifestent contre l’annonce de licenciements massifs, à Grenoble, en France, le 12 septembre 2005

D’un côté, cette politique dogmatique a eu pour conséquence de tarir les ressources fiscales et d’endetter massivement les Etats. D’un autre côté, le démantèlement des droits des travailleurs a favorisé le dumping salarial et entraîné une paupérisation massive de la population, induisant une logique de banqueroute des assurances sociales, alors même que les besoins sociaux explosaient.

Des ouvriers de chantier

L’aggravation continuelle du chômage est une conséquence logique de l’informatisation, de la robotisation et des restructurations continuelles d’entreprises. Pourtant, les prétendus « experts économistes » n’ont pas cessé de nier dogmatiquement cette évidence, pour le motif qu’elle contredit la théorie économique. Au lieu d’admettre que la théorie ne correspond pas à la réalité, « experts économistes » et politiciens se sont acharnés à travestir la réalité. Ils se sont efforcés de faire disparaître le chômage des statistiques et d’en rejeter la responsabilité sur les chômeurs eux-mêmes, décrits comme des paresseux, des bons à rien, « des perdants ».

Informatique

Au lieu de considérer comme chômeur toute personne à la recherche d’un emploi dont elle est dépourvue, on a restreint la définition du chômeur à une personne touchant des indemnités de chômage. Cela évitait de devoir comptabiliser les chômeurs auxquels les indemnités étaient refusées, ou qui avaient épuisé leur droit à des indemnités de chômage. Ensuite, on a pris l’habitude de modifier régulièrement la loi sur l’assurance chômage, afin de diminuer artificieusement le nombre des chômeurs potentiels et diminuer la durée du paiement des indemnités. Grâce à de tels subterfuges, on empêchait les chômeurs de s’inscrire au chômage et on les éliminait plus rapidement des statistiques du chômage.

Une enseigne de l’Agence nationale pour l’emploi, en France

La notion d’emploi a, elle aussi, été manipulée. Autrefois, un emploi était censé faire vivre décemment le salarié et sa famille. Désormais, on ne se soucie plus du tout de savoir si le salarié parvient à vivre de son salaire. N’importe quel « petit boulot » payé au lance-pierre est considéré comme un emploi. Une proportion grandissante des emplois figurant dans les statistiques sont des emplois temporaires ou sur appel. Les salaires à l’embauche ont été systématiquement diminués, y compris au sein des administrations.

Un atelier de mécanique

Quant à la fiscalité, au lieu d’être conçue pour permettre de faire face aux dépenses de l’Etat et aux besoins sociaux, elle a été pervertie en sorte de favoriser toujours davantage les privilégiés. Ceux-ci n’ont pas cessé de bénéficier de cadeaux fiscaux, alors même que l’Etat accumulait un endettement démentiel et qu’une proportion grandissante de la population -y compris salariée- dépendait de l’aide sociale. L’endettement de l’Etat et la paupérisation massive de la population ont subventionné l’enrichissement démesuré de ceux qui, déjà au départ, ne manquaient de rien. Plutôt que d’augmenter les impôts des plus riches, on a préféré provoquer la banqueroute virtuelle de l’Etat et des assurances sociales. Désormais, et toujours afin d’éviter une augmentation d’impôts au préjudice des plus riches, il n’est question que de privatiser les services publics et de diminuer les prestations sociales au préjudice des plus démunis.

Telles sont les conséquences, pour la population, du charlatanisme des uns, de l’incompétence des autres et de l’irresponsabilité de tous.

Frank BRUNNER

Une sans abri

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