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mercredi 24 mai 2017
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Kurdistan irakien : Les Kurdes prêts pour des élections ?

par Chris KUTSCHERA


Les moins pressés d’organiser des élections, qui risqueraient de confirmer leur statut de minorité et de les réduire à l’impuissance politique dans un Irak comprenant une majorité d’environ 75 pour cent d’Arabes, les Kurdes sont, paradoxalement, les plus prêts pour organiser des élections.


L’établissement de listes électorales repose en effet sur un recensement précis de la population. Les autorités de Bagdad organisaient des recensements tous les dix ans, les trois derniers ayant eu lieu en 1977, 1987 et 1997. Le recensement de 1977 est considéré comme "relativement correct" par les Kurdes, quoiqu’il reflète la destruction de milliers de villages kurdes par l’armée irakienne et le déplacement de leurs habitants dans des "camps de regroupement". Mais les résultats globaux de ce recensement sont plus ou moins acceptés.

Les recensements du Baas

Par contre celui de 1987 est totalement rejeté, car il a eu lieu après une campagne massive d"arabisation". Dans le gouvernorat de Souleimania, 990 villages sur 1870 n’avaient pas été recensés. Et les Yézidis et les Assyriens étaient systématiquement enregistrés comme des "Arabes", quelle que soit leur réponse.Le dernier recensement, organisé en 1997, a été boycotté par les Kurdes vivant dans les régions "libérées" de la zone "autonome".

Un expert kurde d’Erbil qui a participé aux recensements de 1977 et 1987 estime qu’il faudrait environ 7.000 enquêteurs -en majorité des instituteurs- pour chacun des trois gouvernorats kurdes de la région "autonome" pour procéder à un nouveau recensement, le recensement proprement dit se faisant en une journee.

Tout dépend en fait du nombre de questions posées par les enquêteurs. Dans les recensements faits par Bagdad, il y avait 75 questions. Les enquêteurs demandaient en particulier le nom de chaque personne présente dans le foyer, le nom du père, la date de naissance, le sexe, les liens de parenté, l’état-civil (célibataire, marié), la langue de la mère, les langues parlées, les ressources, diverses données économiques, agricoles et sociales. Les Kurdes voudraient simplifier ce questionnaire, et réduire le nombre des questions à une cinquantaine, en y ajoutant une question importante pour eux : combien de personnes de ce foyer ont été victimes de la campagne de l’Anfal (1988).

Sous le gouvernement du Baas, seules les données de base (chiffre de la population) étaient totalisées sur place. Les données détaillées étaient traitées et analysées à Bagdad, et les résultats étaient traités comme un secret d’état. Jusqu’aux derniers jours du régime ces données ont été jugées suffisamment fiables pour être actualisées sur les ordinateurs du centre des statistiques de Bagdad.

Les gouvernements kurdes d’Erbil et Souleimania, qui envisageaient d’organiser des élections dans la seule zone kurde avant l’intervention américaine, affirment avoir des plans tout prêts pour organiser un nouveau recensement dont le coût est estimé à environ 5 millions de dollars pour la région kurde.

Une aide technique et administrative

Mais ils reconnaissent avoir besoin d’une aide technique et administrative importante. Ils ont besoin d’un nombre important d’ordinateurs et des programmes nécessaires pour traiter les données. Il faut aussi envisager un programme de formation des enquêteurs, sur les ordinateurs, et pour l’enquête : "Un recensement est une opération morale", dit un expert kurde de Souleimania, "dans les zones rurales, il faut savoir poser les questions avec tact".

Les Kurdes affirment disposer d’un nombre suffisant d’enquêteurs de terrain. Par contre il faudrait faire venir un nombre relativement important d’experts étrangers pour enregistrer et analyser les résultats. "Même le gouvernement de Bagdad a fait venir en 1987 des experts étrangers", rappelle un expert kurde.

Les Kurdes conviennent qu’il serait possible d’organiser un recensement plus simple, ne comportant que quelques questions, destiné uniquement à l’établissement de listes électorales. Mais tous les dirigeants kurdes soulignent qu’une telle opération serait quand même assez coûteuse, et qu’il serait regrettable d’organiser un recensement sans en profiter pour recueillir des données économiques et sociales extrêmement précieuses pour un gouvernement, surtout après des années de guerre civile.

La Liste du PAM pour la 986

Les dirigeants kurdes disposent actuellement de données globales relativement exactes sur la population de la région kurde "autonome". Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) des Nations Unies a en effet procédé en 1996 à un recensement de la population irakienne, foyer par foyer, pour dresser la liste des bénéficiaires de la résolution 986 (Pétrole contre Nourriture).

Au Kurdistan, ces listes ont été établies avec une rigueur particulière car elles ont été faites sous la supervision directe de l’ONU et des autorités kurdes, et non sous celle de Bagdad. Pendant six mois deux cents enquêteurs ont parcouru tout le Kurdistan, maison par maison, village par village, dressant la liste de toutes les personnes vivant dans chaque foyer,avec le numéro de la carte d’identité, le nom du père, le nom de famille, le nom du secteur, le nom de l’agent distributeur des rations (il y en avait 10.750). Tous les mois des vérifications étaient faites sur les ordinateurs du PAM, ce qui a permis d’éliminer 130.000 doublons ou erreurs. Selon les responsables du PAM, les listes du Kurdistan ne comprenaient que 3 pour cent d’erreurs, alors que la population kurde de Bagdad était gonflée... d’un demi million d’habitants !

D’après ces listes, la population totale de la région "autonome" du Kurdistan serait de 3,3 million d’habitants, dont 1.451.184 pour le gouvernorat de Souleimania, 1.169.657 pour celui d’Erbil, et 720.694 pour celui de Dohok.

A défaut d’organiser un recensement, les dirigeants kurdes estimaient qu’il serait possible d’organiser des élections en utilisant les listes du PAM, et un procédé efficace pour empêcher les gens de voter deux fois (tampon à l’encre indélibile sur la paume de la main) comme cela avait été tenté, avec un succès mitigé, aux élections kurdes de 1992.

Mais dans les régions kurdes -Kirkouk, Sinjar, Khanakin- qui échappaient à l’autorité des gouvernements d’Erbil et de Souleimania, les listes des bénéficiaires de la 986 n’ont pas du tout été établies avec la même rigueur. Et de toute façon, tous les dirigeants kurdes, au PDK comme à l’UPK, sont unanimes : il n’est pas question d’organiser des élections dans ces régions sans effacer au préalable les conséquences d’une campagne d’arabisation qui s’est poursuivie pendant des décennies.

Chris KUTSCHERA

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