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mercredi 24 mai 2017
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Le Temps, 27 septembre 2005

Irak : La guerre ronge l’Amérique à petit feu


ETATS-UNIS. Ceux qui demandent le rappel immédiat des troupes restent minoritaires. Et les soldats qui rentrent ont l’impression que le pays est entretenu dans l’illusion de la paix.


Pas un de plus. « No one more ! » Cindy Sheehan a fait reprendre ce slogan aux manifestants (plus de 100000) qui étaient massés, samedi 24 septembre 2005, sur le Mall de Washington, en vue de la Maison-Blanche. Il ne fallait pas qu’une seule autre vie soit sacrifiée dans la guerre d’Irak, lançait la Peace Mom dont le fils, Casey, a trouvé la mort, en 2004, à Bagdad. Cindy a été interpellée alors qu’elle manifestait devant la Maison-Blanche. Dimanche 25 septembre 2005, sur la Mall de nouveau, Mitzy Kenny, dont le mari a aussi été tué en Irak, reprochait à Cindy Sheehan de « donner de l’espoir à l’ennemi ». Les manifestants, cette fois, n’étaient que cinq cents.

Lundi 26 septembre 2005, trois soldats américains ont été tués, à l’ouest et au sud de la capitale irakienne. Deux attaques-suicides ont massacré une trentaine d’Irakiens en deux jours. Près d’Iskandariyah, à 30 km au sud de Bagdad, des maîtres (chiites) ont été fusillés dans une classe de leur école.

La guerre ronge l’Amérique à petit feu. Le couvercle de la dictature, descellé il y a deux ans, a révélé en Irak des antagonismes politiques, économiques, ethniques, religieux multiformes, qui semblent s’aggraver avec le temps. Même le processus constitutionnel, qui doit être sanctionné, le 15 octobre 2005, par un référendum, finit par ressembler au détonateur d’une guerre civile généralisée, qui pourrait déborder des frontières. Et comme les chiites sont majoritaires, dominés par des partis dont les chefs ont vécu longtemps en exil à Téhéran, une acceptation de la constitution fédéraliste apparaît comme une victoire de l’Iran : son principal adversaire régional, Saddam Hussein, a été éliminé ; un ami chiite est premier ministre à Bagdad.

Tant de morts pour en arriver là ? Ne vaut-il pas mieux se retirer du bourbier ? George Bush dit que ce serait une folie : la « victoire des terroristes ». Les analystes des services du renseignement militaire (DIA) ont pourtant commencé à plancher sur des scénarios de désengagement, pour en mesurer les effets. Mais les planificateurs sont faits pour dresser des plans. Leurs derniers travaux ont peut-être pour but de démontrer,­ comme le dit le parti le plus endurci de la guerre, ­qu’un départ rapide ou lent aurait des conséquences pires que la poursuite de l’occupation. Jalal Talabani, le président (kurde) de l’Irak, vient de publier dans le Wall Street Journal un commentaire demandant aux Américains de ne pas partir avant d’avoir « terminé le travail » de stabilisation.

Les citoyens américains comprennent confusément cette complexité dans laquelle le pays est maintenant englué. Cindy Sheehan, et les organisations politiques qui ont pris en main son mouvement, demandent le rappel immédiat des troupes. Ils ne représentent pour le moment qu’une minorité. Plus de la moitié des Américains souhaitent un retrait, mais la moitié de cette moitié pense que cela doit se faire progressivement. Le soutien à l’entreprise irakienne a baissé à 44 %. Mais on peut tout aussi bien dire, compte tenu de l’accumulation des mauvaises nouvelles qui tombent chaque jour : encore 44 % !

La dernière horreur est la révélation par un capitaine et deux sergents de la 82e division aéroportée, que cette unité d’élite, dans un camp près de Falloujah, a pratiqué, fin 2003 et début 2004, des tortures systématiques comparables à celles dévoilées par les fameuses photos d’Abou Ghraib, la prison près de Bagdad. L’officier et les sous-officiers indignés, ne parvenant pas à se faire entendre de leur hiérarchie, se sont adressés à des parlementaires. Dont le sénateur John McCain, ancien torturé du Vietnam, qui demande toute la lumière.

Mais le sentiment de culpabilité n’est pas ce qui domine chez les militaires (tous volontaires) qui reviennent d’un premier, deuxième ou troisième tour en Irak. Ils éprouvent, disent-ils, une grande frustration, le sentiment d’un abandon. Cette guerre était paraît-il déterminante pour la sécurité américaine. Pourtant, elle se déroule presque en marge de la société, sans mobilisation, sans explication en profondeur, sans soutien. Les soldats en Irak ont l’impression de livrer une guerre, alors que l’Amérique est entretenue dans l’illusion qu’elle vit en paix. C’est une des rançons de la fin de la conscription. Au moment du Vietnam, les manifestations pour la paix étaient quotidiennes. Maintenant, il y en a à peu près une par an.

Alain CAMPIOTTI

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