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Le Monde, 19 octobre 2005

Côte d’Ivoire : L’enquête française sur l’attaque de Bouaké désigne le pouvoir

par Gérard DAVET et Fabrice LHOMME


Le document, un tableau d’avancement des officiers ivoiriens, est daté du 1er août. Les experts de la direction du renseignement militaire (DRM) du ministère français de la défense relèvent, dans une note du 13 septembre 2005, que ce "tableau accorde notamment une promotion aux pilotes soupçonnés d’avoir bombardé les emprises de la force Licorne, le 6 novembre 2004, à Bouaké". Une offensive éclair, menée par deux Soukhoï-25 des forces armés ivoiriennes (Fanci), qui s’est soldée par la mort de neuf soldats français et d’un civil américain, et par des dizaines de blessés. Sont ainsi promus par le président ivoirien, Laurent Gbagbo, le lieutenant-colonel Oueï, ainsi que deux pilotes, les lieutenants Gnanduillet et Degri Akpali. Selon la DRM, ces officiers seraient les "seuls à avoir bénéficié d’une promotion au mérite. (...) Cet avancement n’est pas dénué d’ambiguïté et apparaît comme une récompense pour services rendus".


Ces trois hommes intéressent au plus haut point Brigitte Raynaud, la juge du tribunal aux armées de Paris, chargée depuis le 19 janvier, d’une information judiciaire ouverte pour "assassinats, tentative d’assassinats et destruction de biens". La magistrate, qui dispose, depuis début octobre 2005, des documents de l’armée déclassifiés par le ministère de la défense, les soupçonne d’avoir copiloté les deux Soukhoï-25 qui avaient bombardé les militaires français à Bouaké. Le lieutenant-colonel Patrice Oueï est bien connu de l’armée française. Agé de 47 ans, ce pilote ivoirien a été formé à l’école de l’air de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône). En 1983, à l’issue de ses deux années de formation, il avait été "noté très au-dessus de la moyenne", relève la direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), dans une fiche de renseignement datée du 11 février 2005.

D’après les documents récemment déclassifiés, auxquels Le Monde a eu accès, les pilotes ivoiriens, encadrés par des mercenaires originaires d’Europe de l’Est, auraient agi sur ordre. La juge Raynaud n’a guère de doute sur l’intention délibérée du régime de Laurent Gbagbo de s’en prendre aux intérêts français, en novembre 2004. L’armée française, quant à elle, en a toujours été persuadée : dans un rapport classé "confidentiel défense" sur l’opération "Licorne" (agissant en soutien aux 6500 casques bleus déployés par l’ONU en Côte d’Ivoire), le commissaire commandant, Jean-Marie Deligne, précise même que "l’agression avait l’apparence d’une action gouvernementale". En ce qui concerne "les pilotes, même étrangers (...), leurs actions sont imputables à l’Etat ivoirien", estime-t-il.

Reste à étayer ces certitudes. La brigade criminelle, chargée de l’enquête à Paris, multiplie les auditions de hauts gradés. A Abidjan, le tribunal militaire, destinataire de la commission rogatoire internationale délivrée par la juge Raynaud ­ qui s’est rendue cet été en Côte d’Ivoire-, ne cache pas les difficultés rencontrées. "Il est évident que travailler sur un sujet aussi sensible (...) suscite des réactions souvent hostiles", souligne le commissaire du gouvernement (le procureur militaire), Ange Kessi, le 27 septembre 2005, dans une lettre envoyée à Mme Raynaud.

Dans sa commission rogatoire, la magistrate, qui évite toute mise en cause directe, a fait part de son souhait de retrouver les boîtes noires des deux avions Soukhoï détruits par l’armée française peu après l’attaque de Bouaké. Peine perdue. Dans un courrier du 5 octobre 2005, le général Henri Bentegeat, chef d’état-major des armées, a ruiné ses espoirs : "Je vous confirme que -les boîtes noires- n’ont jamais été récupérées par un militaire français. Les avions ont été détruits à distance, sans que les militaires français s’en soient approchés."

Mme Raynaud tente aussi de comprendre un épisode demeuré mystérieux : l’arrestation par les forces françaises, lors d’un assaut sur l’aéroport d’Abidjan, le 7 novembre, de quinze ressortissants ukrainiens, russes et biélorusses. Ils ont été remis quatre jours plus tard à la représentation consulaire russe à Abidjan, avant de disparaître dans la nature. Le général de division Henri Poncet ­ -suspendu, mardi 18 octobre, par la ministre de la défense pour avoir "couvert" le meurtre présumé d’un Ivoirien, le 17 mai- lui a rappelé les circonstances de l’interpellation, dans un courrier du 24 mars 2005 : "Au cours de cette opération -la conquête de l’aéroport-, quinze ressortissants originaires d’Europe de l’Est ont été interceptés (...), regroupés et mis sous surveillance dans un des bâtiments de l’aéroport." La juge Raynaud semble soupçonner certains de ces mercenaires, utilisés comme supplétifs par l’armée de M. Gbagbo, d’avoir été présents dans les deux Soukhoï, aux côtés des militaires ivoiriens. Ont-ils été questionnés par les militaires français ? L’armée a-t-elle recueilli des éléments attestant la participation de certains d’entre eux au bombardement de Bouaké ? Des questions auxquelles les documents déclassifiés ne permettent pas de répondre, puisque la plupart des éléments relatifs à ces mercenaires n’ont pas été communiqués à la juge Raynaud. Seules subsistent les photos et les fiches d’identité de ces quinze suspects.

Interrogé, le 23 mars 2005, par la juge Raynaud, le commandant Deligne indiquait : "J’ignore totalement leur destination finale. Je sais simplement (...) que le général -Poncet- avait lui-même reçu l’ordre de relâcher les intéressés. Personnellement, j’ai donc exécuté l’ordre reçu également. (...) Je peux encore préciser que le commandant du bureau études m’avait dit que certains des visages présents sur les clichés photographiques étaient déjà connus des services de renseignements français." Selon l’avocat des familles des victimes françaises de Bouaké, Me Jean Balan, "il est parfaitement illogique qu’on ait arrêté puis libéré ces quinze personnes". "J’attends que les exécutants de ce crime de guerre qui sont identifiés, ou facilement identifiables, soient traduits devant la justice et que leurs commanditaires soient démasqués et jugés", déclare l’avocat.

Gérard DAVET et Fabrice LHOMME

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