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Le Temps, 21 octobre 2005

Etats-Unis : L’évolution psychologique de la chair à canon


Les guerres d’Irak et d’Afghanistan labourent l’Amérique profonde. Ceux de la Garde nationale et des réserves, qui n’avaient pas prévu ça, paient le prix le plus lourd. Et les combats restent dans les têtes comme une maladie.


Au beau milieu de Time Square, à New York, l’armée a installé un grand kiosque de recrutement vert olive. Lundi 17 octobre 2005, les militaires qui attendent là les volontaires ont fermé leur porte à clé. Ils étaient assiégés par des vieilles dames en colère, les Grandmothers Against the War. Elles voulaient s’enrôler, elles voulaient aller en Irak, elles voulaient partir à la guerre. L’une d’entre elles, Marie Runyon, a 90 ans. Elle est presque aveugle. « Nous sommes au bout de notre vie. Mieux vaut nous envoyer au casse-pipe plutôt que les jeunes, qui sont au début de la leur... » Un policier est venu leur dire de circuler. Elles se sont mises à crier en cœur « We insist we enlist ! » La provoc des grands-mères de la paix est un bon thermomètre. La guerre fait dans le pays son travail de peine, de larmes, de démoralisation.

Depuis cette semaine, tous les week-ends jusqu’à la fin novembre 2005, la chaîne de télévision Discovery diffuse en continu les neuf épisodes d’un reportage extraordinaire tourné en Arkansas et dans la région de Bagdad. « Off to War », c’est son titre : partis à la guerre. Craig et Brent Renaud, deux documentaristes de l’Etat, qui ont roulé leur bosse dans le monde entier, ont commencé à tourner leur feuilleton imprévisible le jour où la 39e Brigade de la Garde nationale de l’Arkansas a appris qu’elle allait être mobilisée en Irak, pour un déploiement de plus d’un an. Les télévisions d’Europe devraient acheter le film des frères Renaud. Ce serait la meilleure manière de faire comprendre ce que veut vraiment dire la guerre pour les Américains du pays profond. Car c’est là que conduit la Garde nationale : dans les campagnes, dans les villages.

Depuis la fin de la conscription, après la guerre du Vietnam, les armées américaines ne sont composées que de volontaires. Mais derrière cette uniformité, il y a en réalité, sociologiquement, deux classes de militaires. D’un côté les professionnels, qui signent des contrats longs, de plusieurs années, entrent avec leur famille dans le grand système de l’armée, avec logement près des bases et une vie communautaire à part. De l’autre côté, il y a les engagés volontaires des Réserves (chaque armée a ses unités de réserves) et de la Garde nationale. Chaque Etat a sa Garde, héritière des milices dont l’existence est protégée par la Constitution, comme garantie du fédéralisme jusque dans les moyens de défense. Les engagés de la Garde ressemblent beaucoup aux soldats de milices de l’armée suisse, sauf qu’eux ont choisi de l’être. Ils y sont -rarement citadins- par patriotisme, ou par tradition familiale. Ou pour acquérir un revenu complémentaire quand la ferme ou le petit commerce ne suffit pas. Ou, pour les plus jeunes, afin de financer la poursuite des études. Les hommes de la Garde ont leurs cours de répétition, souvent des week-ends d’entraînement. La moyenne d’âge est nettement plus élevée que dans l’armée de métier. Ce sont des soldats qui ont souvent un peu de bide et le crâne dégarni. On le voit bien quand les mobilisés de Clarksville (moins de 8000 habitants, 130 engagés dans la Garde nationale) se retrouvent pour leur premier exercice, en juillet 2003, après l’ordre de mobilisation. Craig et Brent Renaud ont choisi ce gros bourg, au nord-ouest de Little Rock, comme cœur de leur reportage parce que certains de leurs amis allaient partir de là à la guerre.

Le film s’ouvre dans l’élevage de dindes de Ronald Jackson. Il vient de recevoir 64000 poussins. Cheryl, sa femme, s’initie avec un peu d’effroi à la gestion de l’entreprise. Elle a de la peine à réaliser qu’elle en aura seule la charge pendant plus d’un an : son fils Tommy va partir comme son père avec la Garde. Les autres personnages de cette histoire vraie entrent peu à peu en scène. Matt Hertlein, grand adolescent à l’humour désabusé que Tommy a incité à s’engager. Puis Wayne Ireland et son fils Donny, ex-mauvais garçon qui garde de son gang 187 tatouages sur le corps. Puis Joe Betts, le pasteur noir, qui vient d’inaugurer le temple de sa petite communauté évangélique, et dont la femme, Amy, une blanche mère de deux enfants, est terrifiée à l’idée de ce départ à la guerre. D’abord, ceux de Clarksville sont estomaqués. La Garde nationale est une vraie armée, mais elle est le plus souvent engagée pour réparer les dégâts des incendies de forêt, des inondations, des tornades : la côte des ouragans n’est pas loin. La guerre n’était pas exclue, bien sûr. Et ils ont soigneusement écouté George Bush : le pays a été attaqué en 2001. Alors... Les hommes jouent aux hommes, font bonne figure. Les femmes sont gagnées par l’angoisse. Elles s’organisent en comité d’entraide, pour se soutenir et se consoler l’une l’autre, pour préparer des paquets.

La 39e Brigade va terminer sa préparation dans une base texane, puis en Louisiane, et elle s’envole pour le Koweït, avant d’entrer en Irak, en avril 2004. Son camp est à Taji, au nord de Bagdad. A peine les hommes de l’Arkansas y sont-ils installés que les obus de mortier commencent à tomber sur leurs baraquements. Neuf tués en deux mois, les plus lourdes pertes d’une unité en Irak. Puis viennent les engins explosifs improvisés, les mitraillages lors de patrouilles, un attentat-suicide qui fait neuf morts, en juin 2005, à leur porte. A Clarksville, il n’y a plus que de la peine et des larmes. Les hommes qui téléphonent d’Irak ne peuvent rien dire de rassurant. Les femmes savent que les obus de mortier tombent dans les enceintes protégées. Donny Ireland le tatoué, qui a in extremis échappé au départ pour des motifs psychiatriques, et pour s’occuper de sa jeune femme, Brandy (15 ans), qui accouche d’un prématuré, est à l’aéroport quand Wayne, son père, rentre sur une chaise roulante, un bras mort, défiguré par une explosion. Donny a honte, il se sent coupable. La guerre entre peu à peu dans Clarksville comme une longue douleur.

Les miliciens volontaires de la Garde nationale et des Réserves paient depuis cet été le plus lourd tribut en Irak. Le conflit qui dure épuise l’armée de métier, qui a assuré une part de moins en moins grande des rotations. Les hommes de la Garde et les réservistes représentent maintenant entre un tiers et la moitié de l’effectif engagé dans la guerre. Dans la première phase, jusqu’à la prise de Bagdad, leurs pertes étaient limitées : moins de 20 % des morts. Pour les neuf premiers mois de 2005, la proportion est montée à 36 %, et pour août et septembre à 56 %. L’Arkansas, c’est le Sud. Et le Sud encaisse les pertes avec une certaine résilience. Ceux qui tombent ne sont pas des martyrs, comme dans l’autre camp, mais ils sont encore « des héros qui ont fait le sacrifice suprême », comme disent les généraux dans les enterrements.

Pourtant, la guerre qui se prolonge défigure aussi les héros. Le plus connu était Pat Tillman. C’était l’un des joueurs professionnels les plus célèbres du football américain. Au lendemain du 11 septembre 2001, il avait écarté le contrat (3,6 millions de dollars) que lui proposait son club, les Cardinals de l’Arizona, pour s’engager dans les Rangers. En avril 2004, il a été tué, lors d’un affrontement dans les montagnes du sud-est de l’Afghanistan. Ses funérailles ont été retransmises à la TV dans le pays entier, inaugurant un culte du Ranger désintéressé et courageux. Puis une mauvaise rumeur a commencé de courir, et cinq semaines après l’enterrement, l’armée a dû avouer ce qu’elle savait depuis le début : Tillman avait été tué par une balle américaine, un « feu ami », comme on dit. Mais il ne fallait pas briser la légende. La famille a été dévastée par ce mensonge, et elle a commencé à dire ce qu’elle taisait : le Ranger mort, engagé d’abord en Irak, au printemps 2003, était révolté par cette « guerre illégale » ; sa lecture favorite était Noam Chomsky, le plus virulent critique du pouvoir américain, avec qui il avait pris rendez-vous pour son retour d’Afghanistan. Pat Tillman, dont l’armée avait voulu faire son fanion, est devenu le héros de l’anti-guerre.

Nathan Self, lui, est toujours vivant, mais son histoire a le même goût de mort dans l’âme. Officier diplômé de West Point, il est lui aussi entré dans les forces spéciales. En mars 2002, il est parti, avec vingt-trois hommes et deux hélicoptères, dans le massif du Takur Ghar, en Afghanistan, pour récupérer l’équipage d’un autre appareil tombé sous le feu de combattants d’Al-Qaida. L’hélico de Self a aussi essuyé des tirs, s’est posé en catastrophe, et un combat d’une journée entière, féroce, a commencé pour les Rangers encerclés : « Nous voyions le visage des hommes que nous tuions. » Quand l’officier a pu se dégager, sept de ses hommes étaient morts. L’armée a décoré Nate Self, elle a fait de lui un héros. En janvier 2003, il était l’invité de George Bush, dans la tribune du Congrès, pour le discours sur l’état de l’Union. Puis il a eu des doutes. Il se sentait coupable de la mort de ses soldats. Il avait peur de la nuit et des cauchemars qui l’assaillaient. En Irak, où Self est parti ensuite, ce fut pire : la terreur le gagnait même le jour. Il a quitté l’armée dès qu’il a pu, s’est fait représentant en produits médicaux. Mais il s’enfonçait encore. Lui qui lisait la Bible tous les jours a perdu la foi. Et les cauchemars empiraient. Il a fini par consulter : graves désordres post-traumatiques. A Temple, où il vit, au Texas, la plupart des voitures portent le petit ruban jaune du soutien aux troupes. Pas la sienne. « J’ai perdu à la guerre la capacité d’être moi-même », a-t-il dit à un journaliste du Wall Street Journal.

Le New England Journal of Medecine a publié une longue étude sur ces traumatismes du combat, et le Pentagone vient de faire connaître le résultat de ses propres recherches. Près de 1700 soldats revenant d’Irak qui ont consulté dans les hôpitaux pour vétérans sont habités par l’idée de suicide. Sur 49000 anciens des deux guerres, 26 % souffrent de désordres mentaux sérieux. C’est une autre arme de l’insurrection, qu’on doit bien connaître du côté de Falloujah ou de Tora Bora : les Américains qui quittent leurs bourgs et leurs campagnes pour aller se battre dans le sable ou la montagne en reviennent avec des cauchemars.

Alain CAMPIOTTI

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