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Le Monde, 21 octobre 2005

Côte d’Ivoire : Paris insiste sur la gravité des faits reprochés au général Poncet

par Laurent ZECCHINI


Le ministère de la défense a reconnu, jeudi 20 octobre 2005, que "Mahé", l’Ivoirien dont la mort suspecte a provoqué la suspension du général Henri Poncet et de deux autres militaires de l’opération "Licorne" en Côte d’ivoire, était "sous le contrôle" des militaires français, c’est-à-dire "vivant", lorsqu’il a été "appréhendé" par un peloton commandé par un adjudant-chef. Ces précisions du porte-parole du ministère éclairent partiellement les circonstances du décès de ce "coupeur de route" qui avait plusieurs meurtres et viols à son actif, et qui était connu "pour avoir mis en coupe réglée la région".


"Mahé" avait déjà été arrêté dans le passé, puis relâché par un juge local. Sans qu’une véritable chasse à l’homme ait été déclenchée contre lui, il était cependant considéré comme l’un des bandits notoires qui transforment la partie nord de la "zone de confiance" ­ qui sépare la Côte d’Ivoire en deux ­ en une région de non-droit où de petits chefs de guerre rançonnent la population locale et font régner la terreur. Sa personnalité était donc bien connue des commandants locaux de "Licorne". "C’était le genre de type dont on savait que la mort ne ferait pleurer personne, au contraire", indique un officier supérieur. Ceci explique-t-il cela, et y a-t-il eu de la part des soldats de "Licorne" et de leur encadrement la volonté de débarrasser la région d’un élément nuisible ? Toujours est-il que les explications officielles contredisent formellement la thèse avancée à l’époque des faits : "Il n’y a pas eu légitime défense", a confirmé, jeudi 20 octobre 2005, le porte-parole du ministère.

Les responsables politiques et militaires de la défense se sont efforcés, jeudi 20 octobre, de corriger toute interprétation tendant à atténuer la responsabilité de la chaîne de commandement dans ce qui apparaît de plus en plus comme l’assassinat de sang-froid d’un suspect. "Les circonstances sont graves et les faits sont sérieux. Le procureur du tribunal aux armées a choisi de parler d’"homicide volontaire", et ce n’est pas une qualification anodine. C’est une chose de tuer quelqu’un dans un accident de la route et de tuer quelqu’un qui était sous votre garde", a souligné le porte-parole du ministère de la défense. Dans l’entourage de Michèle Alliot-Marie, on expliquait, jeudi 20 octobre 2005, que la décision de suspendre le général Poncet n’a pas été difficile à prendre tant les premiers éléments de l’enquête de commandement concluaient à la gravité des faits. Le général Poncet a été contacté par téléphone, et ses réponses ont convaincu le chef d’état-major de l’armée de terre, le général Bernard Thorette, ainsi que le chef d’état-major des armées (CEMA), le général Henri Bentegeat, et la ministre de la défense, qu’il était légitime d’avoir "des doutes sur la capacité du général Poncet à exercer ses fonctions : la confiance en lui n’était plus là". D’où la décision, prise très rapidement, de le suspendre de ses fonctions, à titre "conservatoire".

L’enquête de commandement permettra de décider s’il faut prendre des sanctions disciplinaires contre l’ancien commandant de la force "Licorne", qui n’est encore victime que d’une sanction morale. Outre un début d’intime conviction sur sa responsabilité dans ce qui apparaissait comme une série de mensonges susceptibles de porter atteinte à l’image de la France, d’autres éléments ont été pris en compte au niveau ministériel. D’abord, la réputation et la crédibilité des troupes françaises en Côte d’Ivoire, et la possible exploitation politique, par le régime du président ivoirien, Laurent Gbagbo, de révélations non contrôlées sur la mort de "Mahé". Ensuite, les dégâts que celles-ci n’auraient pas manqué de provoquer dans l’opinion publique française et internationale. Il était donc de bien meilleure tactique politique de trancher dans le vif, plutôt que de laisser grossir des rumeurs de plus en plus insistantes.

La suspension du général Poncet n’est pas un phénomène aussi rare qu’on a pu le croire : le général Michel Arnold avait été suspendu de ses fonctions, en 1985, pour avoir critiqué les chars AMX-30 ; plus tard, en 1988, c’est le général Michel Franceschi qui avait été pareillement épinglé, à propos de la Nouvelle-Calédonie, avant d’être promu. Avant eux, les généraux Paris de Bollardière et Binoche, ainsi que l’amiral Antoine Sanguinetti, avaient été suspendus de leurs fonctions. Reste une autre explication à la mesure frappant le général Poncet. L’armée française, en 2005, n’est plus celle du début des années 1970 : les notions de transparence et d’éthique militaire y sont enseignées, et nul n’est censé ignorer que les armées en opération agissent désormais sous l’oeil de la justice internationale. L’institution militaire, qui a accompli un long chemin pour perdre son image de caste coupée de la société civile et régie par ses codes, n’a pas voulu écorner ce capital. "Avant, dans les armées, on essayait d’étouffer les affaires ; plus maintenant", assure un responsable politique, dans une vertueuse défense de l’institution. A toutes fins utiles, le général Thorette s’est adressé, jeudi 20 octobre 2005, à toute l’armée de terre, par un message diffusé sur l’Intranet militaire, pour demander à chacun de ne pas commenter des faits qui seront établis par la justice, et de relire le "code du soldat" et ses "dix commandements".

Laurent ZECCHINI

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