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Le Monde, 2 mars 2004

Haïti : Les grandes manoeuvres des intrigants

Suivi d’un commentaire

par Jean-Michel CAROIT


Louis-Jodel Chamblain foulant des portraits de Jean-Bertrand Aristide, à l’aéroport de Cap-Haïtien, le 23 février 2004

L’opposition haïtienne négocie avec les insurgés en vue d’une "réconciliation"

L’inclusion des partisans du président Jean-Bertrand Aristide, des anciens militaires, et des "chimères" n’impliquerait pas l’oubli des violations des droits de l’homme.

Des représentants de l’opposition démocratique haïtienne, au palais présidentiel de Port-au-Prince, le 21 février 2004


Au lendemain du départ du président haïtien Jean-Bertrand Aristide, l’opposition démocratique a rencontré les représentants de la communauté internationale pour tenter d’affiner le processus de transition. Après plusieurs jours de violences et de pillages, l’urgence est évidemment le rétablissement de la sécurité.

"Les Américains ne sont pas contents que Guy Philippe, le chef militaire des rebelles, soit arrivé à Port-au-Prince avant leurs forces", confie l’un des participants à la réunion qui s’est tenue dans un hôtel de Pétionville, sur les hauteurs surplombant la capitale.

A Port-au-Prince, le 29 février 2004, un soldat insurgé demande aux membres d’une famille, terrifiés et retranchés chez eux, s’ils ont vu passer des tueurs de Jean-Bertrand Aristide

Arrivés en treillis et en armes à bord de véhicules arborant des inscriptions "Front de libération, Forces armées d’Haïti", les rebelles ont été accueillis en libérateurs alors que les premiers éléments, américains et français, de la force internationale commençaient tout juste à arriver.

Préoccupé par l’extension des pillages, le président d’une association patronale, Maurice Lafortune, a demandé à Guy Philippe de "sécuriser le bord de mer", une zone située au nord de la capitale, où de nombreux entrepôts ont été mis à sac.

Maurice Lafortune

La commission sécurité de la Plate-forme démocratique, qui regroupe les partis politiques et les organisations de la société civile, a rencontré, lundi 1er mars 2004, Guy Philippe afin "d’harmoniser les positions".

"La Plate-forme démocratique veut être le poteau mitan d’un processus de réconciliation incluant les partisans de Lavalas, les anciens militaires et les anciennes chimères qui se sont retournés contre Aristide", souligne le dirigeant social-démocrate Micha Gaillard.

"Nous devons faire violence à nos sentiments et accepter de négocier avec des personnages comme Louis-Jodel Chamblain. De près ou de loin, ils ont participé à la chute d’Aristide. Mais nous insistons pour qu’une commission vérité et justice soit mise en place, pour faire la lumière sur toutes les violations des droits de l’homme", ajoute-t-il.

Micha Gaillard

L’un des leaders de l’insurrection armée qui a précipité la chute de M. Aristide, Louis-Jodel Chamblain était un responsable du Fraph, un escadron de la mort responsable de nombreux assassinats durant la dictature militaire (1991-1994). Accusé du meurtre d’Antoine Izméry, un commerçant proche d’Aristide, M. Chamblain s’était réfugié en République dominicaine, d’où il a rejoint les forces rebelles dans le nord d’Haïti.

"Guy Philippe joue le jeu, répétant qu’il remettra ses armes aux nouvelles autorités. Jusqu’à présent, il est très conciliant", affirme Micha Gaillard.

Le secrétaire d’Etat américain Colin Powell s’est félicité de ces bonnes intentions. "Nous avons des moyens de parler aux dirigeants rebelles et je suis ravi de voir qu’ils disent, au moins jusqu’à présent, qu’ils veulent déposer leurs armes", a-t-il dit à la chaîne de télévision CNN. Il a toutefois ajouté que les Etats-Unis ne souhaitaient pas que "certains individus" jouent un rôle politique en raison de leur passé.

Un soldat insurgé contrôle un véhicule, dans une rue de Port-au-Prince, le 29 février 2004

L’autre sujet de négociations entre l’opposition et la communauté internationale porte sur la formation du gouvernement de transition et le choix du nouveau premier ministre.

L’opposition ne cache pas ses réticences à l’égard du président par intérim, le magistrat Boniface Alexandre, qui a prêté serment devant les ambassadeurs de France et des Etats-Unis moins de six heures après le départ de M. Aristide. Il a été choisi en sa condition de président de la Cour de cassation, comme le prévoit la Constitution.

Boniface Alexandre

Les opposants auraient préféré un autre membre du haut tribunal, comme cela avait été le cas en 1990, lorsque la juge Ertha Pascal Trouillot avait remplacé le général Prosper Avril, peu après sa démission.

Le plan de sortie de crise accepté par l’opposition prévoit la formation d’un groupe tripartite représentant la communauté internationale, l’alliance opposition-société civile et le parti Lavalas de l’ancien président Aristide.

Ce groupe sera chargé de sélectionner un Conseil de neuf sages qui choisira le premier ministre sur une liste de trois ou quatre noms présentés par l’opposition.

Les noms le plus souvent cités sont le commerçant Smarck Michel, qui fut brièvement premier ministre du président Aristide en 1994 avant de rompre avec lui, et l’ancien général Hérard Abraham, qui s’était gagné une réputation de démocrate à la fin des années 1980, avant de s’établir en Floride.

Jean-Michel CAROIT

Guy Philippe devant le palais présidentiel de Port-au-Prince, le 1er mars 2004

Commentaire

Ce qui saute aux yeux, dans le plan de la prétendue "communauté internationale", c’est qu’il affecte délibérément de traiter les libérateurs d’Haïti comme quantité négligeable, alors qu’il manifeste la plus grande complaisance à l’égard des partisans de Jean-Bertrand Aristide, c’est-à-dire le parti Lavalas...

C’est comme si, en 1944, les Américains avaient débarqué en Normandie après que le pays ait été libéré des nazis par la résistance, et que ces mêmes Américains aient alors prétendu discuter avec les partisans du maréchal Pétain de la suite des événements, en snobant un Charles de Gaulle traité de "général factieux" au passé critiquable, pour le motif que le collaborateur Philippe Pétain l’avait fait condamner à mort...

Charles de Gaulle

Un autre aspect particulièrement choquant de ce plan, c’est qu’il prévoit d’instaurer un groupe tripartite "chargé de sélectionner un Conseil de neuf sages" et que, dans ce groupe, on inclut des étrangers : les représentants de la prétendue "communauté internationale".

A propos de ce groupe tripartite, on relèvera qu’il suffit aux représentants de la prétendue "communauté internationale" de s’entendre, en coulisse, avec les représentants du parti Lavalas, pour être assurés d’une majorité automatique. C’est-à-dire que les représentants de l’opposition politique ne seront là qu’à titre d’alibi "pluraliste".

Dans la pratique, ce sont les représentants de la prétendue "communauté internationale" qui sélectionneront les soi-disant "neuf sages". Les représentants du parti Lavalas se contenteront d’approuver. Et les représentants de l’opposition démocratique se contenteront de se soumettre "démocratiquement" à la décision prise en coulisse... Tout cela pue l’arnaque politique.

Le fait que les représentants de l’opposition démocratique, à Port-au-Prince, aient accepté une telle formule peut être considéré comme un acte de trahison à l’égard de l’immense majorité de la population haïtienne.

Cap-Haïtien, le 22 février 2004. Les insurgés ont-ils risqué leur vie pour que des intrigants et des vendus tirent les marrons du feu ?

Il ne fait aucun doute que le coeur des Haïtiens se trouve du côté des insurgés de Guy Philippe, et non du côté d’intrigants -dont la "représentativité populaire" est on ne peut plus discutable- ou de néocolonialistes étrangers.

Il ne fait pas davantage de doute que, si des élections étaient tenues aujourd’hui à Haïti et que Guy Philippe présentait sa candidature, c’est lui, et non les politiciens de Port-au-Prince, qui remporterait l’écrasante majorité des suffrages.

Quant à Louis-Jodel Chamblain, le moins que l’on puisse dire est qu’il s’est largement racheté de son passé en contribuant, comme il l’a fait, à la libération du peuple haïtien.

Louis-Jodel Chamblain accueilli à Port-au-Prince, le 1er mars 2004

Colin Powell joue les moralistes à propos du passé de "certains individus" qui ont libéré leur pays ; alors qu’il n’a éprouvé aucun scrupule à soutenir Jean-Bertrand Aristide, dont les crimes étaient assurément plus nombreux et d’une tout autre ampleur que ceux des "certains individus" en question...

Colin Powell

Pendant qu’on se trouve au chapitre des massacres, on pourrait demander à Colin Powell si sa conscience de moraliste n’est pas quelque peu embarrassée par la mort de tous les civils tués durant les deux guerres que les Etats-Unis ont livrées à l’Irak, et dont la première, en 1991, n’avait même pas pour objectif de renverser Saddam Hussein...

Ces intrigues nauséabondes ne font que confirmer le fait que la soi-disant "communauté internationale" n’est assurément pas à Haïti pour promouvoir l’intérêt général de la population haïtienne. Elle est là pour empêcher une révolution -même pacifique- au profit de l’immense majorité des miséreux de ce pays.

US Marines à l’aéroport de Port-au-Prince, le 1er mars 2004

Au demeurant, la présence des troupes étrangères ne se justifie plus à Haïti. La guerre civile est terminée. Les partisans de Guy Philippe, avec l’aide de la police haïtienne, sont à même de s’occuper des derniers tueurs de Jean-Bertrand Aristide. Et d’ailleurs, les militaires étrangers ne font rien pour capturer ces derniers tueurs.

Port-au-Prince, le 2 mars 2004. Des passants sont contrôlés par les soldats de l’armée de libération haïtienne, afin de s’assurer qu’ils ne portent pas d’armes

La seule chose dont Haïti a actuellement réellement besoin, c’est d’aide humanitaire, et de l’assistance technique de l’ONU pour organiser les élections.

Jusqu’à présent, Guy Philippe a toujours affirmé qu’il n’était pas intéressé par la politique. Il ferait bien de reconsidérer sa position et de se présenter aux élections qui seront organisées prochainement. Nul doute qu’un "ticket" réunissant Guy Philippe et Louis-Jodel Chamblain remporterait une écrasante victoire électorale contre n’importe quelle coalition d’intrigants et de néocolonialistes.

Frank BRUNNER

George Bush

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