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Le Monde, 17 novembre 2005

Etats-Unis : Des pays européens accusés de collusion avec la CIA

par Cécile CHAMBRAUD


Les enquêtes ou des demandes d’enquête se multiplient, en Europe, dans les pays qui auraient accueilli les avions affrétés par l’Agence centrale de renseignement (CIA) américaine dans le but de transférer des prisonniers soupçonnés de liens avec le terrorisme islamiste vers des centres de détention situés dans des pays alliés pour y être interrogés en secret et, selon plusieurs témoignages, torturés. Plusieurs gouvernements européens sont sommés par leur opposition ou leurs alliés de dire s’ils étaient informés de ces vols.


En Espagne, il est apparu, mercredi 16 novembre 2005, que deux avions de la CIA auraient fait escale à quatre reprises à Tenerife, dans l’archipel des Canaries, au cours de trajets entre les Etats-Unis et le Maroc, entre mars 2004 et mai 2005. Ces vols s’ajoutent aux dix escales que des appareils du renseignement américain auraient faites à Palma de Majorque (Baléares) entre le 22 janvier 2004 et le 17 janvier 2005. Dans les deux cas, les vols se sont poursuivis bien après que le conservateur José Maria Aznar, allié de George Bush lors de la guerre en Irak, eut cédé sa place, en mars 2004, au socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, qui a retiré les troupes espagnoles d’Irak dès son entrée en fonctions.

L’exécutif de M. Zapatero peine à apporter une réponse aux questions posées. Le gouvernement de la région autonome des Canaries, qui l’avait déjà questionné, en mai 2005, à la suite d’informations parues dans la presse locale, sans obtenir de réponse, et la coalition communiste et écologiste Izquierda Unida, qui demande des explications sur les mouvements aériens aux Baléares depuis le printemps, veulent convoquer le ministre de l’intérieur, José Antonio Alonso, le ministre de la défense, José Bono, et le directeur du Centre national d’investigation (le service de renseignement), Alberto Saiz, devant le Congrès des députés. Le procureur des Baléares a été dépêché devant la presse pour expliquer que le parquet n’a pas tenté d’enterrer l’instruction après l’enquête de la Guardia civil (gendarmerie).

Au Portugal, l’hebdomadaire Focus a rapporté, mercredi 16 novembre 2005, qu’un Gulfstream et un Boeing, utilisés dans le passé par la CIA, ont été photographiés à l’aéroport international de Porto et à Tires, près de Lisbonne.

En Suède, le premier ministre, Göran Persson, a confirmé, mercredi 16 novembre 2005 au soir, qu’un avion utilisé par la CIA a "manifestement" atterri en Suède au moins à trois reprises, entre 2002 et 2005. L’agence de presse suédoise TT avait révélé, lundi 14 novembre 2005, que des avions de la CIA avaient transité par les aéroports de Stockholm, d’Örebro et de Malmö. En Norvège, l’ambassadeur américain a été convoqué par le gouvernement pour s’expliquer sur le même type d’opérations. Un Gulfstream 3 utilisé par la CIA s’est posé, le 20 juillet 2005, sur l’aéroport d’Oslo et aurait poursuivi sa route vers Paris.

Les médias islandais ont rapporté que des avions de la CIA ont atterri en Islande, à mi-chemin de l’Europe et des Etats-Unis, à 67 reprises depuis 2001. L’agence balte BNS a affirmé que des avions de la CIA, Boeing et Gulfstream 5, pouvant avoir transporté des suspects de terrorisme, avaient traversé l’espace aérien lituanien "des douzaines de fois entre 2001 et 2003, mais n’avaient jamais atterri en Lituanie". La route du Boeing l’aurait amené de Kaboul vers la Pologne ou parfois de Francfort vers Moscou. Le Gulfstream 5, surnommé le "Guantanamo Express", selon BNS, volait entre l’Asie centrale et Francfort ou Glasgow. Un journal estonien a rapporté que le même Boeing N313P s’était posé à l’aéroport de Tallinn, le 11 janvier 2003. L’Estonie a toutefois démenti, de même que la Lettonie ou la Lituanie, qu’une "prison de la CIA" ait été opérationnelle sur son territoire.

En Allemagne, une enquête a été ouverte en marge de l’enlèvement de l’ex-imam Abou Omar (Hassan Mustafa Osama Nasr) en Italie. Le 17 février 2003, celui-ci aurait transité par la base militaire américaine de Ramstein, dans le sud-ouest de l’Allemagne, avant d’être transféré en Egypte. Le parquet de Zweibrücken, non loin de Ramstein, a ouvert une enquête contre X..., visant les agents américains de la CIA qui auraient, ce jour-là, acheminé l’ex-imam sur la base militaire. Le religieux aurait été alors aussitôt conduit à bord d’un Gulfstream qui aurait décollé pour Le Caire. Le parquet de Milan a demandé, vendredi 11 novembre 2005, l’extradition de vingt-deux agents de la CIA soupçonnés d’avoir participé à l’enlèvement, en 2003, à Milan, d’Abou Omar, qui faisait l’objet d’une enquête antiterroriste en Italie. Par ailleurs, le parquet de Munich a indiqué, mercredi 16 novembre 2005, enquêter sur le transfert d’un Allemand d’origine libanaise à destination de l’Afghanistan. Khaled Al-Masri aurait été arrêté, avec l’aide d’enquêteurs américain, le 31 décembre 2003, à la frontière entre la Serbie et la Macédoine. Après plusieurs mois de détention, il aurait été reconduit en Europe et libéré à la frontière serbo-macédonienne.

En Grande-Bretagne, une enquête du Guardian, publiée en septembre, fait état de l’utilisation, par des avions affrétés par la CIA, de bases britanniques pour se ravitailler. Le quotidien a répertorié au moins 210 atterrissages d’avions de l’Agence depuis le 11 septembre 2001. Le Foreign office a démenti avoir connaissance de l’existence de ces vols. "Leurs avions utilisent nos aéroports. Nous fermons les yeux. On ne pose aucune question", a toutefois reconnu un responsable du ministère britannique de la Défense, sous couvert d’anonymat. Le 2 août 2005, The Guardian a publié le témoignage de Benyam Mohammed, un Londonien de 26 ans qui affirme avoir passé deux ans et demi en prison au Pakistan, au Maroc et en Afghanistan avant d’être enfermé à Guantanamo. Dans la prison de Temara, près de Rabat, il prétend avoir été soumis à des séances de torture régulières. Au Pakistan, il déclare avoir été interrogé par deux agents du MI6 (services britanniques d’espionnage). "Le Royaume-Uni condamne sans réserve le recours à la torture et n’a jamais permis à ses services de renseignement de l’utiliser", affirme le Foreign Office à propos de ces allégations. Le Guardian a retrouvé la trace des vols de la CIA qui correspondent aux dates de son maintien en détention au Maroc.

La Roumanie a nié l’existence sur son sol de prisons gérées par la CIA. "Aucune institution roumaine ne confirme ce scénario", a déclaré au Monde le président, Traian Basescu. La base militaire de Mihail-Kogalniceanu, près de la mer Noire, citée par l’organisation Human Rights Watch comme un possible centre de détention, a été exceptionnellement ouverte aux journalistes. Selon le commandant Dan Buciumanu, il n’y a pas la moindre trace d’un Guantanamo en terre roumaine. "Rien ne bouge ici sans mon accord, et je vous promets que je n’ai jamais été au courant d’une telle affaire", a-t-il affirmé.

Cécile CHAMBRAUD (Madrid) avec nos correspondants à Berlin, Londres, Rome et Stockholm

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