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Le Temps, 19 novembre 2005

Etats-Unis : Le réseau totalitaire secret de la CIA


L’agence aurait convaincu une vingtaine de pays alliés d’entrer dans ce système qu’elle contrôle. Le seul centre multinational antiterroriste est à Paris, révèle le « Washington Post ». Le malaise grandit en Europe. La Suisse réclame des explications sur trois vols suspects en transit à Genève.


« Alliance Base. » Le nom allait presque de soi : en arabe, base se dit Al-Qaïda. Alors, une structure qui est chargée de détruire la métastase terroriste peut bien s’appeler ainsi. « Alliance Base » est un groupe multinational chargé de centraliser le renseignement en Europe, de prendre des décisions et de lancer des opérations n’importe où dans le monde pour détruire la nébuleuse, intercepter ses cadres. Le groupe est basé à Paris, réunit des compétences américaines, françaises, allemandes, canadiennes, australiennes et britanniques. Dans plus d’une vingtaine de pays d’Europe, du Proche-Orient et d’Asie, des cellules nationales complètent ce maillage. Mais le vrai cœur du réseau, qui paie et commande, est à Langley, en Virginie, au siège de la CIA. C’est ce que disait, vendredi 18 novembre 2005, le Washington Post.

C’est ce qu’écrivait, en fait, Dana Priest. Cette blonde journaliste posée traite pour le quotidien de la capitale les questions de sécurité nationale. Et depuis quelque temps, elle fait trembler l’appareil de sécurité de l’administration républicaine. Dana Priest a parlé la première des avions privés discrets qui transfèrent les détenus précieux de la CIA vers des lieux de détention secrets. C’est elle qui a décrit le plus complètement ce système carcéral clandestin dans lequel le contre-terrorisme américain interroge ses prisonniers hors de tout contrôle, révélant au passage que deux de ces « black sites » sont en Europe de l’Est. En Pologne et en Roumanie, on le sait désormais. La Chambre des représentants a ordonné l’ouverture d’une enquête, pour découvrir qui a informé la journaliste, qui lui a révélé des faits « qui mettent en danger la sécurité nationale ». Dana Priest est la Pénélope de la CIA : elle passe son temps à détricoter la cape sous laquelle l’agence dissimule son action. Difficile, mais plus simple au fil des mois : dans le climat de quasi-guerre civile qui monte à Washington autour de l’Irak et de ses conséquences, les bouches s’ouvrent. Les espions, anciens ou pas, ne sont pas les moins bavards.

L’origine d’« Alliance Base » et de ses plus petites planètes, selon ces sources, se trouve dans une pratique expérimentée pendant la guerre de Bosnie, puis consolidée dans une directive secrète (« presidential finding ») du 17 septembre 2001. Dans l’ex-Yougoslavie, il s’agissait de tisser un filet pour empêcher l’afflux des djihadistes attirés vers Sarajevo assiégée. Après les attentats de New York et de Washington, la CIA a développé un plan en deux temps. Le coup de marteau sur l’Afghanistan, pour détruire les bases d’Al-Qaida, allait avoir pour effet de disperser dans le monde entier ses combattants. Il faudrait mettre en place un réseau capable de les intercepter et de les détruire partout : une « worldwide attack matrix », comme l’écrit Dana Priest.

La CIA savait qu’elle n’avait pas elle-même les moyens de cette lutte. Il lui fallait de l’aide, des collaborations généreuses. Mais les Américains eux-mêmes savent bien qu’une franche coopération avec eux, par les temps qui courent, ne va pas de soi. Il fallait que le marché, pour les partenaires, fût tentant. L’agence était prête à se montrer généreuse. D’ailleurs, après le 11 septembre 2001, l’argent coulait vers elle à flots : son budget (secret) a été multiplié par deux et demi en deux ans. Aux services plus ou moins amis, plus ou moins hostiles, et souvent démunis, la CIA offrait des moyens, des instruments de communications de la dernière génération, l’accès à ses insondables bases de données, et le partage -contrôlé- des écoutes universelles des grandes oreilles de la National Security Agency. En échange, dans les pays qui acceptaient cette collaboration, l’agence demandait à pouvoir recruter ses collaborateurs (contrôlés, soumis au polygraphe), payés par elle, n’agissant que sous son contrôle. En Europe, au Proche-Orient et en Asie, plus de deux douzaines d’Etats sont entrés dans ces arrangements, affirme le Washingon Post, acceptant la constitution chez eux, sous contrôle américain, de Counterterrorist Intelligence Centers (CTIC).

George Tenet, le directeur de la CIA démis depuis pour motif de destruction massive, est le vrai père de cette matrix. Il a payé de sa personne pour la constituer, d’abord au Yémen, où Al-Qaida avait des bases, et qui a été proprement retourné par cette coopération. Les pays européens, et pas seulement ceux de la Nouvelle Europe, ont accepté volontiers d’entrer dans cette structure de l’ombre, y compris l’Allemagne, y compris la France, qui accueille ce gros maillon de l’« Alliance Base ». Ce réseau rappelle un peu Gladio, cette organisation paramilitaire et de renseignement que la CIA avait suscitée en Europe, pendant la Guerre froide, pour préparer une résistance dans les pays qui passeraient sous contrôle soviétique.

Les informateurs de Dana Priest jurent qu’il n’y a pas de relations entre les réseaux des CTIC et le système carcéral secret de la CIA. Les « black sites » sont illégaux dans tous les pays de droit, et on voit bien l’utilité de ce distinguo. Mais on a quand même l’impression que se dévoile peu à peu un tissu mondial dissimulé, fait de ces centres contre-terroristes dont la raison d’être est de capturer des djihadistes, des prisons secrètes où ils sont enfermés, et des avions anonymes qui les transportent d’une geôle à l’autre.

Alain CAMPIOTTI

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