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Le Monde, 22 novembre 2005

Afrique : La lutte contre le paludisme pâtit d’incohérences

par Philippe BERNARD


Vue de Yaoundé

Contre le paludisme, des traitements nouveaux et efficaces existent, des fonds ont été mobilisés et un mécanisme de financement international a été créé, en 2001, après des décennies d’abandon. Mais les malades, dont 1 million à 3 millions meurent chaque année dans les villages africains, continuent de se voir proposer des médicaments obsolètes et inefficaces, voire contrefaits et nocifs.

Cameroun


Plus de 1400 chercheurs, responsables politiques et d’organisations non gouvernementales (ONG) ont tenté de dénouer ce tragique paradoxe, du 14 novembre au 19 novembre 2005, à Yaoundé (Cameroun), lors de deux forums qui ont confronté les aspects scientifiques puis politiques de la lutte contre l’endémie. Si la mobilisation de têtes pensantes constatée à Yaoundé est inédite et porteuse d’espoirs, la maladie, elle, est loin de désarmer. Toutes les trente secondes, le paludisme tue un enfant. Chaque année, 300 millions de personnes sont infectées, dont 90 % en Afrique. "Dire que les gens continuent de croire que l’animal le plus dangereux d’Afrique est le lion !", grince Louis Da Gama, responsable de la campagne "Massive Effort" (Effort massif). La mobilisation contre le sida a relancé la bataille contre la vieille maladie tropicale qui avait cessé d’intéresser les pays riches depuis la fin de leurs empires. Fondé en 1998 autour de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le partenariat "Roll Back Malaria" (RBM, "Faire reculer le paludisme") s’est ouvert aux ONG. En 2001 a été créé un "Fonds mondial" (FM) chargé de financer la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Ce réveil politique est allé de pair avec une avancée thérapeutique : la redécouverte d’une substance tirée de la pharmacopée traditionnelle chinoise -l’artémisinine- à l’efficacité spectaculaire. Reste à surmonter un obstacle de taille : les nouveaux traitements, baptisés ACT (Artemisinine Based Combinaison Therapy), coûtent dix fois plus cher que les anciens.

Un laborantin

En outre, la campagne "Roll Back Malaria", qui se donnait pour but de donner accès à un traitement à 60 % des malades en 2005, est très loin d’avoir atteint ses ambitions. Sur 48 Etats africains touchés par le paludisme, seule une poignée (dont la Zambie, le Burundi, l’Erythrée, l’Afrique du Sud, le Ghana et le Gabon) a généralisé le protocole de traitement ACT. L’OMS, le Fonds mondial et les Etats africains figurent parmi les accusés. "Des centaines de millions volent au Nord sans jamais atteindre le Sud, tonne Pierre Druilhe, chef de l’unité de parasitologie à l’Institut Pasteur : les agences internationales sont d’abord préoccupées par leur visibilité médiatique." Sont mis en cause l’incapacité de l’OMS à déterminer le volume de la demande d’ACT et les retards du Fonds mondial pour en financer l’achat par les Etats. Ainsi, l’OMS a annoncé une demande de 60 millions de doses pour 2005 alors que 20 millions seulement ont été finalement commandées. Cette incertitude explique, selon les laboratoires, le retard de leur production et renforce la réticence des Etats à commander de coûteux traitements. L’incohérence est telle qu’une partie des financements -1,4 milliard de dollars en quatre ans- n’a pas été dépensée. Les Etats africains mettent en cause les lourdeurs du FM et des ONG dénoncent "l’argent qui dort à Washington pendant que les enfants meurent".

Un moustique anophèle, vecteur du paludisme

Quatre ans après sa création, le Fonds mondial est, en outre, déstabilisé tant en interne, avec un audit visant son responsable, que depuis l’extérieur, avec la création, par l’administration Bush, d’un fonds "présidentiel" dévolu au paludisme, réservé à des interventions politiquement ciblées. Ses avocats, nombreux, voient pourtant dans le FM un levier de mobilisation sans précédent. Si l’argent n’arrive pas, se défend Brad Herbert, le directeur des opérations du Fonds, c’est aussi parce que celui qui a été distribué a été peu ou mal dépensé par certains Etats. Le Sénégal s’est vu suspendre sa subvention parce que l’argent déjà versé "est parti ailleurs" ; l’Ouganda a été mis en cause pour corruption ; le Kenya, lui, a acheté des 4 × 4 avec l’argent du paludisme et le Nigeria n’a toujours pas passé les commandes, pourtant financées, des 8 millions de moustiquaires imprégnées d’insecticide. Secrétaire exécutive de RBM, Awa Coll-Seck confirme retards et malversations. Mais elle met en avant les premiers succès : "Nous partons d’une situation catastrophique et il faut beaucoup de temps pour que l’action soit visible."

Un enfant vacciné contre le paludisme, en Tanzanie

Dans l’"appel à l’action" lancé, samedi 19 novembre 2005, à Yaoundé, la coalition contre le paludisme reconnaît qu’elle n’a pas atteint ses objectifs et "s’inquiète de l’absence de perspective" de financement à long terme. Roll Back Malaria prône une "lutte intégrée" associant notamment la diffusion des traitements ACT et la distribution de moustiquaires. La "mobilisation de la société civile" fait aussi partie des mots d’ordre. Mais chacun sait que les principales victimes du paludisme -les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes- comptent aussi parmi les sans-voix. L’OMS dénombre 300 millions de cas annuels de paludisme. 40 % de la population mondiale sont exposés à cette maladie. En 2010, ils seront 50 %. Des épidémiologistes contestent ces chiffres. Une équipe britannique avance le chiffre moyen de 515 millions d’accès palustres par an. Jean-François Trape, de l’Institut de recherche sur le développement (IRD), à Dakar, donne une fourchette de "2,7 à 3 millions de morts par an".

Philippe BERNARD

Une mère avec son enfant souffrant de paludisme, au Liberia

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