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Le Monde, 13 décembre 2005

Côte d’Ivoire : Les dernières heures de Firmin Mahé

par Gérard DAVET et Fabrice LHOMME


La dernière journée de Firmin Mahé débute, vendredi 13 mai 2005, vers 09h30, sur une petite route reliant Duékoué et Man, au sud de Bangolo, dans la zone de confiance qui sépare forces gouvernementales et rebelles, en Côte d’Ivoire. Fondée pour l’essentiel sur les témoignages de militaires et des rapports internes de l’armée, la procédure judiciaire, que Le Monde a pu consulter, permet de reconstituer l’enchaînement des circonstances qui ont provoqué la mort de Firmin Mahé et un séisme dans l’armée française.


Une sinistre réputation, ce Firmin Mahé, selon les militaires français : il serait violent, voleur, un "coupeur de routes", à la tête de sept ou huit hommes armés de machettes ou de AK-47. Il pillerait les minibus, contraints de s’arrêter sur la seule route goudronnée du coin, rendue impraticable par un tronc d’arbre jeté sur la chaussée. Ce matin-là, il ne sait pas que les militaires français ont décidé de mettre fin à ses activités. Deux véhicules blindés légers patrouillent, ce 13 mai. Ils appartiennent au peloton de reconnaissance et d’investigation antichars (Priac) de l’escadron blindé du groupement tactique interarmes numéro 2. A bord de l’un des véhicules, le maréchal des logis Philippe Bonneau, membre du 4e régiment de chasseurs, arrivé en Côte d’Ivoire le 9 février. Sa mission : faire du renseignement auprès de la population locale, pour interpeller des "coupeurs de route", dont Firmin Mahé, réputé proche des rebelles. On lui impute une demi-douzaine de meurtres, et à peu près autant de viols. L’adjudant-chef Guy Raugel, mis en examen pour "homicide volontaire", et placé en détention provisoire, s’est souvenu, le 5 décembre 2005, devant la juge, de ce que lui aurait répété, à propos des "coupeurs de route", son supérieur, le colonel Eric Burgaud, poursuivi pour complicité d’homicide volontaire : "Il faut les attraper, les salopards, il faut les choper et en buter un."

La patrouille double un petit groupe d’Ivoiriens. Selon un rapport interne, "Mahé est identifié par un "local" embarqué dans un (véhicule blindé léger). La patrouille fait demi-tour, un peu plus loin, et revient à la rencontre de Mahé (...) Ce dernier, se sentant reconnu, s’enfuit. Le personnel de la patrouille lui ordonne de s’arrêter puis effectue des tirs de sommation en l’air." Mais Firmin Mahé, armé d’un calibre 12 à canon scié, parvient à s’échapper : "Il plonge dans un marigot, sur le bas-côté de la route, et nage vers la savane. Le voyant s’échapper, (le maréchal des logis) Bonneau effectue un tir de neutralisation, avec un Famas, dans sa direction. L’individu se dissimule et disparaît de la vue de ses poursuivants." Le fugitif reste introuvable. Les militaires sont frustrés. Le brigadier Lianrifou Ben Youssouf, mis en examen pour "complicité d’homicide volontaire" et laissé en liberté, l’a expliqué à la juge : "La bande de Mahé ne faisait pas que racketter les gens. Ils agressaient, tuaient et parfois violaient les femmes." Le brigadier a évoqué cette femme dont le "mari avait refusé de coopérer avec la bande de Mahé : l’homme devait violer une femme devant tout le monde et sa propre femme enceinte. L’homme a refusé et comme punition, il a été roué de coups. (...) Nous avons appris un jour plus tard qu’il était mort des coups reçus à l’hôpital. Cette histoire était notre quotidien".

17h45 : alors que les recherches ont été abandonnées, une patrouille du groupement tactique découvre, presque par hasard, Firmin Mahé, sur un petit chemin de terre, à proximité de l’endroit où il s’était enfui. Il est "affaibli, mais conscient", selon les militaires, qui le transportent au poste de secours de Bangolo, à 10 km. C’est là, à partir de 18h15, que les choses dégénèrent. Gravement blessé à la jambe (l’une des balles tirées par le maréchal des logis Bonneau lui a déchiqueté la rotule), Firmin Mahé tente de mordre l’infirmière qui le soigne. Selon l’enquête de commandement, le "coupeur de routes" est alors "l’objet de brutalités sérieuses et répétées" de la part de l’adjudant-chef Raugel et de ses subordonnés. Le capitaine Matthias de Larminat, officier de liaison du groupement tactique auprès de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (Onuci), a confirmé, le 25 novembre 2005, à la brigade criminelle, que Firmin Mahé avait été "frappé à plusieurs reprises par des soldats du Priac. Ils le traitaient de connard, de salopard. (Il) recevait de nombreux coups de poing."

Peu avant 19h00, l’adjudant-chef Raugel et le capitaine de Larminat sont contactés par le colonel Burgaud, qui leur demande de ramener le blessé à l’infirmerie-hôpital de Man. Il leur donne l’ordre de rouler "en prenant bien (leur) temps". "J’ai alors compris que le colonel Burgaud voulait que le convoi prenne son temps afin que Mahé décède de ses blessures", a déclaré le capitaine de Larminat. "Je lui ai demandé directement si Mahé devait arriver mort, le colonel Burgaud m’a répondu très clairement : "Vous m’avez bien compris", a renchéri l’adjudant-chef Raugel. Le colonel Burgaud, mis en examen pour "complicité d’homicide volontaire" et laissé en liberté contre l’avis de la juge d’instruction, a reconnu avoir dit à ses subordonnés : "Si vous l’attrapez, vous le descendez." Et, devant la juge, il a précisé : "Je suis sûr d’avoir dit à Raugel que l’idéal était que Mahé arrive mort de ses blessures." Il a expliqué qu’il tenait l’ordre du patron de l’opération "Licorne", le général Henri Poncet, avec qui il dit avoir échangé "deux à trois coups de fil" entre 18h00 et 18h30 : "Ce n’est pas moi qui ai suggéré au général Poncet que Mahé décède en cours de route. L’idée est venue de lui et a été traduite par cette formule : "Roulez doucement, vous me comprenez." (...) Cela signifiait que la solution idéale était qu’il décède en route." Soupçonné d’avoir, au minimum, "couvert" ses subordonnés, le général Poncet, convoqué à la brigade criminelle où il a été placé en garde à vue, mardi 13 décembre 2005 au matin, a été sanctionné et muté par le ministère de la Défense.

Peu après 19h00, plusieurs véhicules blindés, dans l’un desquels Firmin Mahé a été jeté "sans ménagement", s’ébranlent doucement. "Après cinq ou dix minutes, s’est rappelé devant les policiers le brigadier-chef Johannès Schnier, mis en examen pour "homicide volontaire" et placé en détention provisoire, l’adjudant-chef Raugel s’est retourné vers moi et m’a demandé de poser le pare-soleil sur la vitre arrière." La suite, Guy Raugel la raconte, à la brigade criminelle, le 28 novembre 2005 : "Je me suis emparé d’un sac poubelle en plastique noir et d’un rouleau adhésif marron de déménageur. Je me suis retourné vers l’arrière du véhicule en me mettant à genou sur mon siège. J’ai demandé au pilote de maintenir l’allure et dans le même temps au brigadier chef Schnier de redresser l’individu vers moi. (Il) a ramené vers moi Mahé qui était inconscient. (...) Le buste de Mahé penché vers l’avant et ramené au maximum vers moi, j’ai enfilé le sac poubelle sur sa tête. Je l’ai serré autour du cou et j’ai entouré ce dernier avec le scotch en faisant plusieurs tours afin que l’air ne puisse plus passer. J’ai demandé à Schnier de le replacer au sol, à ce moment-là, Mahé a eu des soubresauts et un râle. Il s’est tendu puis s’est évanoui." A 20h00, c’est un cadavre qui passe les portes de l’hôpital militaire de Man. Le médecin constate le décès de Firmin Mahé, officiellement à la suite de sa blessure à la jambe.

Au PC, Guy Raugel explique au colonel Burgaud comment il a mis fin aux jours de Mahé. "Le colonel Burgaud m’a félicité et m’a dit approximativement : "Une bonne chose de faite, un coupeur de route en moins." Il semblait très satisfait." Le colonel Burgaud rendra compte dans la soirée au général Renaud de Malaussène, général "adjoint opérations", qui informera, le lendemain, le général Poncet ? Ce dernier décide de ne pas rendre compte à sa hiérarchie, couvrant ses hommes.

Une semaine après l’assassinat de Firmin Mahé, le capitaine de Larminat viendra trouver l’adjudant-chef Raugel pour lui proposer d’être "félicité". "Cependant, comme cela ne pouvait se faire de manière officielle dans ce cadre-là, il m’a indiqué qu’une mise en scène allait être faite, a révélé Guy Raugel. Elle consistait à partir sur l’axe Nord-Sud et à simuler une prise à partie des coupeurs de route avec tirs de riposte. Je n’ai pas voulu participer à cette mascarade, en précisant qu’en ce qui me concerne, j’avais déjà été félicité et remercié par la population de Bangolo, qui avait été débarrassée de Mahé. Cela me suffisait."

Gérard DAVET et Fabrice LHOMME

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