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Le Monde, 23 décembre 2005

Algérie : Tamanrasset, terminus ou transit des Africains en quête d’eldorado

par Florence BEAUGE


Des émigrants clandestins dans le désert, à la frontière entre le Maroc et l’Algérie, le 8 octobre 2005

"Nos parents ont construit l’Europe ! Et maintenant vous ne voulez plus de nous ? Pourquoi Sarkozy chasse-t-il les Africains ?" Il crie, furieux et désespéré. Très vite, d’autres Camerounais s’agglutinent autour de lui. Ils ont entre 20 et 30 ans. Certains sont curieux, d’autres excités. "On nous refoule de partout alors qu’on est malades et qu’on n’a pas d’endroit où rester !", lance l’un avec rancoeur. "On ne réclame qu’une chose : les droits de l’homme !", hurle son voisin. Les autres reprennent en choeur : "Oui, les droits de l’homme !"

Algérie


Leur lieu de rendez-vous, c’est l’oued Tamanrasset, du nom d’un scarabée qui se nichait autrefois dans ce cours d’eau et inspirait l’effroi. Il n’y a plus de scarabées aujourd’hui dans l’oued Tamanrasset -ni d’eau en ce mois de décembre-, mais des centaines et des centaines d’Africains arrivés clandestinement dans l’espoir de trouver du travail, d’amasser un peu d’argent, puis de gagner l’eldorado européen. Un espoir à nouveau assombri, après le rapatriement forcé par les autorités algériennes, lundi 19 décembre et mardi 20 décembre 2005, de 550 Africains sans papiers originaires de huit pays, dont le Mali, le Sénégal, le Burkina Faso et le Cameroun.

Vue de Tamanrasset

Ils commencent la journée en s’asseyant sur un muret de la ville, offrant leurs bras aux entrepreneurs en bâtiment. "On nous fait ramasser des pierres sur les chantiers", racontent-ils. Les autres se livrent à de petits trafics ou tuent le temps. Les Maliens et les Nigériens sont les moins mal lotis. Parce qu’ils sont francophones et originaires de pays voisins (600 et 400 kilomètres de là), ils se sentent presque chez eux. Beaucoup travaillent comme "hommes de ménage", à l’inverse des anglophones, qui ne trouvent pas d’emploi. On les dit "violents, voleurs, porteurs du sida...".

Vue de Tamanrasset

Chaque soir, les uns et les autres s’échangent des tuyaux et se remontent le moral. Chaque communauté garde ses distances -ici les Tchadiens, là les Camerounais, là-bas les Ivoiriens- et regarde l’autre avec méfiance. L’été, ils dorment dans le lit asséché du cours d’eau. L’hiver, ils s’entassent à dix ou quinze dans des chambres sous-louées dans le quartier chaud de Guet el-Oued, un ghetto. A 7 kilomètres de là, un groupe de Libériens étale des couvertures et des sacs-poubelle en plein air, au milieu des rochers, à deux pas d’une décharge publique. Le campement est misérable. "On est tout le temps sur le qui-vive à cause de la police algérienne. Elle vient sans cesse nous racketter", raconte un jeune, foulard rouge noué sur la tête. Il dit s’être fait voler son téléphone portable. Ses compagnons se sont fait dérober leurs montres ou leurs économies. Leur premier geste , en se levant le matin, frigorifiés, est d’aller fouiller la décharge. Ils y trouvent "des restes de sardines" ou des bricoles à revendre.

Vue de Tamanrasset

"Je suis arrivé à Tamanrasset, il y a un mois, avec mon frère aîné. Au Liberia, j’étais combattant dans les troupes de Charles Taylor. Je ne peux plus retourner là-bas. Je ne crois pas au désir de paix de la nouvelle présidente", explique le jeune au foulard rouge, qui se présente comme un "réfugié politique". Il y a quinze jours, les autorités algériennes l’ont ramené, en camion, à Tin Zaouatine, à la frontière malienne, comme une centaine d’autres clandestins. Pendant deux semaines, il est resté dans une sorte de no man’s land saharien. "On était malades. Il n’y avait pas de travail, rien à manger. Trois d’entre nous sont morts. Deux, de maladie. Le troisième au cours d’une bagarre avec un Camerounais", raconte-t-il. En payant l’équivalent de 150 euros, il a pu regagner Tamanrasset. Repasser la frontière algéro-malienne ne lui a pas posé de problème, l’Algérie n’exigeant pas de visas des porteurs de documents de voyage maliens. L’Europe ? Il assure que son objectif, dans l’immédiat, est de gagner Alger, à 2000 kilomètres de là, et de s’y faire recruter dans un club de football.

Vue de Tamanrasset

Savent-ils que l’Union européenne boucle ses frontières et qu’ils n’ont aucune chance de réaliser leurs rêves ? Que les assauts désespérés de leurs compatriotes sur Ceuta et Melilla se sont soldés par une quinzaine de morts en octobre 2005 ? "Nous le savons et ça ne nous fait pas peur ! Si la vie est difficile pour 50 % des gens en Europe, elle l’est pour 90 % des gens en Afrique !", répond un Ivoirien, déterminé, au milieu de compatriotes qui renchérissent.

Un émigrant clandestin dans le désert, à la frontière entre le Maroc et l’Algérie, en octobre 2005

"Tam" comptait 4000 habitants il y a vingt-cinq ans. Ils sont aujourd’hui 120000. Depuis qu’elle est devenue une préfecture, en 1975, la ville connaît une croissance exponentielle. Les Touaregs, d’origine berbère, sédentarisés pour la plupart, sont devenus minoritaires. S’ils détiennent encore la mairie, le reste leur échappe. Ce brassage de cultures entre 47 nationalités se fait sans heurts majeurs. "Il fait bon vivre ici", entend-on. Pour combien de temps encore ? "On renvoie tous ces Africains aux frontières en sachant très bien que ce n’est pas la solution. Le problème grossit chaque mois de façon fulgurante. C’est une bombe à retardement pour la ville et cela m’inquiète, indique Mokhtar Zounga, ancien maire de Tamanrasset. Il y a dix ans, seuls ou presque venaient les francophones. Maintenant, c’est toute l’Afrique qui passe ou s’arrête chez nous !" Les Asiatiques sont de plus en plus nombreux à emprunter, eux aussi, cette route de l’espoir fou. "C’est la faim qui fait venir ces gens. Il faut trouver le moyen de les retenir chez eux. Rien ne les fera reculer, avertit M. Zounga. Tous disent : "On va mourir si on reste en Afrique. Autant aller mourir au paradis !"."

Florence BEAUGE

Des échelles de fortune bricolées par des émigrants clandestins pour franchir la clôture séparant le Maroc de l’enclave espagnole de Ceuta, le 29 septembre 2005

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