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Le Monde, 11 janvier 2006

Afrique : La Chine pousse ses pions

par Jean-Pierre TUQUOI


Vue de Libreville, au Gabon

Les ouvriers chinois qui s’affairaient depuis des mois sur l’esplanade du Sénat à Libreville, capitale du Gabon, ont terminé la pose des pavés devant l’imposant bâtiment de marbre blanc. Un autre chantier d’envergure les attend en face du Sénat : la construction de la Cité de l’information voulue par le président, Omar Bongo.

Un cargo charge du bois équatorial, dans le port de Libreville, au Gabon


A des milliers de kilomètres de là, au Nigeria, d’autres Chinois sont à la manoeuvre. Moyennant plus de 2 milliards de dollars, ils ont acquis, lundi 9 janvier 2006, une participation importante dans un gisement de pétrole, au large des côtes du pays. En Mauritanie aussi, ils prospectent le sous-sol à la recherche d’hydrocarbures. Au Soudan, ils gèrent une usine pétrochimique. Au Zimbabwe, ils ont pris le contrôle d’un opérateur de téléphonie mobile. Ils refont les routes au Rwanda et au Kenya, réhabilitent les fermes agricoles en Tanzanie, modernisent le réseau ferré en Angola, participent à l’exploitation forestière en Guinée-Equatoriale et au Mozambique...

Vue du Palais présidentiel, à Nouakchott, en Mauritanie

On pourrait multiplier les exemples qui témoignent que la Chine pousse ses pions en Afrique. Elle le fait avec méthode et sans états d’âme. "Elle accepte d’octroyer des prêts gagés sur la production pétrolière future d’un pays, une pratique que le Fonds monétaire international s’interdit, car elle hypothèque l’avenir", note un haut fonctionnaire français. Tous les pays du continent noir l’intéressent, quels que soient leur régime politique, leur situation géographique. Et tous les secteurs économiques l’attirent, du pétrole aux télécommunications, de l’exploitation forestière aux travaux publics.

Paysage forestier au Rwanda

L’activisme est tel qu’il suscite l’émoi des Occidentaux, dont le continent noir, avec ses cinquante-quatre pays, était jusqu’il y a peu la chasse gardée. Au début de l’été 2005, le Congrès américain a organisé des auditions sur "l’influence de la Chine en Afrique". En France, le ministère de l’économie a mobilisé tous les postes d’expansion économique installés sur le continent africain avec mission de faire le point sur l’entrée en force de la Chine sur le marché. L’étude exhaustive réalisée n’a pas été rendue publique à ce jour.

Une plantation de thé au Rwanda

La montée en puissance de la Chine est indiscutable. Entre 2002 et 2003, le commerce sino-africain a augmenté de 50 %, et de 60 % l’année suivante. Même si les sommes en jeu sont encore modestes, Pékin n’a jamais enregistré une croissance aussi forte avec aucune autre zone au monde. L’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest offrent un bon exemple du changement en cours. Il y a encore quelques années, les Etats-Unis et le Royaume-Uni étaient, derrière la France, les premiers fournisseurs des pays de la zone. En 2003, ils se sont fait dépasser par la Chine. La France est encore en tête, mais rien ne dit qu’elle maintiendra son avance. "La présence chinoise a tout simplement explosé", résume l’ancien secrétaire d’Etat adjoint pour les affaires africaines, Walter Kansteiner, dans le Wall Street Journal.

Scène de rue à Ruhengeri, au Rwanda

Le pragmatisme guide la Chine. En Centrafrique, pays ruiné par des années de guerre civile, les caisses de l’Etat sont vides. Alors que les bailleurs de fonds -Fonds monétaire international, Banque mondiale, etc.- tergiversent pour offrir des crédits, Pékin propose ses dons. Et ce n’est pas tout : les Chinois participent à l’exploration pétrolière en Centrafrique ; ils étudient la construction d’une cimenterie ; enfin, ils ont signé deux accords de coopération agricole et de défense...

Vue de l’Oubangui, en République centrafricaine

Parfois, la Chine prend la place des Occidentaux à la faveur d’une crise. Ce fut le cas au Zimbabwe, en 2002, au moment de la mise en oeuvre d’une réforme agraire controversée par le président, Robert Mugabe, au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle. Lorsque les Occidentaux ont imposé des sanctions, les Chinois ont fait leur apparition. Il n’a pas fallu longtemps avant qu’une centaine d’hommes d’affaires fassent le déplacement à Harare, la capitale, avec de multiples projets. Quatre ans plus tard, les résultats sont là. Les Chinois sont présents dans le secteur minier, les transports, la production et la distribution électriques, les communications mobiles. Symbole de ce rapprochement, une liaison aérienne directe existe désormais entre les deux capitales.

Vue de Harare, au Zimbabwe

En Ethiopie, le scénario a été identique. La guerre entre l’Ethiopie et l’Erythrée, à la fin des années 1990, a fait fuir les Anglo-Saxons, quand les Chinois, au contraire, poussaient les feux. Le bilan est éloquent : à grands renforts de dons, de crédits bancaires et d’envois de coopérants, Pékin s’est taillé une place de choix dans l’économie du pays. Que ce soit dans la fabrication de médicaments, l’exploration pétrolière ou la construction d’autoroutes, les entreprises chinoises se sont imposées à Addis-Abeba où a été construite l’une des plus imposantes ambassades chinoises du continent.

Un agriculteur éthiopien

Avoir accès au brut africain pour nourrir la croissance économique de la Chine paraît être l’objectif prioritaire de Pékin, qui collectionne les permis de recherche de la Mauritanie au Gabon. Depuis des années, Pékin est le premier acheteur de pétrole soudanais. C’est également le cas désormais pour le brut angolais. Cet appétit pour les hydrocarbures africains, qui représentent près de 30 % de l’approvisionnement chinois, risque d’ailleurs de se heurter aux intérêts des Etats-Unis, qui, pour réduire leur dépendance à l’égard du Proche-Orient, ont fait eux aussi du golfe de Guinée (c’est-à-dire du Nigeria, de l’Angola et de la Guinée-Equatoriale) une zone stratégique pour leur accès au brut.

Un forage pétrolier dans le delta du Niger, au Nigeria

L’arrivée chinoise inquiète d’autant plus qu’elle ne se limite pas à l’achat des matières premières ou à s’approvisionner en sources d’énergie. Les entreprises industrielles chinoises entrent désormais en concurrence ouverte avec les firmes occidentales, qu’il s’agisse de fournir des médicaments ou des équipements pour le secteur des télécommunications. Elles commencent à emporter des appels d’offres. C’est ce qui s’est passé au Mozambique, où l’opérateur public a préféré une firme chinoise à une entreprise occidentale. A Maputo, la capitale, l’effacement progressif des Occidentaux a d’ailleurs pris une tournure originale avec l’ouverture récente d’un supermarché où tous les produits proposés à la clientèle sont d’origine chinoise.

Jean-Pierre TUQUOI

Vue de Maputo, au Mozambique

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