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dimanche 26 février 2017
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AP, 6 février 2006

Informations internationales : La chronologie des événements qui ont conduit à la controverse sur les caricatures du prophète Mahomet

Suivi d’un commentaire


Vue de Copenhagen, au Danemark

30 septembre 2005 : le quotidien danois "Jyllands-Posten" publie douze caricatures de Mahomet.

12 octobre 2005 : les ambassadeurs de dix pays musulmans et le représentant palestinien au Danemark envoient une lettre demandant un entretien avec le Premier ministre, Anders Fogh Rasmussen, et l’exhortant "à réprimander tous les responsables".


21 octobre 2005 : Anders Fogh Rasmussen refuse de rencontrer les ambassadeurs, notant que "la partie offensée peut saisir la justice".

Anders Fogh Rasmussen

28 octobre 2005 : une coalition d’associations musulmanes danoises dépose plainte au pénal contre le "Jyllands-Posten". Un procureur régional examine la plainte mais décide de ne pas lancer de poursuites contre le journal.

Décembre 2005-janvier 2006 : les représentants de cette coalition effectuent une tournée au Moyen-Orient pour rallier à leur cause responsables politiques et religieux.

1er janvier 2006 : Anders Fogh Rasmussen condamne toute expression ou action qui "tente de diaboliser un groupe de personnes sur la base de leur religion ou origine ethnique", mais réaffirme l’engagement du Danemark en faveur de la liberté d’expression.

4 janvier 2006 : le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, proteste contre la publication des dessins.

Amr Moussa

10 janvier 2006 : un quotidien norvégien chrétien, "Magazinet", reproduit les caricatures.

25 janvier 2006 : les dignitaires musulmans, en Arabie saoudite, exigent que le "Jyllands-Posten" soit condamné pour la publication des dessins.

26 janvier 2006 : l’Arabie saoudite rappelle son ambassadeur au Danemark, en signe de protestation. Les entreprises danoises dans le royaume wahhabite font état d’un boycottage de leurs produits, qui sont retirés des rayons des supermarchés. Les jours suivants, les protestations contre le Danemark s’étendent dans le Moyen-Orient.

Vue de Riyadh, en Arabie saoudite

30 janvier 2006 : dans un communiqué publié sur son site Internet, le "Jyllands-Posten" dit regretter d’avoir offensé les musulmans et s’excuser auprès d’eux, mais défend sa décision de publier les caricatures, soulignant qu’elle n’enfreignait pas la loi danoise.

31 janvier 2006 : Anders Fogh Rasmussen appelle toutes les parties à la retenue. La coalition d’associations musulmanes danoises demande des excuses plus claires du journal, estimant que celles postées sur le Web sont "ambiguës".

Manifestation contre les caricatures de Mahomet, à Gaza City, en Palestine, le 31 janvier 2006

Fin janvier-début février 2006 : les caricatures sont reproduites par des médias en France, Allemagne, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Islande, Italie, Espagne, Belgique, Suisse, Hongrie, Groenland, Bulgarie, Portugal et Jordanie.

Les caricatures de Mahomet publiées dans France-Soir, le 1er février 2006

2 février 2006 : l’hebdomadaire jordanien "Shihan" publie les dessins avec un éditorial de l’ancien sénateur jordanien Jihad Momani. Ce dernier est limogé et l’éditeur de la publication retire les exemplaires du magazine de la vente.

3 février 2006 : Anders Fogh Rasmussen et le ministre danois des Affaires étrangères, Per Stig Moeller, rencontrent les ambassadeurs et diplomates de plus de 70 pays. L’ambassadeur d’Egypte, Mona Omar Attia, juge la réaction de Copenhague à la controverse inadaptée.

4 février 2006 : la justice sud-africaine interdit aux journaux de publier les dessins. Des manifestants, à Damas, en Syrie, attaquent les ambassades danoise et norvégienne. Jihad Monami et Hisham Khalid, rédacteur d’"Al-Mehwar", autre hebdomadaire jordanien à avoir publié les caricatures, sont arrêtés et inculpés d’insulte à la religion.

L’incendie de l’ambassade du Danemark, à Damas, en Syrie, le 4 février 2006

5 février 2006 : des manifestants, à Beyrouth, au Liban, mettent le feu au bâtiment abritant la mission diplomatique danoise. L’Iran annonce avoir rappelé son ambassadeur au Danemark.

L’incendie de l’ambassade du Danemark, à Beyrouth, au Liban, le 5 février 2006

6 février 2006 : des manifestations tournent à l’affrontement avec les forces de sécurité en Afghanistan. Quatre personnes sont tuées.

Associated Press

Des Afghans manifestent contre les caricatures de Mahomet, à Kaboul, le 6 février 2006

Commentaire

On relèvera que, dans cette affaire, les dirigeants politiques danois ont eu une attitude foncièrement méprisante. D’abord, Anders Fogh Rasmussen a refusé de recevoir les ambassadeurs, en leur répondant qu’ils n’avaient qu’à s’adresser aux tribunaux, tout en sachant qu’aucune infraction à la loi danoise n’avait été commise par les caricaturistes et que, de ce fait, une plainte pénale était vaine. Les ambassadeurs ont pu légitimement avoir le sentiment qu’on se moquait d’eux. On comparera l’attitude d’Anders Fogh Rasmussen, dans cette affaire, à ce qu’elle aurait été si, au lieu de caricatures de Mahomet, il s’agissait de la profanation d’un cimetière juif ou d’inscriptions antisémites sur une synagogue.

Un cimetière juif profané, en Allemagne, en octobre 2000

Ensuite, les associations musulmanes danoises, qui ont sans doute déposé plainte sur le conseil des ambassadeurs, apprennent que leur plainte est classée. Tout comme les ambassadeurs, les associations constatent qu’Anders Fogh Rasmussen s’est moqué d’eux. A juste titre indignées, ces associations décident d’ameuter la population des pays musulmans. Leur réaction est compréhensible, puisqu’il s’agit, pour ces associations, de faire respecter leur religion.

Manifestation contre les caricatures de Mahomet, à Gaza City, en Palestine, le 3 février 2006

Alors que les premières mesures de boycott sont prises, par des pays musulmans, contre le Danemark, les caricatures sont reproduites dans la plupart des pays européens. Les musulmans ne pouvaient que le ressentir comme une nouvelle manifestation de mépris et une provocation inouïe. A titre de comparaison, c’est comme si, dans chaque pays européen, on s’était mis à barbouiller des inscriptions antisémites sur les synagogues et que les gouvernements s’étaient contentés de défendre la liberté d’expression des barbouilleurs. Il y a un contraste frappant entre le psychodrame que provoque le moindre acte antisémite et le dédain auquel ont été confrontés les musulmans dans cette affaire.

On relèvera également la part d’incompréhension, chez les Européens, due au fait que la plupart d’entre eux ne croient pas en Dieu. Comme ils n’ont aucun sentiment religieux, il leur est impossible de s’identifier au sentiment religieux d’autrui. Ils sont incapables de concevoir ce que signifie une caricature de Mahomet pour un musulman. Ils ne comprennent pas que ces caricatures puissent susciter de telles réactions.

Manifestation contre les caricatures de Mahomet, à Lahore, au Pakistan, le 4 février 2006

Ce que les musulmans devraient voir, c’est que, durant de nombreux siècles, les chrétiens ont été opprimés par la religion, exploités par elle, torturés ou brûlés vifs sur l’ordre de religieux. Les guerres de religion étaient caractérisées par d’abominable atrocités. L’Eglise était l’alliée des monarques. Les prêtres s’enrichissaient tandis que le peuple était accablé d’impôts, de taxes, et victime de famines. L’Eglise s’est corrompue et discréditée.

Les tortures de l’Inquisition catholique

A l’époque de la révolution française, il y a eu un fort mouvement contre la religion. Il s’agissait de détruire tout le pouvoir qu’elle avait acquis sur la société. Des écrivains se sont employés à tourner la religion en ridicule, à la décrire comme une absurde superstition. Afin de démontrer qu’ils étaient libérés de cette superstition, ils blasphémaient avec jubilation. Ainsi, le Marquis de Sade décrivait la mère de Jésus comme "une putain juive" et ses récits mettent systématiquement en scène des prêtres lubriques, corrompus et criminels. Il s’agit d’une réaction libératoire comparable à celle d’un peuple qui abat les statues du tyran renversé.

Donatien Alphonse François de Sade

Depuis cette époque, les non-croyants européens se sont toujours estimés en droit de blasphémer. Il suffirait qu’on veuille le leur interdire pour qu’ils se mettent à blasphémer à tout propos, par esprit d’insoumission. Ils considèrent n’avoir aucune obligation de respect par rapport à la religion. En Europe, les citoyens n’admettraient plus que les religieux prétendent leur dicter leur conduite. Cela explique la réaction initiale d’Anders Fogh Rasmussen et son incompréhension face à la démarche des ambassadeurs. Il a réagi comme il l’aurait fait si des ambassadeurs européens étaient venus se plaindre d’un blasphème contre le christianisme. Il a réagi avec désinvolture. Cette désinvolture se retrouve dans la publication des caricatures par tous les médias, malgré et à cause des protestations initiales. Tous se sont mis à blasphémer, au nom de la liberté d’expression. Là où les Européens ne voyaient que la défense de la liberté d’expression, face à une volonté de censure religieuse perçue comme despotique, les musulmans ont vu un affront à ce qu’ils avaient de plus sacré.

Le journal Shihane lu par un Jordanien, à Amman, le 4 février 2006

Le problème est dû à l’incompréhension culturelle. Il n’aurait pas pris de telles proportions, si les ambassadeurs avaient été traités avec davantage de respect, et si cette affaire n’était survenue dans un contexte d’islamophobie -quasiment officielle- caractérisé par l’amalgame entre islam et terrorisme. Le sentiment de persécution dû à cette islamophobie s’est ajouté à des épisodes antérieurs, tels que la profanation du Coran par les Américains, et il s’inscrit dans un contexte de guerre d’Irak, de guerre d’Afghanistan, de conflit israélo-palestiniens, où les Européens ont pris parti contre les Arabes. Ainsi, la publication des caricatures de Mahomet par tous les médias a été ressentie, par les musulmans, comme un outrage délibéré, une sorte de déclaration de guerre européenne. Cette affaire les persuade que les Européens ne leur sont pas moins hostiles que les Américains.

On ne voit guère comme il sera possible de dissiper ce sentiment aussi longtemps que l’Union européenne demeurera à la remorque des Etats-Unis.

Frank BRUNNER

Scène de torture à la prison d’Abou Ghraib, en Irak

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source