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Le Temps, 3 mars 2006

Informations internationales : L’islam doit redevenir une religion

Suivi d’un commentaire

par Amir TAHERI


Le Coran

« Dieu ? Eh bien quoi ? » a demandé le cheikh en fronçant les sourcils. Nous nous trouvions dans une mosquée de Londres et discutions des sermons qu’il prononce lors des assemblées de fidèles, le vendredi. Je lui ai demandé pourquoi Dieu ne figurait presque jamais ou alors, dans le meilleur des cas, ne faisait qu’une brève apparition dans des sermons portant presque exclusivement sur des problèmes politiques. Pour le cheikh, ce qui importait était « les souffrances de nos frères sous occupation ». En d’autres termes : dans notre islam, on ne s’occupe pas de Dieu, mais de la Palestine, du Cachemire et de l’Irak ! Nous avons là une religion sans théologie, un loup laïc déguisé en agneau religieux. Comment ce néo-islam, un mouvement politique qui se fait passer pour une religion, est-il né, et comment ceux qui connaissent mal l’islam peuvent-ils le distinguer de la foi dominante ?

Amir Tahiri


Utiliser l’islam pour véhiculer des ambitions politiques n’est pas nouveau. Les Omeyyades l’ont fait après la mort du Prophète pour installer une loi dynastique. Trois des quatre califes qui ont succédé à Mahomet ont été assassinés dans le cadre de jeux de pouvoir politique présentés comme des conflits religieux. Revenons un peu en arrière : au 19e siècle, un aventurier persan du nom de Jamaleddin Assadabadi se déguisa en Afghan, afin de cacher ses origines chiites, et partit se construire une carrière dans la province ottomane, majoritairement sunnite, d’Egypte. Bien que franc-maçon, Jamal, qui se surnommait lui-même Sayyed Gamal, comprit que le seul moyen d’acquérir du pouvoir parmi les musulmans était d’en appeler à leurs sentiments religieux. Il se transforma donc en érudit islamiste, se laissa pousser une barbe impressionnante et se coiffa d’un immense turban noir pour souligner l’affirmation selon laquelle il descendait du Prophète. Jamal et son ami et partenaire en affaires Mirza Malkam Khan, un Arménien qui déclarait s’être converti à l’islam, lancèrent l’idée d’une « Renaissance islamique » (An-Nahda) et encouragèrent le concept de « gouvernement islamique parfait » sous un « despote éclairé ». [...] Les campagnes de Sayyed Gamal et Mirza Malkam produisirent le mouvement salafiste, à la fin du 19e siècle, dont le partisan le plus connu fut le Syrien Rashid Rada. Le terme vient de l’expression « aslaf al-salehin » (les nobles ancêtres) et évoque l’espoir de réanimer « l’islam pur des premiers jours sous Mahomet ».

Vue de la mosquée des Omeyyades, à Damas

Brièvement résumé, le mouvement salafiste donna naissance aux Frères musulmans (Ikhwan al-Moslemeen), dirigés par Hassan al-Banna, en Egypte (1922), et à sa version chiite iranienne, les Fedayin de l’islam, dirigés par Mohamed Navab-Safavi (1941). Dans les années 1940, le mouvement produisit également deux enfants illégitimes. Le premier était un hybride de marxisme et d’islam concocté par un journaliste pakistanais, Abul-Ala al-Maudoodi, qui se considérait lui-même comme « le Lénine de l’islam ». L’autre était un mélange de nazisme et d’islam défendu par le mufti palestinien Haj Amin al-Hussaini et un fauteur de troubles irakien d’origine iranienne, Rashid Ali al-Gilani.

Hassan Al-Banna

Tous ces mouvements apparurent à une époque où la théologie islamique avait cessé d’exister de façon significative. Le dernier théologien islamique éminent avait été Mohamed-Hussein Khashif al-Ghitaa en Irak au 19e siècle. De plus, la philosophie islamique était aussi morte et enterrée sous les régimes despotiques successifs, le dernier philosophe musulman digne de ce nom étant Mulla Sadra (1571-1635) de Shiraz.

Mulla Sadra

Des années 1930 aux années 1960, les descendants du salafisme, à la fois dans les pays arabes et en Iran, organisèrent des opérations terroristes qui causèrent des centaines de victimes, surtout des politiciens, des universitaires, des juges et des journalistes, mais ils ne réussirent à conquérir le pouvoir nulle part. La raison de leur échec fut que la plupart des nations musulmanes étaient alors séduites par les idéologies occidentales comme le nationalisme, le socialisme et le communisme. Dans les années 1970, nombre de ces idéologies occidentales avaient perdu leur lustre. La faillite du communisme était manifeste en Union soviétique. Le nationalisme avait conduit plusieurs pays musulmans, notamment l’Egypte de Nasser, à des défaites humiliantes. En Occident même, les idéologies libérales étaient défiées tandis que s’étendait la gangrène du multiculturalisme et son exigence d’égalité pour toutes les cultures.

Gamal Abdel Nasser

Le vide idéologique ainsi créé dans le monde musulman fut partiellement comblé par le mouvement salafiste et ses différentes versions. En 1979 il accéda au pouvoir, en Iran, avec un mollah à peine instruit du nom de Ruhallah Khomeini. Dans les années 1980, il gagna le Pakistan, par l’intermédiaire d’un groupe d’officiers de l’armée connus comme « les généraux du Coran ». En 1992, il faillit s’emparer du pouvoir, en Algérie, avec le Front islamique du salut (FIS). En 1995, il s’imposa, à Kaboul, sous la bannière des talibans. Plus récemment, il a gagné les élections en Cisjordanie et à Gaza avec le Hamas.

Manifestation du Hamas, à Gaza City, le 20 janvier 2006

Le salafisme a pourtant remporté ses plus grands succès dans les démocraties occidentales, où l’émergence de grandes communautés musulmanes au cours des dernières décennies a créé un espace dans lequel le néo-islam peut prospérer. Ce nouvel espace est d’une importance cruciale pour deux raisons. Tout d’abord, il permet au salafisme de promouvoir ses idées et de recruter des militants librement, ce qui est impossible dans la plupart des pays musulmans, où les dictateurs locaux ne toléreraient pas la moindre brèche dans leur contrôle de l’espace public. Les Frères musulmans en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, par exemple, peuvent dire et faire des choses qui leur sont interdites dans leur pays d’origine, l’Egypte. C’est pourquoi la plus grande partie de la propagande du néo-islam, y compris les livres, les journaux, les vidéos et les DVD, n’est pas produite dans un pays musulman mais en Europe occidentale, aux Etats-Unis et au Canada. L’argent, ainsi que le vernis pseudo-religieux, vient des Etats arabes riches en pétrole, de l’Iran, du Pakistan et de l’Egypte. Deuxièmement, les musulmans vivant en Occident n’ont pas une expérience de première main de l’intolérance et de la terreur que le néo-islam a pratiquées dans les pays musulmans pendant des décennies. [...]

Manifestation des frères musulmans, au Caire, le 13 novembre 2005

Soucieux de contrôler ses adeptes à l’intérieur des démocraties occidentales, le néo-islam utilise les techniques développées par d’autres idéologies totalitaires, notamment le fascisme et le communisme. Sa première mesure a été d’encourager un apartheid visuel pour distinguer ses partisans du reste de la société. Les accessoires utilisés sont, pour les hommes, la barbe, le refus de porter des cravates, des vêtements comme des t-shirts descendant jusqu’aux genoux, des pantalons amples, un couvre-chef, une écharpe palestinienne à carreaux, et des sandales ou des chaussures sans lacets. Les vêtements ne doivent jamais être colorés car le blanc et le noir sont les nuances préférées du néo-islam. Le néo-islamiste portera toujours sur lui un « komboloï » (sorte de chapelet) ainsi qu’un « miswak » (sorte de cure-dent en bois) supposé avoir eu les faveurs du Prophète. [...] Pour les femmes, le choix de vêtements est encore plus limité. Elles sont obligées de couvrir leurs cheveux car, disent les néo-islamistes, ils dégagent un rayonnement invisible qui rend les hommes fous. Les femmes doivent également éviter les couleurs vives, même si le vert était la couleur du clan de Mahomet, les Bani-Hashim. [...] Inutile de préciser que seule une petite minorité des quelque 1,2 milliard de musulmans du monde applique cet apartheid visuel recommandé par le néo-islam. Certains des accoutrements les plus extravagants du néo-islam ne peuvent se voir qu’en Occident, jamais dans un pays musulman. [...]

Scène de rue à Londres, le 21 juillet 2005

Une fois l’apartheid visuel réussi, de la même façon que Lénine, Hitler et Mao exigeaient que leurs partisans portent des uniformes caractéristiques, le néo-islamiste passe à la seconde phase de son projet qui consiste à annihiler le cerveau de ses adeptes, et ce en les persuadant qu’il n’y a qu’une réponse islamique unique à toutes les questions posées jusqu’ici et qui se poseront à l’avenir. [...] L’idée étant, comme le croyait Maudoodi, que l’islam a été envoyé par Dieu pour transformer les hommes en robots obéissant aux règles divines telles qu’énoncées par les cheikhs. Maudoodi affirme que lorsque Dieu a créé l’homme il a soumis l’existence biologique de sa créature à des « lois indiscutables ». Par exemple, si un homme a soif la loi divine le force à boire. L’erreur que Dieu a commise, selon Maudoodi, c’est de ne pas appliquer la même règle à l’existence spirituelle, politique et culturelle de l’homme. Conscient de Son erreur, Dieu a envoyé Mahomet prêcher l’islam, qui procure les « lois indiscutables » nécessaires aux aspects non matériels de la vie de l’homme.

Des musulmans prient dans une mosquée de Londres, le 15 juillet 2005

Le néo-islam poursuit sa culture de l’apartheid en divisant le monde en deux : l’islam et le non-islam. [...] Il affirme qu’il suffit d’être musulman pour avoir toujours raison contre les non-musulmans. Mais ce n’est pas ainsi que Mahomet a enseigné l’islam. Sa biographie est truffée d’exemples où il a tranché contre un musulman dans une dispute avec un non musulman. Pour lui, le monde était divisé entre « juste » et « faux », entre « bien » et « mal », et non entre islam et non-islam. [...] La tentative du néo-islam de détruire les libertés individuelles est une menace aussi importante pour l’islam que l’Inquisition l’a été pour le christianisme. En prônant le martyr comme but suprême pour les musulmans et en claironnant « le conflit des civilisations », le néo-islam est aussi un danger pour la paix mondiale et la législation internationale.

Le lieu d’un attentat, à Bagdad, le 1er mars 2006

Pour se protéger, l’islam a besoin de réanimer sa théologie en mettant l’accent sur la divinité. Autrement dit, l’islam doit redevenir une religion. Cela ne signifie pas que les musulmans devraient se tenir à l’écart de la politique ou ne pas se sentir concernés par la Palestine, l’Irak et le Cachemire ou tout autre cause politique qui pourrait les intéresser. Cela signifie qu’ils devraient reconnaître que ces causes-là, tout comme d’autres semblables, sont politiques et non pas religieuses. Personne n’empêche les musulmans de pratiquer leur foi en Palestine ou au Cachemire. Ces conflits portent sur le territoire, les frontières, l’existence d’un Etat, pas sur la foi.

Vue de la mosquée Al-Askari, détruite par un attentat, à Samarra, le 24 février 2006

Le néo-islam est une forme de fascisme, d’où le terme d’islamofascisme. Ses premières victimes sont musulmanes, tant dans les pays à majorité musulmane qu’en Occident. Dans de nombreux pays musulmans, le néo-islam s’est affiché comme un mouvement politique et ne peut plus tromper les foules. En Occident, en revanche, il est parvenu à amener une partie des médias, des gouvernements et du monde universitaire à ne pas le considérer comme un mouvement politique, ce qu’il est, mais comme l’expression de l’islam en tant que religion. Il est temps de mettre un terme à cette supercherie et de reconnaître le néo-islam, dans ses nombreuses variantes, comme un phénomène politique. Le néo-islam a le même droit que tout autre parti dans une démocratie à opérer sur le terrain politique. Mais il n’a pas le droit de prétendre être une religion alors qu’il ne l’est pas.

Amir TAHERI Traduit de l’anglais par Pilar SALGADO

Un enfant victime de tirs de mortier, à Bagdad, le 27 février 2006

Commentaire

Les religions, tout comme les partis politiques, obéissent à une logique sectaire qu’on peut résumer par "nous contre les autres". En quelque sorte, les religions fonctionnent comme des partis politiques qui auraient fait de Dieu leur fonds de commerce électoraliste. La logique interne du parti politique veut qu’il s’efforce d’accaparer la totalité du pouvoir, même si ses membres n’ont pas le moindre projet de société ni la moindre idée valable à propos de quoi que ce soit. De même, la logique interne d’une religion veut qu’elle s’impose contre toutes les autres religions. La tolérance entre partis politiques ou entre religions va à l’encontre de leur logique interne. Cette tolérance leur est imposée par la logique interne de l’intérêt général. Il s’agit d’un compromis destiné à éviter que la logique sectaire aboutisse à une guerre civile partout où elle se manifeste.

Le massacre de la Saint-Barthélemy est une suite de massacres des protestants (huguenots) par les catholiques. La tuerie commença le 24 août 1572 à Paris, puis elle s’étendit dans toute la France dans les mois suivants

Ce qu’il y a de respectable, dans le phénomène religieux, ce n’est pas la religion proprement dite, mais la relation entre l’esprit du croyant -pour autant qu’il soit sincère- et l’esprit de Dieu. De ce point de vue, le croyant qui se prosternerait devant un arbre ou une pantoufle n’est pas moins respectable que celui qui se prosterne dans une mosquée ou qui s’agenouille dans une église.

Soyun, une femme shaman mongole âgée de 100 ans

Les croyants ne devraient jamais perdre de vue le fait que Dieu et les religions sont deux choses distinctes. Dieu s’exprime directement dans le principe d’organisation de la création : la logique interne de l’intérêt général. Chacun est en mesure de d’analyser son message par lui-même. Chacun est en mesure de percevoir son esprit. Il suffit de raisonner avec un minimum de bon sens. Les religions et leur prêtres ne font que brouiller et manipuler le message qui s’exprime dans le moindre brin d’herbe ou dans n’importe quelle feuille d’arbre.

Frank BRUNNER

Des feuilles

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