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Le Monde, 10 mars 2004

En Haïti, "chimères" -les tueurs à gage du parti Lavalas- et autres partisans de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide tentent de s’organiser

Port-au-Prince de notre envoyé spécial

par Jean-Michel CAROIT


Des "chimères" -tueurs à gage du parti Lavalas- exhibant, à l’intention des médias internationaux, devant le palais présidentiel de Port-au-Prince, le 26 février 2004, les photographies que vient de leur faire distribuer Son Excellence Monsieur Aristide : celui dont la popularité n’a d’égale que la modestie...

"La situation reste très dangereuse. Jean-Bertrand Aristide peut continuer à provoquer des troubles."

Considéré comme le grand spécialiste des questions de sécurité en Haïti, Dany Toussaint connaît bien l’ancien président réfugié à Bangui.

Cet ancien chef de la police lui a sauvé la vie deux fois : en 1986, puis lors du coup d’Etat militaire de 1991.

Dany Toussaint


Soupçonné par les Américains d’avoir trempé dans le trafic de drogue, mis en cause lors de l’assassinat du journaliste Jean Dominique, ce personnage charismatique et controversé fut longtemps l’un des puissants barons de la Famille Lavalas, le parti du président Aristide, avant de rompre avec lui et de dénoncer ses dérives dictatoriales en 2003.

L’un des nombreux "exploits" des tueurs à gage du parti Lavalas, à Port-au-Prince, le 29 février 2004

De sa confortable villa au sommet d’une colline, Dany Toussaint jouit d’une vue imprenable sur la baie de Port-au-Prince. "De Mariani à Jimani -à la frontière dominicaine-", nous dit-il face au télescope installé devant une grande baie vitrée. Il affirme avoir été victime d’une machination. "On a voulu faire d’une pierre deux coups en éliminant physiquement Jean Dominique et en détruisant mon image, car nous étions tous les deux des concurrents potentiels de Jean-Bertrand Aristide à la présidence."

Jean Dominique

Le jour du meurtre du patron de Radio Haïti Inter, des lettres anonymes et des messages diffusés sur Internet mettant en cause Dany Toussaint ont commencé à circuler, en provenance du palais présidentiel, soutient l’accusé. Quant à sa fortune, il assure l’avoir gagnée grâce à ses entreprises de gardiennage et de fourniture d’équipements à la police et à son stand de tir Dany’s King. Proche de Mossanto Petit, surnommé "Toto borlette", très riche propriétaire du plus important réseau de loterie, il s’est récemment lancé dans l’immobilier.

Les "chimères", tueurs à gage du parti Lavalas, sèment la terreur à Port-au-Prince, le 29 février 2004

Lors des violences et des pillages qui ont accompagné le départ précipité du président haïtien, Dany Toussaint a offert ses services sur les ondes des radios, pour "rétablir l’ordre en quarante-huit heures". "La police était en plein chaos. La quatorzième promotion, la dernière, était entièrement composée de "chimères" aux ordres d’Aristide.

Un policier haïtien entouré de "chimères" -les tueurs à gage du parti Lavalas-, à Port-au-Prince, le 26 février 2004. Trois jours avant le départ de Jean-Bertrand Aristide

A bord d’un véhicule blindé, nous avons pu mettre à l’abri une soixantaine de personnes de Lavalas et de l’opposition, et j’ai empêché le groupe de "chimères" surnommé "Les radicaux" de mettre Pétionville -les beaux quartiers de Port-au-Prince- à feu et à sang", dit-il.

"Dans la capitale, il y a 126 "bases" de "chimères", regroupant environ 500 "soldats". Les plus dangereux, moins de 200, sont bien armés et entraînés, précise-t-il en nous montrant une liste des "chimères" de Port-au-Prince. Beaucoup fument du crack depuis tellement longtemps qu’il faudrait leur nettoyer le sang avant de les renvoyer à l’école." La clé pour neutraliser ces gangs, qui recevaient des armes et de l’argent du palais présidentiel, est le renseignement, selon Dany Toussaint.

L’un des tueurs à gage du parti Lavalas, un relvolver à la main, à Port-au-Prince, le 26 février 2004

"La plupart sont des mercenaires sans convictions. Ils ont perdu le boss qui les protégeait et qui leur garantissait l’impunité, mais il faut agir vite, ajoute-t-il. Solino, un chef de Bel Air -quartier populaire de la capitale-, m’a contacté pour me dire qu’il était prêt à remettre 50 armes, mais il n’y a plus de commissariat ni d’autorité judiciaire."

L’un des nombreux "exploits" des tueurs à gage du parti Lavalas, à Port-au-Prince, le 29 février 2004

De l’argent pour désarmer

D’après les informations de Dany Toussaint, confirmées par un important responsable de Lavalas, Jean-Bertrand Aristide maintient depuis Bangui un fréquent contact téléphonique avec Hermione Léonard et avec d’autres proches restés à Port-au-Prince, qui lui servent de courroie de transmission avec les "chimères".

Hermione Léonard

Dany Toussaint a commencé à mettre en place son réseau de renseignement dans les bidonvilles dès 1995, "avec d’anciens militaires démobilisés après la dissolution de l’armée"décidée par le président Aristide à son retour d’exil. Entre 7000 et 8000 soldats s’étaient retrouvés dans la nature sans aucune indemnisation, car le fonds de pension avait été dilapidé durant la dictature militaire. Beaucoup avaient emporté leurs armes. "La solution de ce problème est un élément-clé de la pacification du pays. Il faudra un support budgétaire pour accompagner l’opération de désarmement", souligne Jean-Max Bellerive, chef de cabinet de l’ex-premier ministre, Yvon Neptune.

Yvon Neptune

Outre le sort des "chimères" et des anciens militaires, pour certains recyclés dans le Front du Nord dirigé par Guy Philippe, l’avenir de la Famille Lavalas pèsera lourd dans le délicat processus de transition improvisé depuis le départ de M. Aristide. Une sourde bataille est engagée entre ceux qui veulent "nettoyer" ce parti des dérives du président déchu et ceux qui se disent prêts à tout pour forcer son retour.

Lavalas demeure la principale force politique, surtout dans les bidonvilles. Des barons dissidents, comme Dany Toussaint et Prince Pierre Sonson, vont tenter de le récupérer. Ceux qui étaient à l’écart des pratiques mafieuses, comme Jean-Marie Chérestal ou Leslie Voltaire, sont aussi sur les rangs.

Jean-Bertrand Aristide et Jean-Marie Chérestal

Encore faudra-t-il "tuer l’espoir de retour d’Aristide et neutraliser les "chimères"", selon l’expression de l’un d’eux.

Jean-Michel CAROIT

Leslie Voltaire

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