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Le Monde, 10 mars 2006

Proche Orient : Méthodes israéliennes pour voler des terres palestiniennes

par Stéphanie LE BARS


Samir et Khaled Sawafta n’ont pas lu le programme électoral d’Ehoud Olmert, le premier ministre israélien, candidat du parti centriste Kadima aux élections législatives du 28 mars 2006. Assis à l’ombre de leur basta, les étals de fortune débordant de fruits et légumes installés le long de la route, ces deux jeunes paysans du nord de la vallée du Jourdain, en Cisjordanie, ont pourtant une idée précise de la politique des dirigeants israéliens dans la région : "Ils font tout pour nous faire quitter nos terres et annexer toute la vallée."


M. Olmert, poursuivant en cela une stratégie commencée dès la conquête de la Cisjordanie par Israël en 1967, le dit autrement mais l’intention est claire : "Quand nous parlons des frontières d’Israël, cela inclut la vallée du Jourdain et ses blocs d’implantation", a-t-il déclaré, sans un mot pour les quelque 50000 Palestiniens vivant dans la ville de Toubas et les villages agricoles de la vallée. Son ministre de la défense, Shaul Mofaz, a aussi mis en avant la nécessité de "conserver une profondeur stratégique" à l’est du territoire, alors même qu’Israël et le pays limitrophe de la vallée, la Jordanie, ont signé un traité de paix en 1994.

"La politique d’annexion des terres de la région de Toubas est une longue histoire", explique Ahmad Sawafta, responsable régional de l’association palestinienne PARC (Palestinian Agricultural Relief Committee). "Dès 1967, les Israéliens ont confisqué 5000 hectares de nos terres pour instaurer un no man’s land à la frontière avec la Jordanie. Puis, dès 1968, les colons sont arrivés." Les Israéliens, prompts à assurer que cette région peu peuplée de Cisjordanie est "inhabitée", entreprennent alors la construction d’une vingtaine de colonies et de camps militaires, censés constituer une chaîne défensive, du nord au sud de la vallée longue de 70 km. De taille réduite, les nouvelles implantations annexent toutefois des milliers d’hectares de ces terres irriguées par le Jourdain, qui font du nord de la vallée "le panier de la Cisjordanie". "Aujourd’hui, entre les colonies, le no man’s land, les terrains militaires et les terres où, pour des raisons de "sécurité", ils nous est interdit de planter ou de construire, la région de Toubas ne contrôle plus que 20 % de ses 400 km2, assure le représentant de PARC. Et, depuis le début de l’Intifada (en 2000), on constate que les Israéliens veulent annexer ce qu’il en reste et forcer les gens à partir." Un rapport récent de l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’tselem confirme cette impression d’étranglement.

Plusieurs barrages militaires permanents ont été dressés entre l’ouest et l’est de la vallée, interdisant de fait aux habitants de Toubas, dont la plupart possèdent des terres le long du Jourdain, l’accès à leurs champs. "Seuls les Palestiniens ayant le nom d’une localité agricole sur leurs papiers d’identité peuvent passer, témoigne M. Sawafta. Il arrive régulièrement que des gens installés ici depuis des années soient expulsés par l’armée israélienne et renvoyés de l’autre côté du check-point, car ils ont une "mauvaise" adresse sur leurs papiers." Pour désenclaver certains villages, PARC a entrepris la construction de routes agricoles. Elles sont systématiquement détruites par l’armée, assure M. Sawafta. Ailleurs Israël construit des tunnels pour empêcher les véhicules palestiniens d’emprunter la route 90, le seul axe routier qui longe le Jourdain. Leur ouverture, soumis au bon vouloir des soldats, complique aussi l’accès aux champs. Conçues pour protéger les rares colons de la vallée -de 2000 à 6000, selon les sources-, de nouvelles restrictions de circulation apparaissent régulièrement.

Depuis octobre 2005, les paysans palestiniens n’ont plus le droit d’emprunter le check-point voisin de Bisan, porte d’entrée en Israël pour la vente de produits agricoles. Contraints à un détour de plusieurs dizaines de kilomètres parsemés de trois barrages, ils doivent passer par Jénine. "La qualité (et le prix), de nos fruits et légumes transportés dans des camions non réfrigérés en pâtissent, et beaucoup d’agriculteurs ont renoncé." Les basta demeurent donc l’une des dernières sources de revenus pour de nombreuses familles. Mais cette vente artisanale aussi est menacée. Dressés sur la route 90, les étals sont régulièrement mis à bas par les soldats "pour des raisons de sécurité".

Pour l’heure, il est difficile de savoir combien de personnes ont quitté l’est de la vallée. "Mais une chose est certaine, les connections et les liens familiaux de part et d’autre des barrages sont déjà défaits", assure le responsable de PARC. "Il faut se battre, car si l’on perd la vallée du Jourdain, qui représente un tiers de la Cisjordanie, on perd tout espoir d’avoir un Etat", martèle le maire de Toubas, Iqab Neji Daragmeh. Pour tenter d’enrayer le processus de confiscation des terres, les responsables locaux ont décidé de porter chaque cas devant la justice.

Stéphanie LE BARS

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