retour article original

dimanche 23 avril 2017
Vous êtes ici Accueil Corruption Corruption en Suisse L’affaire de l’université de Genève
Le Matin, 9 avril 2006

Corruption : Les notes de frais des professeurs de l’université de Genève

par Michel JEANNERET et Frédéric JULLIARD


Vue de Genève

Des pratiques inacceptables sont dénoncées par un document confidentiel de l’Inspection cantonale des finances. En matière de notes de frais, certains professeurs se croient manifestement tout permis.

Suisse


Un prof qui se fait rembourser des frais pour un congrès à Lugano, alors qu’il se dore la pilule au soleil ; de multiples repas pris entre collègues ; des documents falsifiés pour récupérer des sommes d’argent jamais dépensées : ces dernières années, le corps enseignant de l’Université de Genève a pris de nombreuses libertés avec le règlement. Aux frais du contribuable. Toutes ces pratiques illicites figurent au menu d’un rapport explosif que « Le Matin dimanche » s’est procuré. Une instruction pénale a par ailleurs été ouverte par le Parquet genevois contre un professeur. Plusieurs autres cas -qui font encore l’objet d’une enquête interne à l’Université- pourraient également être dénoncés au procureur général.

Un bâtiment de l’université de Genève

Pour établir les faits, l’Inspection cantonale des finances (ICF) s’est basée sur les conclusions d’un rapport d’audit commandé par l’Université. La fiduciaire chargée de l’enquête interne a épluché quelque 6000 notes de frais portant sur l’exercice 2003, soit le quart des demandes de remboursement déposées cette année-là, pour un montant total d’environ 10 millions de francs. Entre négligences et volonté manifeste de se faire rembourser des frais inexistants, la fiduciaire met en lumière des comportements folkloriques généralisés. « Je trouve consternant que l’on découvre encore ce genre de pratiques, réagit Charles Beer, conseiller d’Etat [ministre cantonal] en charge du Département de l’instruction publique. Mais je relève toutefois qu’il est rassurant que l’Université ait elle-même mandaté une fiduciaire pour faire la lumière sur des agissements qu’elle soupçonnait. »

Un bâtiment de l’université de Genève

Dans la bouche d’André Hurst, recteur de l’Université de Genève, la version des faits diffère toutefois quelque peu : « Nous n’avons pas commandé l’audit sur la base de soupçons. Il s’agit d’une démarche que l’Université entreprend à intervalles réguliers, afin de vérifier notre façon de fonctionner. » Aucun soupçon, vraiment ? L’affirmation est d’autant plus étonnante que, par le passé, l’Université avait déjà exigé du même professeur qu’il rembourse des frais injustement facturés. André Hurst -qui reconnaît que toute cette affaire est « abracadabrantesque »- nuance toutefois la portée des indélicatesses commises par le corps enseignant : « Il ne s’agit que de quelques centaines de francs sur un budget total de 650 millions. »

André Hurst

Pourtant, le rapport de l’Inspection cantonale des finances n’est pas aussi tendre : « Vingt-cinq pour cent des demandes de remboursement ne satisfont pas au règlement en vigueur. » Il est également établi que de très lourdes dépenses, supérieures à 10000 francs, étaient réglées rubis sur l’ongle, sans les vérifications et la double signature pourtant obligatoires. Le même rapport laisse entendre que l’Université s’est fait prier pour dénoncer le cas à la justice. Des allégations vivement contestées par André Hurst : « Nous avons nous-mêmes dénoncé l’affaire au Parquet et pris les mesures pour éviter que de telles pratiques se reproduisent. » Selon le recteur, depuis que cette affaire est connue à l’interne, l’Université a « mis en place une cellule qui centralise et vérifie les notes de frais. Nous avons également sensibilisé notre personnel en lui envoyant un aide-mémoire pour la marche à suivre concernant leur remboursement. » Une version que corrobore Charles Beer : « Ce qui me satisfait, c’est que l’Uni a spontanément modifié ses procédures et sanctionné le fautif. » L’affaire ne s’arrête toutefois pas là. Le rapport de l’Inspection cantonale des finances est désormais entre les mains de deux commissions du Grand Conseil genevois qui devraient rendre leurs conclusions avant l’été. Du côté de l’Université, les investigations se poursuivent pour savoir si les autres cas d’abus dont elle a connaissance doivent être dénoncés au ministère public.

Un bâtiment de l’université de Genève

Reste que le scandale des notes de frais risque de ternir sérieusement l’image de l’institution, au moment où cette dernière réclame des rallonges budgétaires. « Pour dire les choses brutalement, c’est vrai que ça la fout mal, reconnaît Charles Beer. Mais cela ne doit pas occulter le travail extraordinaire de l’Université de Genève. Il serait faux de jeter le bébé avec l’eau du bain. »

Michel JEANNERET et Frédéric JULLIARD

Charles Beer

Si vous souhaitez soutenir l’activité du site web interet-general.info, vos dons sont les bienvenus sur le compte de la Banque cantonale de Genève No Z 3267.34.01 Clearing bancaire (CB) : 788 IBAN CH48 0078 8001 Z326 7340 1

Compte de chèque postal : 12-1-2

Veuillez libeller les chèques au nom de : interet-general.info

AUTEURS 

  • Michel JEANNERET et Frédéric JULLIARD

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source