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AFP, 14 mars 2004

Haïti attend son gouvernement d’union nationale

Suivi d’un commentaire


Un US Marine dans le port de Port-au-Prince, le 14 mars 2004

PORT-AU-PRINCE (AFP) - Le nouveau Premier ministre haïtien Gérard Latortue a mis, dimanche 14 mars 2004, la dernière touche à son gouvernement d’union nationale qui devrait être annoncé lundi 15 ou mardi 16 mars 2004, alors que la situation était calme à Port-au-Prince.

M. Latortue, qui s’est installé provisoirement dans un grand hôtel de la capitale haïtienne, a poursuivi ses discussions avec les formations politiques et les représentants de la société civile pour constituer ce gouvernement, a indiqué son entourage.

Gérard Latortue


Samedi 13 mars 2004, il a rencontré Winter Etienne, le responsable politique des insurgés du front de résistance nationale qui contrôle encore une partie du pays et qui a contribué au départ du président déchu Jean-Bertrand Aristide le 29 février 2004.

Selon des sources proches du Premier ministre, la nomination de l’ancien général Hérard Abraham à la tête d’un grand ministère de la Sécurité publique semblait acquise.

Au ministère des Affaires étrangères, le nom d’Yvon Siméon, un économiste formé en France est souvent cité, ainsi que celui de Mirlande Manigat, l’épouse de l’ancien président Leslie Manigat (1988).

Le ministère des Finances pourrait aller à Eric Pierre, un haut fonctionnaire à la Banque Interaméricaine de développement (BID) et ancien premier ministre désigné sous la présidence de René Préval (1991-1996) ou à Marc Bazin, ancien haut fonctionnaire de la Banque mondiale et ancien Premier ministre de 1992 à 1993, toujours selon ces sources.

La force multinationale de 2600 hommes, composée d’Américains, de Français, de Canadiens et de Chiliens n’a pas relevé d’incidents dans la nuit de samedi 13 à dimanche 14 mars 2004, à Port-au-Prince.

"Ce fut une nuit calme", a déclaré à l’AFP un porte-parole du contingent américain, le major Richard Crusan.

Haïti et Saint-Domingue

La situation sur la route entre Port-au-Prince et la frontière avec la République Dominicaine, vitale pour la reprise des échanges économiques entre les deux pays, est redevenue normale, a indiqué de son côté Elisabeth Byrs, porte-parole de l’ONU.

"Selon une équipe de l’ONU d’évaluation de la sécurité qui vient d’effectuer le trajet, toutes les boutiques sont ouvertes le long de la route, les pompes à essence fonctionnent. Elle n’a pas vu d’armes, ni de manifestations d’hostilité", a-t-elle ajouté.

Cette route, il y a quelques jours encore, était considérée comme dangereuse en raison de la présence de partisans d’Aristide armés.

Le chef d’état-major interarmées américain Richard Myers, qui a effectué une visite éclair à Port-au-Prince samedi 13 mars 2004, a averti qu’aucune violence ne serait tolérée par la force multinationale.

Richard Myers

En République centrafricaine où il se trouve depuis le 1er mars, le président haïtien déchu, Jean-Bertrand Aristide a assisté, dimanche 14 mars 2004, à Bangui, à une messe célébrée en l’honneur du premier anniversaire de la prise de pouvoir du président centrafricain François Bozizé.

Mildred Aristide, Alpha Oumar Konare et Jean-Bertrand Aristide, à Bangui, le 11 mars 2004

Une délégation constituée de personnalités américaines et jamaïcaines était attendue à Bangui pour emmener, dans les prochains jours, M. et Mme Aristide en Jamaïque, où ils devraient rester quelques semaines et y voir leurs deux filles.

A Washington, la conseillère américaine pour la sécurité nationale, Condoleeza Rice a estimé que ce voyage était "une très mauvaise idée" et que le président déchu devait rester à l’écart des événements dans son pays.

Condoleeza Rice

Les Etats-Unis redoutent que ce retour dans les Caraïbes ne relance les tensions en Haïti et ont appelé les autorités de Kingston à garder à ce séjour un caractère temporaire et privé.

Agence France Presse

Vue de Kingston

Commentaire

Si on considère la situation du point de vue de l’intérêt général de la population, les choix opérés par Gérard Latortue, pour la composition de son gouvernement, n’incitent pas à l’optimisme.

Partons de l’hypothèse la plus favorable en considérant Gérard Latortue comme un individu dont la démarche est sincère et qui souhaite réellement faire pour le mieux.

Il se retrouve parachuté au poste de premier ministre dans un pays occupé par des forces étrangères présentes jusqu’à l’intérieur du palais présidentiel, alors qu’une insurrection contre un dictateur-gangster vient de s’achever et qu’une guerre civile peut se déclencher à tout moment.

L’un des Haïtiens abattus par des US Marines, à Port-au-Prince, le 9 mars 2004

La population haïtienne est l’une des plus pauvres de la planète et sa misère est le problème fondamental dont découlent la plupart des problèmes secondaires auxquels la société haïtienne est confrontée : mortalité infantile, maladies, criminalité et sentiment d’être opprimée par des politiciens tout juste bons pour se remplir les poches en vendant le pays aux étrangers.

Port-au-Prince, le 1er mars 2004. Un miséreux volait de la farine dans un entrepôt...

De surcroît, le gouvernement de Gérard Latortue n’a pas véritablement de légitimité démocratique. Le fait qu’une poignée de personnes, réunies à Port-au-Prince, soient tombées d’accord pour choisir, à titre de premier ministre, un personnage installé à l’étranger depuis des années, ne suffit pas pour que celui-ci puisse sérieusement se prévaloir d’une authentique légitimité.

Si Gérard Latortue ne dirigeait qu’un court gouvernement de transition, pendant quelques mois, en attendant la tenue d’élections permettant au peuple haïtien de choisir lui-même ses élus, la situation actuelle ne présenterait qu’une importance très relative.

Gérard Latortue, en compagnie du président par intérim Boniface Alexandre, à Port-au-Prince, le 12 mars 2004

Mais tel n’est nullement le cas. En effet, on invoque des prétextes fallacieux pour repousser les élections à plusieurs années. C’est-à-dire que, durant plusieurs années, on prétend empêcher le peuple haïtien d’élire son gouvernement et, d’ici là, de facto, on lui impose le gouvernement de Gérard Latortue. Cela implique que, durant toutes ces années, la population haïtienne subira les conséquences de la politique du gouvernement de Gérard Latortue. Autant dire qu’il n’y a pas lieu de confondre bienveillance et complaisance.

La première chose qui gêne, avec Gérard Latortue, c’est le sentiment d’avoir à faire à un personnage totalement coupé de la réalité que vivent la plupart des Haïtiens.

Gérard Latortue dit qu’il veut former un gouvernement d’union nationale. Au lieu de choisir les personnes les plus capables au sein des divers secteurs de la population haïtienne, il choisit de s’entourer d’ex-ceci et d’ex-cela, tous membres de la minorité privilégiée, tous membres de la minorité en mesure de vivre confortablement à l’étranger, tous ignorant ou méprisant la réalité vécue par l’écrasante majorité de la population. Il s’agit d’un gouvernement totalement coupé de la base. Tout le contraire d’un gouvernement populaire.

C’est comme si on avait décidé de confier le gouvernement d’Haïti à des technocrates du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, en promettant aux Haïtiens la tenue d’élections le jour où les poules auront des dents...

Le siège de la Banque mondiale, à Washington

Dans ce contexte, à défaut de légitimité démocratique, le gouvernement de Gérard Latortue pourrait tenter de gagner le respect de la population, et son soutien au moins tacite, en s’engageant dans une sorte de plan Marshall destiné à éradiquer la pauvreté d’Haïti. Rien n’assurerait une meilleure raison d’être à son gouvernement. Aucune autre politique n’offrirait des perspectives plus prometteuses à court et à long terme, du point de vue de l’intérêt général de la population haïtienne.

Or, paradoxalement, il semble que Gérard Latortue se désintéresse complètement des problèmes sociaux. Là encore, on s’interroge à propos de son sens des réalités.

Scène de rue à Port-au-Prince, le 14 mars 2004

Il est possible que Gérard Latortue raisonne comme un économiste dogmatique. C’est-à-dire que, suivant sa logique, il s’agirait de rétablir la paix civile afin de favoriser le retour des "investisseurs", lesquels sont censés "créer des emplois", et le progrès social résulterait, au bout du compte, des emplois créés. Un tel raisonnement correspondrait à la classique théorie économique libérale.

En d’autres termes, cette politique consiste à dire aux Haïtiens : "Vous continuerez de crever de faim dans vos bidonvilles. D’abord, il faut que les spéculateurs puissent se sucrer. Sinon, ils ne voudront pas "investir" à Haïti. Pour que les spéculateurs puissent se sucrer un maximum, il faut que vos salaires demeurent dérisoires. Lorsque tous les riches se seront sucrés sur votre misère, peut-être obtiendrez-vous alors quelques miettes. A condition de dire "s’il vous plaît" et "merci"... N’oubliez pas de me réélire.

US Marines dans le palais présidentiel de Port-au-Prince, le 12 mars 2004

On comprend que Gérard Latortue et ses amis "du beau monde" accordent la priorité, non pas à la justice sociale, mais à la "sécurité", c’est-à-dire à la répression. Quand on fait tout pour provoquer une révolte populaire, il faut se préparer à faire tirer sur la foule...

Ce qui est clair, c’est que les forces progressistes, à Haïti, n’ont pas à cautionner un gouvernement hostile ou indifférent au progrès social. Bien au contraire, il faut exiger une politique de progrès social, car c’est sur le progrès social, et lui seul, que pourra s’unir pacifiquement l’ensemble de la population haïtienne.

Frank BRUNNER

US Marines dans la zone portuaire de Port-au-Prince

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