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vendredi 24 février 2017
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Le Courrier, 16 mai 2006

Corruption : Un conseiller administratif de la ville de Genève faisait sauter ses propres amendes

Suivi d’un commentaire

par Didier ESTOPPEY


Vue de Genève

Dès le 1er juin 2006, il devrait s’installer dans le fauteuil du maire pour entamer sa vingtième et dernière année au Conseil administratif. Mais, pour André Hédiger, cette cinquième et dernière législature aura peut-être été celle de trop : la dimension nouvelle prise par l’affaire des amendes d’ordre annulées par le magistrat pourrait non seulement lui coûter la mairie, mais se conclure par une démission ou une révocation.

C’est du moins un scénario évoqué de plus en plus ouvertement au sein de la classe politique genevoise.

Suisse


Lorsqu’elle a éclaté, en mars, l’affaire semblait pourtant bénigne : un rapport montrait que le magistrat n’était intervenu que sur un montant totalisant 800 francs suisses. André Hédiger assurait alors n’avoir jamais agi par intérêt personnel. Depuis samedi 13 mai 2006, la presse multiplie pourtant des révélations donnant une toute autre version des faits : le magistrat aurait admis, la semaine dernière, auprès de membres de son parti, avoir fait sauter dans une douzaine de cas des amendes concernant son propre véhicule. « Il ne m’en a pas parlé personnellement, précise Hans Bräm, président du Parti du travail. Mais le secrétariat du parti m’a effectivement informé de déclarations dans ce sens. »

Hans Bräm

André Hédiger est convoqué, le 19 mai 2006, chez le juge d’instruction Stéphane Esposito. Cité, le 15 mai 2006, par l’ATS, le juge espère, à l’issue de cette audience, « avoir en main tous les éléments pour être en mesure de décider si ce magistrat doit faire l’objet d’une inculpation ». L’enquête pénale et la convocation chez le juge se doublent d’une autre procédure, révélée par Le Matin dimanche : une enquête disciplinaire lancée le 26 avril par le Conseil d’Etat, suspendue depuis lors au profit de l’instruction pénale. Les soupçons contre le magistrat concerneraient non pas une douzaine, mais une cinquantaine de contredanses annulées, selon le journal dominical.

Le couloir des juges d’instruction, au Palais de Justice de Genève

Le principal intéressé semble pour l’instant se murer dans le silence, et n’a en tous les cas pas donné suite à nos multiples appels. Son parti continue de faire corps autour de lui. Et Hans Bräm de crier au complot : « En ouvrant une enquête conte André Hédiger, le procureur général a voulu faire de la politique. Et c’est la démocratie qui est menacée, lorsque la justice se mêle de politique. » André Hédiger semble pourtant bel et bien avoir menti, en mars, en minimisant son rôle. « Au Conseil administratif, personne n’a été épargné par le mensonge, ces deux dernières années. Lorsqu’on veut faire trébucher quelqu’un, on trouve toujours une faille ». Pour Hans Bräm, le fait que l’affaire éclate juste avant l’accession prévue d’André Hédiger à la mairie ne saurait tenir du hasard.

André Hédiger

Il reste aux quatre collègues d’André Hédiger jusqu’au 31 mai 2006 pour décider s’ils prennent le risque, en pleine année électorale, de confier la mairie au communiste, ou de faire appel au suivant sur la liste des tournus : Patrice Mugny. A moins qu’une inculpation ne soit déjà tombée d’ici là, ce qui rendrait probablement caduque la question. Il en resterait toutefois une autre : même présumé innocent et privé de mairie, André Hédiger pourrait-il pour autant continuer à siéger comme magistrat ? Au risque de se voir révoqué par le Conseil d’Etat ? Personne ne semble pour l’instant se hâter de chercher à répondre à la question : une élection partielle à moins d’un an des générales ne semble arranger personne dans les appareils de partis.

Didier ESTOPPEY

Les membres du Conseil administratif de la ville de Genève. De gauche à droite, au premier plan, André Hédiger, Pierre Muller et Patrice Mugny. Au second plan, de gauche à droite, Manuel Tornare et Christian Ferrazino

Commentaire

L’article qu’on vient de lire est révélateur de la mentalité qui règne au sein du milieu politique genevois.

Alors qu’un élu a admis avoir fait sauter ses propres amendes, son parti, loin de le désavouer, s’efforce, au contraire, de le présenter comme un martyr et n’hésite pas à prétendre que l’enquête pénale ouverte constituerait « une menace contre la démocratie ». Non seulement ces gens estiment normal de se comporter comme des ripoux, mais ils prétendent avoir droit à l’impunité. Cette tournure d’esprit perverse va jusqu’à culpabiliser ceux qui voudraient s’opposer à la corruption. On les accuse de menacer la démocratie, comme si une attitude de complicité à l’égard des ripoux était censée, au contraire, renforcer cette démocratie. Seul compte l’intérêt personnel des ripoux. L’intérêt public est traité par le dédain, même si on en tartine volontiers ses discours électoralistes.

Vue de Genève

Le résultat de cette logique, c’est que les ripoux font la loi au sein des partis politiques. Cette logique favorise la promotion des ripoux. « Un rassembleur » est un politicard disposé à couvrir toutes les magouilles des ripoux. Par contre, ceux qui voudraient s’opposer aux ripoux font figure d’ennemis publics. On les accuse de susciter la division au sein du parti, de faire le jeu du camp adverse, d’alimenter le « tous pourris » du Café du commerce, etc... Les personnes intègres sont réduites au silence ou exclues du parti, tandis que les individus les plus dénués de scrupules se retrouvent en tête des listes électorales pour être élus au gouvernement. C’est ainsi qu’on se retrouve avec des parlements et des exécutifs d’opportunistes cyniques et irresponsables, qui mentent comme ils respirent, qui sont dépourvus de toute éthique, de tout sens moral, et qui n’éprouvent que du mépris à l’égard de la population.

Le principe de la séparation des pouvoirs vise à empêcher les dérives arbitraires, chacun des pouvoirs étant censé contrôler les autres. Dans le canton de Genève, le principe de la séparation des pouvoirs est interprété en sorte que chacun doit pouvoir magouiller dans son coin sans que les autres viennent y mettre leur nez.

Frank BRUNNER

Vue de Genève

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