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mercredi 23 août 2017
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Tribune de Genève, 19 mai 2006

Corruption : Le contenu stupéfiant de l’audit caché par l’université de Genève

Suivi de deux commentaires

par Jérôme FAAS


Vue de Genève

Un professeur défrayé à hauteur de 20000 francs suisses par an pour ses frais de déplacement entre Genève et Lausanne. Des gains accessoires dont la rétrocession culmine à 24000 francs suisses, 80 % de cette somme provenant d’un seul professeur. La liste des errements comptables de l’Université est désormais documentée. Le rapport d’audit qui souligne ces dysfonctionnements a été élaboré par Ernst & Young entre le 6 janvier et le 8 janvier 2004. Il n’a pourtant été découvert par le Conseil d’Etat [exécutif cantonal] et le recteur que le 24 avril 2006 au soir. La Tribune s’est procuré ce document et égrène ci-après les exemples de dérives les plus stupéfiants.

Suisse


Les indemnités du recteur devraient représenter 20 % d’un salaire annuel de 190000 francs suisses, et celles des vice-recteurs 15 %. Or, celles-ci atteignaient 25 % d’un salaire de 200000 francs suisses. Un bonus équivalent à 10000 francs suisses par an. Le caractère farfelu de certaines indemnités saute aux yeux. Dans le décompte des salaires Département genevois de l’instruction publique, on trouve une étrange « indemnité garde animaux ». Chats et chiens de collaborateurs ne pouvaient-ils pas rester seuls sans leur maître ? En 2000, deux personnes ont ainsi récupéré 21611 francs suisses. En 2001, trois se partageaient 14546 francs suisses. En 2002, le nombre de bénéficiaires ne varie pas, mais la somme récoltée atteint 20750 francs suisses. En 2003, enfin, 13500 francs sont dépensés de cette manière. Un collaborateur s’est également octroyé à lui-même un complément de salaire de 7210 francs suisses. Il a signé de sa main l’autorisation de paiement. l’argent provenait d’un fond dont il était titulaire. Cet homme perçoit par ailleurs une « indemnité de direction », bien qu’il ne dirige rien du tout.

Vue de l’université de Genève

La communauté universitaire ne s’est jamais soumise à la loi imposant la rétrocession d’un pourcentage des gains accessoires. En 2002, soixante-deux formulaires de déclaration ont nécessité une relance. Seize d’entre elles n’ont trouvé aucun écho. Elles ont été classées sans suite. En 2003, vingt-huit rappels sont restés lettre morte. L’auditeur relève que certains enseignants s’autorisent à déclarer « des revenus fantaisistes exprimés en roupies de sansonnet ». Le gonflement des frais de déplacement « qui neutralisent les revenus des activités accessoires » est courant. On trouve ainsi des remboursements atteignant 45000, 68990 et 55400 francs. Reste le rachat d’années de cotisations retraite. L’audit note « plusieurs cas » concernant des professeurs ordinaires. Ces rachats s’effectuent hors de tout cadre légal. Ils sont « autorisés par les facultés » qui prélèvent l’argent sur leurs propres fonds.

Vue de l’université de Genève

La gestion des indemnités, aussi diverses que nombreuses, contrevient aux règlements et aux lois en vigueur. Idem pour la gestion des frais de déplacement et de réception, qui s’en écarte « considérablement et systématiquement ». Enfin, la gestion laxiste des gains accessoires « semble pénaliser financièrement l’Université de façon substantielle et l’expose inutilement à des abus et à des irrégularités ».

Vue de l’université de Genève

Le recteur André Hurst et Charles Beer, le patron du Département de l’instruction publique, connaissaient une partie au moins des dysfonctionnements, depuis 2003. Qu’ils n’aient découvert l’audit que le 24 avril 2006 au soir ne les exonère pas de toute responsabilité. Car les auditeurs fondent une partie de leurs conclusions sur un courrier que se sont échangés les deux hommes le 26 novembre 2003. Le recteur y transmettait au magistrat le montant des revenus accessoires rétrocédés en 2002, soit 24000 francs. Ce fait, annoncé comme un scoop par le Conseil d’Etat, le 27 avril 2006, n’en était donc pas un. De plus, l’audit révèle que recteur et vice-recteurs percevaient des indemnités de direction d’un montant supérieur à celui prévu par le règlement. C’est le Département de l’instruction publique qui calculait ces compléments salariaux.

André Hurst

Au-delà des exemples de malhonnêtetés individuelles, l’audit révèle la permissivité de l’institution. Le verbe contrôler paraissait simplement banni du langage universitaire. La rétrocession des gains accessoires échappe ainsi à toute inspection. Les déclarations des professeurs « ne sont pas vérifiées, mais avalisées telles qu’elles sont reçues par l’Université ». Ernst & Young recommande donc au rectorat d’obtenir un droit de regard sur les déclarations fiscales des professeurs. Le cabinet précise aussi qu’exiger les pièces justificatives des frais de déplacement mentionnés dans la déclaration ne serait pas superflu. Dans un autre registre, le rapport répertorie une trentaine d’indemnités différentes. Entre 2000 et 2003, 5772 personnes en ont bénéficié. Or, les ressources humaines sont souvent incapables de déterminer si ces versements sont conformes aux règlements. En 2003, enfin, les listes des salaires versés par le Département de l’instruction publique étaient transmises aux administrateurs des facultés. Mais pas aux ressources humaines.

Jérôme FAAS

Vue de l’université de Genève

Commentaire

Qu’est-ce qui est le plus choquant dans le scandale de l’Université ? La rapacité de certains professeurs qui volent de l’argent public en falsifiant leurs notes de frais ou en camouflant leurs gains accessoires ? Le laxisme invraisemblable des doyens et des autorités universitaires qui ont avalisé ces abus ? Ou bien la myopie des conseillers d’Etat qui n’ont pas fait le ménage malgré plusieurs avertissements ? On se souvient du combat de l’ancien magistrat, Guy-Olivier Segond, contre les mandarins de l’hôpital qui faisaient exploser leur salaire grâce aux gains annexes. Un combat victorieux. On aurait aimé retrouver la même vista et la même détermination chez Martine Brunschwig Graf et Charles Beer, ancien et actuel patron de l’Instruction publique, et à ce titre chargé de la surveillance de l’université.

Arthur GROSJEAN

Charles Beer

Commentaire

Les conseillers d’Etat genevois -qui ont derrière eux une carrière de ripoux parlementaires- n’ont jamais levé le plus petit doigt pour lutter contre la corruption du milieu politique local. Leur attitude complaisante par rapport aux magouilles de l’université de Genève correspond à leur comportement habituel par rapport aux magouilles du milieu politique. Ce qui gêne ces brillants esprits, ce n’est pas le fait que leurs petits copains piquent dans la caisse. Ce qui les gêne, c’est qu’on puisse avoir le mauvais goût de le leur reprocher.

Frank BRUNNER

Les membres du Conseil d’Etat genevois en compagnie du chancelier Robert Hensler (debout à l’extrême droite, au second plan)

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