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Le Matin online, 4 juin 2006

Corruption : La pointe de l’iceberg suisse

Suivi d’un commentaire

par Ludovic ROCCHI


Classée parmi les dix meilleurs pays au baromètre mondial de la corruption, la Suisse devrait reculer de quelques cases en 2006, prévoit l’organisation Transparency International.

Suisse


Les petits et les grands scandales se multiplient ces derniers temps, à Genève et ailleurs en Suisse, dans la fonction publique. L’accumulation des affaires genevoises frappe plus particulièrement les esprits. Elles n’auront pas que des conséquences judiciaires, qu’il s’agisse des amendes annulées du maire genevois André Hédiger, des notes de frais bidouillées à l’université de Genève ou des repas à l’oeil de certains policiers. « Ces scandales à répétition montrent que nous ne sommes pas meilleurs que les autres pays », avance Philippe Lévy, président de la section suisse de Transparency International, l’organisation non gouvernementale qui traque et note la corruption à travers la planète. Dans son dernier « indice de perception de la corruption » publié à fin 2005, la Suisse figurait fièrement au septième rang. « Les affaires actuelles vont certainement avoir un impact sur le classement de la Suisse en 2006 », prévient Philippe Lévy. Il ne peut pas quantifier scientifiquement le recul prévisible de la Suisse, puisque les notes sont attribuées sur la base de questionnaires soumis à des décideurs des pays concernés. Ils reflètent leur perception et non le décompte précis des cas de corruption. Les affaires genevoises ne sont d’ailleurs pas des cas de corruption au sens strict du terme, où un représentant de la fonction ou de l’ordre public abuse de son pouvoir contre une personne pour obtenir des avantages en contrepartie. La Suisse ne va peut-être pas dégringoler d’un seul coup pour rejoindre les plus mauvais élèves des 150 pays notés par Transparency, tels que le Turkmenistan ou le Cameroun. « Nous nous trouvons toutefois confortés dans nos efforts pour que le problème de la corruption soit pris au sérieux en Suisse, où la tendance est plutôt de croire que cela concerne tous les autres pays sauf nous », insiste Philippe Lévy. Le président de Transparency estime toutefois que son organisation n’a pas à juger les personnes impliquées : « Nous laissons la justice faire son travail et nous nous concentrons sur la prévention, tel le projet actuellement traité aux Chambres fédérales pour mieux protéger ceux qui dénoncent les cas de corruption. »

Philippe Lévy

« L’image de sérieux de la Suisse en prend un coup », estime toutefois Jean-Pierre Méan, cadre de la Société générale de surveillance et membre du comité suisse de Transparency International. Estime-t-il que la facture des affaires genevoises dépassera les dégâts d’image pour l’ensemble de la Suisse ? « Des conséquences économiques ne sont pas exclues. Mais il en faudrait d’avantage pour que la communauté internationale se mette à voir les politiciens et les fonctionnaires suisses comme facilement corruptibles. » Jean-Pierre Méan répond à ceux qui, comme le maire de Genève, tentent de minimiser leurs actes : « Ce n’est peut-être pas si grave de faire sauter une contravention. Mais ce qui est grave, c’est de commencer à relativiser la morale. On ne sait pas où cela s’arrête. »

Jean-Pierre Méan

Graves ou moins graves, l’essentiel des magouilles restent de toute manière cachées. Selon les spécialistes, seuls 1 % à 5 % des cas de corruption sont dénoncés. Pourtant, au-delà du cas genevois, la liste s’allonge de jour en jour : visas de la corruption au Département fédéral des affaires étrangères, neurologue inculpé à l’hôpital de Lausanne, scandale fiscal au gouvernement tessinois, argent des horodateurs détourné à Yverdon, dons pour les intempéries détournées à Mörel en Valais...

Ludovic ROCCHI

Vue du Centre hospitalier universitaire de Lausanne

Commentaire

Quand on parle de corruption en Suisse, il faut bien voir que le code pénal ne réprime que la corruption des fonctionnaires. La corruption du milieu politique n’est pas considérée comme de la corruption au sens du code pénal. Il s’agit d’une corruption légalisée et institutionnalisée. De manière routinière, les élus suisses siègent au conseil d’administration de toutes les sociétés privées disposées à leur verser un pot-de-vin -hypocritement appelé un jeton de présence-, sans que cela soit considéré comme de la corruption au sens du code pénal.

Vue du Palais fédéral suisse, à Berne

Le cas des amendes annulées par le maire de Genève -bien que relativement dérisoire- a quelque chose d’exceptionnel, dans la mesure où André Hédiger a été publiquement dénoncé par des partis rivaux. Non pas pour des raisons morales -le milieu politique étant dépourvu de tout sens moral-, mais pour des raisons électoralistes. D’ordinaire, les politiciens se couvrent réciproquement et pratiquent l’omerta. Quand on dénonce les malversations de l’un d’entre eux, les autres consacrent toute leur énergie à "faire comme si de rien n’était". Il ne faut surtout pas s’attendre à ce qu’ils constituent une commission d’enquête. Bien au contraire, ils invoquent hypocritment "la présomption d’innocence" pour s’abstenir d’enquêter. En vérité, tout ce beau monde se tient réciproquement par la barbichette.

André Hédiger

Bien que j’aie dénoncé plusieurs affaires impliquant des élus genevois -détournements de fonds publics, fausses factures, faux témoignages, etc...-, jamais aucun des politiciens impliqués n’a été inquiété, que ce soit par le milieu politique ou par la magistrature genevoise, laquelle a systématiquement refusé d’enquêter et fermé les yeux sur les preuves produites.

Vue du Palais de Justice de Genève

Les médias locaux adoptent, le plus souvent, une attitude complaisante à l’égard des politiciens ripoux. Soit les faits sont complètement passés sous silence, soit ils sont délibérément dénaturés, le ripoux étant présenté comme la "victime d’un règlement de comptes". Cela est dû au fait que les chroniqueurs politiques locaux fréquentent les politiciens parfois depuis des dizaines d’années. Ils se tutoient. Ils sont "cul et chemise". Une relation de complicité s’instaure entre eux. Cette relation de complicité va jusqu’à la désinformation, puisque les élus sont généralement décrits comme des altruistes dévoués au bien public, alors qu’en réalité il ne s’agit le plus souvent que d’opportunistes exclusivement motivés par la promotion de leur intérêt personnel.

Frank BRUNNER

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